L’annonce de son film-album Les Étoiles vagabondes a fait trembler les astres. Après près de trois années d’absence en solo, le rappeur Nekfeu fait son retour avec un album au cinéma : une séance unique et un album paru dans la foulée sur tous les sites de streaming.

6 juin, 20h-21h26

C’est dans cette temporalité bien précise qu’il fallait s’ancrer pour assister à la projection de cet album au cinéma. Nekfeu a livré cette nouvelle oeuvre au public lors d’une séance unique, avant la sortie de son troisième album. La pratique interroge : n’est-ce pas l’objectif d’un artiste que d’offrir son travail au plus de personnes possible ? Le pari que fait Nekfeu est différent, mais loin d’être antithétique pour autant. Le rappeur mise sur la rareté et sur l’éphémère. Si son oeuvre ne s’auto-détruit pas à la manière d’un collage de JR soumis aux eaux, elle n’a pour l’instant d’existence que dans un temps donné, un temps choisi par l’artiste. En proposant cette projection unique, Nekfeu se fait maître des horloges et joue la carte de l’événement et du spectaculaire. Le mystère faisait aussi partie de la combine : seul indice, une bande annonce d’une minute trente qui tenait en attente les spectateurs depuis le 15 mai. La formule a fonctionné puisque les cinémas portant à l’affiche le film ont fait salle comble en quelques jours. Au total, plus de 100 000 personnes ont fait la queue devant les salles de projection en France et dans d’autres pays francophones.

Un album au cinéma, qu’est-ce à dire ?

Si nous nous prêtions au jeu des catégories, nous ne saurions dans laquelle ranger cette oeuvre. Film ? Documentaire ? Autofiction ? Peut-être faut-il appréhender ce format selon le seul critère de son exposition. Les Étoiles vagabondes, au cinéma, c’était avant tout un moment. Nekfeu et Syrine Boulanouar, le co-réalisateur, mènent une réalisation immersive, simple et authentique. Le spectateur est invité à plonger dans cet univers, à accompagner ces personnages dans leur aventure. On suit cette bande de potes en studio, en voyage, on se prend de passion pour leurs créations et on se laisse attendrir par la voix de Nekfeu, teintée de mélancolie. Si le projet est présenté comme un album au cinéma, le cinéma s’invite aussi dans l’album. Les références au genre se multiplient, que ce soit le fait d’être « spectateur » de sa vie comme il le déplore dans le morceau Alunissons ou bien la transcription d’un véritable scénario sur la piste épilogue de l’album, 1er rôle. L’écriture elle-même se fait cinématographique, l’image et la métaphore restant les atouts maîtres de la plume du fennec. Les Étoiles vagabondes, le film comme l’album, semblent composés autour d’un triptyque : introspection, création et considérations actuelles.

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A ce soir, 20h!

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Nekfeu et Ken

« Aujourd’hui j’ai joué devant 80 000 personnes, et j’me suis jamais senti aussi seul ». Cette phrase, l’une des premières du film, annonce à la fois la couleur du film et celle de l’album : une couleur sombre. Dans ses deux formats, Les Étoiles vagabondes revient introspectivement sur les moments de déprime traversés par le rappeur. Transporté de la salle de cinéma au siège arrière de la voiture de Nekfeu, le spectateur écoute l’artiste confier ses états d’âme. La voix off qui rythme le long métrage dévoile les confessions de cet enfant du siècle, ses doutes et ses points d’interrogation. Dans Cyborg, son album précédent, Nekfeu semblait déjà avoir engagé un virage émotionnel, mais sans évoquer explicitement sa souffrance. Comme il le confie dans le film, la souffrance ne s’expose qu’à travers des métaphores. L’analyser rationnellement, ce serait prendre le risque de la perdre, ou pire, d’en guérir. Or, la souffrance se couve et se protège, paradoxe émotionnel mis au jour par l’artiste. C’est autour de cette crise existentielle que se réunissent et se structurent les pistes de cet album : « ouais c’est malheureux, mais devant la feuille, c’est moi le roi » entend-on dans le morceau éponyme.

Aujourd’hui j’ai joué devant 80 000 personnes, et j’me suis jamais senti aussi seul

Nekfeu

« Toi toi toi toi toi  ». Cet écho descendant, que l’on entendait déjà sur certaines pistes de Cyborg, devient un véritable leitmotiv dans Les Étoiles vagabondes. Par cette adresse récurrente à l’être aimé, Nekfeu rejoint les rangs des artistes qui ont loué l’amour et pleuré en notes leurs ruptures. Sur un toit de Paris, Nekfeu confie à son ami Doums, membre du collectif L’Entourage, que sa rupture fait partie des « merdes » qu’il doit gérer. Mais il reconnaît aussitôt cet événement comme une source d’inspiration. Ainsi, outre la multiplicité des références à son histoire amoureuse dans divers morceaux, deux pistes sont entièrement consacrées à cet épisode de sa vie : Elle pleut en duo avec Nemir et Dans l’univers sur lequel Vanessa Paradis pose sa voix. Nekfeu se livre sur le ton de l’anecdote, et se laisse aller à des considérations extrêmement personnelles car selon lui, c’est paradoxalement dans le plus intime que chacun pourra se reconnaître et s’identifier.

