Croiser des graffitis dans la capitale est anodin pour les Parisiens, mais désormais cet art s’exporte bien au-delà de la rue.

Frigos (Paris 13e) – artiste inconnu – © Enora Seguillon

La culture hip-hop du street art a connu ses débuts dans la rue française au cours des années 1980. Depuis, cet art se démocratise au point de toucher tous les milieux sociaux. Si durant des années la municipalité de Paris s’est obstinée à traquer les graffeurs, aujourd’hui de nombreux espaces d’expression leur sont mis à disposition, comme le Skatepark de Bercy.

Skatepark de Bercy – © Enora Séguillon

Malgré tout, les contentieux subsistent

Les « Frigos », situés près de la Bibliothèque François Mitterrand, abritaient autrefois des entrepôts frigorifiques. Aujourd’hui reconvertis en ateliers d’artistes, ils sont devenus un lieu alternatif d’expression de l’art parisien. Les murs de l’immeuble sont recouverts de graffitis. Certains étaient désirés, tandis que d’autres sont apparus en toute clandestinité, comme l’explique le gardien : « Les tagueurs on leur a donné des espaces pour exprimer leur art mais ils en ont mis jusque sur les boîtes aux lettres ! On ne veut plus en entendre parler. » Le quinquagénaire à l’accent de l’Est est clair : « Le street art n’est plus le bienvenu ici ». Il est souvent contraint d’appeler les forces de l’ordre, car nombreux sont les tagueurs qui désirent signer une œuvre dans ce lieu mythique. Mais désormais les graffeurs clandestins qui voudraient signer ces murs s’exposent à une amende pouvant atteindre les 3 750€. 

Le street art n’est plus le bienvenu ici

La clandestinité, fondement des valeurs de l’art urbain 

On peut s’interroger sur la volonté de certains artistes à demeurer dans la clandestinité, lorsque d’autres préfèrent s’exporter dans les galeries d’art parisiennes. Mathis, jeune street artist, est de ceux qui préfèrent la clandestinité : « Ça permet de garder sa liberté. C’est une des valeurs que l’on recherche le plus dans le graff. L’un des objectifs est d’arriver à poser anonymement un graff dans des endroits inaccessibles ou dangereux, en théorie sans se faire attraper, afin de se faire remarquer et respecter par ses confrères. » S’il est très difficile de se faire un nom dans le milieu de l’art urbain, certains y parviennent, comme l’artiste américain Banksy qui est exposé au sein de l’élite des galeries d’art, mais qui a commencé dans la rue.

Ça permet de garder sa liberté. C’est une des valeurs que l’on recherche le plus dans le graff.

Mathis, jeune street artist

Le business du street art

Nouvel art contemporain branché, les œuvres de street art s’arrachent à plusieurs milliers d’euros dans les galeries d’art de la capitale. Raphaëlle Normand gère la galerie « NextStreet », place des Vosges, dans laquelle elle expose des streets artists très différents de ceux que l’on peut croiser dans la rue : « On a des artistes tels que PichiAvo, qui est considéré comme l’un des meilleurs street artists du monde […] Il n’y a plus du tout la démarche un peu rebelle que l’on connaissait avant. » Certains de ces artistes n’ont jamais tagué dans la rue : ils ont toujours exprimé leur art en toute légalité, s’inspirant du mouvement urbain des années 1980 pour créer.

La démocratisation du street art 

Atelier 59 – © Enora Séguillon

Il existe un lieu alternatif dédié aux artistes à Paris dans la rue de Rivoli : l’Atelier 59. Cet ancien squat accueille aujourd’hui 30 ateliers d’artistes. Gaspard Delanoë, le président de l’association « Chez Robert, électron libre », était l’un des premiers squatteurs et s’occupe désormais de ce lieu autogéré. Muni d’un pull aux couleurs de l’Europe et d’un large sourire accueillant, il explique que le street art est avant tout un panel d’artistes bien différents : « Il y a ceux qui sont restés dans la clandestinité, mais ils ne gagnent pas leur vie ; ceux qui graffent la nuit, mais aussi le jour, pour se faire un peu d’argent ; et il y aussi ceux qui sont exposés dans les grandes galeries, et plein d’autres encore ! ».

Le street art s’est affirmé comme un mouvement artistique légitime auquel de nombreuses expositions sont dédiées. A présent, il attire de nombreux curieux venus de tous les milieux sociaux, grâce à sa faculté à se réinventer de différentes manières. Beaucoup de street artists reconnus se sont inspirés du mouvement street-art sans avoir jamais connu l’adrénaline de graffer dans la rue à leurs débuts. On peut percevoir cela comme une usurpation, faisant perdre au mouvement tout son charme de la clandestinité et de l’interdit. Quant aux anciens graffeurs clandestins qui sont parvenus à être exposés parmi les plus grands artistes, ils contribuent à démocratiser cet art en vogue. Cette plus large visibilité du street-art permet également sa dédiabolisation. Au plus grand bonheur des amateurs de graff, des espaces dédiés au street-art sont créés. C’est le cas du 13ème arrondissement de Paris qui propose même aux curieux un parcours artistique pour découvrir les oeuvres d’art des graffeurs. Qu’il attire un public bourgeois ou plus modeste, cet art en plein essor se définit notamment par sa diversité qui lui apporte une grande richesse culturelle.