Comme d’autres artistes avant lui, Nekfeu a fini par subir la surexposition rapide que son premier album Feu lui avait offerte. Cette notoriété, toile de fond du film comme de l’album, a égaré Ken dans Nekfeu. On pourrait tenir cela comme le point de départ de cette nouvelle oeuvre : l’homme devait pour un temps refaire surface au détriment de la personnalité publique. C’est ce qui a conduit l’artiste à quitter Paris pour préparer son nouvel album, loin de la célébrité et de la pression professionnelle du label Seine Zoo dont il est à la tête. Le long métrage prend alors des allures de road-trip et se laisse ponctuer par des rencontres humaines et culturelles, sources d’inspiration pour l’artiste en quête de nouvelles sonorités. Nekfeu rencontre une forme de sagesse, assis en tailleur dans un temple au Japon, fait retour à lui-même en retrouvant sa grand-mère à Mytilène en Grèce, ou encore, se met en quête de musiciens à la Nouvelle-Orléans, berceau de la musique Jazz.

La recherche de Ken ne se fait pourtant pas sans Nekfeu. On retrouve dans cet album l’écriture ciselée du rappeur, précise et rigoureuse. Mais plus que jamais, derrière les syllabes comptées, l’écriture mathématique laisse transparaître les mots et l’émotion, des constats acerbes et quelques bribes d’espoir, parfois.

Regards sur le monde

Ce serait une erreur que de considérer Les Étoiles vagabondes comme un projet nombriliste, nekfeu-centré, uniquement comme une oeuvre curative des maux de l’âme de l’artiste. La caméra s’excentre plusieurs fois de son sujet prétendument principal et les réalisateurs, à la manière de reporters, partent à la rencontre de personnes, de situations, d’événements et portent un regard sur le monde dont nous sommes contemporains. Le film comme l’album abordent différentes problématiques qui font l’actualité. La crise migratoire est un de ces sujets auxquels le rappeur s’est rendu sensible. Dans un plan filmé au drone, on voit en plongée ces centaines de gilets de sauvetage qui bordent les côtes de Lesbos, traces matérielles de ces vies humaines qui viennent s’échouer la tête pleine de rêves en Europe. Non des rêves, mais des buts comme le rappelle si justement l’un des migrants en montrant à Nekfeu son cahier d’objectifs, avec sa voiture et sa vie amoureuse futures en images et en mots. Nekfeu revient aussi sur une rencontre musicale aux États-Unis, celle d’un jeune percussionniste performant dans la rue sur des boîtes en plastiques retournées.Le rappeur a fait passer cet artiste de la rue au studio le temps d’un enregistrement de sorte à ce que le bruit des tambours de fortune rythme un des morceaux de l’album.

Si t’es homophobe, c’est que tu juges, force à mes LGBT yeah

Extrait de menteur menteur, nekfeu

Préoccupation majeure du moment, les enjeux écologiques trouvent une musique dans l’album de Nekfeu. Les expériences et les paysages que le spectateur du film a découverts du regard deviennent des mots et des mélodiers dans l’album, comme dans le titre Premier pas : « Et si les cyclones étaient la somme de tous les derniers soupirs de la Terre ? / Et si les tremblements de terre étaient la somme de tous nos premiers pas ? » ; « L’Européen oublie trop souvent qu’il n’est rien face à la nature qui reprend ses droits ». Nekfeu prend également position pour la communauté LGBT dans le dynamique morceau Menteur menteur : « Si t’es homophobe, c’est que tu juges, force à mes LGBT yeah », et dévoile une satire sociale dans la chanson Le bruit qui court : « on peut tous s’en sortir, c’est vrai, mais faut quand même faire beaucoup plus d’efforts en bas ».

La vie de soi, la vie des autres, la création

Parler de soi, mais pour parler des autres. C’est en ces mots que Nekfeu s’exprime dans le format vidéo de ce projet astronomique. Comme le prouve son appartenance à différents groupes et collectifs de musique, Nekfeu sait s’entourer et cette micro-société est l’un des piliers de sa vie. Le film montre l’émotion de l’artiste lorsqu’il retrouve ses amis, ses « frères », au Japon, pays dont ils ont tant rêvé ensemble. Comme sur son premier projet solo, Feu, et sur son deuxième album Cyborg, Nekfeu invite Alpha Wann sur le titre Compte les hommes, dans lequel les deux compères se livrent à un passe-passe magistral. Ambiance différente sur le morceau en duo avec Damso. L’apparition du rappeur belge dans la bande annonce avait déchainé les passions et l’attente des fans a été comblée par cette collaboration technique et mélodique.

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Même si la formule du rap telle que Nekfeu la pratiquait jusqu’alors fonctionnait parfaitement, l’artiste avait envie d’autre chose. C’est essentiellement dans la musicalité et dans les ambiances sonores que l’on retrouve ce désir d’ailleurs. Le voyage auditif est également à l’oeuvre lorsque Nekfeu fait appel à l’artiste japonaise Cristal Kay sur le titre Pixels, qui résonne comme un écho au morceau Nekketsu de l’album Cyborg sur lequel la chanteuse avait déjà posé sa voix sur le refrain. L’ailleurs prend aussi le sens d’un retour aux sources, aux racines, que ce soit avec la musique traditionnelle grecque, le Rebetiko, ou avec les cuivres de la Nouvelle Orléans. La voix de Nekfeu s’essaie aussi à la nouveauté. Si on retrouve cette voix grave et suave, elle expérimente le chant sur plusieurs pistes et se laisse même aller accapella à la fin du morceau Elle pleut.

« De ses cendres »

Tel est le titre du dernier chapitre du film. Si à la première écoute, on se laisse atteindre par le spleen ambiant qui se promène dans les morceaux, on finit par entendre les cris de délivrance que Nekfeu pousse dans cet album exutoire. Seizième morceau du disque, Ολά Καλά (tout va bien en grec) fait entendre la voix de l’artiste relativisant ses problèmes, et finalement si Nekfeu ne laisse à personne le premier rôle de sa vie, c’est sans doute qu’il n’est pas autant spectateur de son existence qu’il le croit. Il sera curieux d’entendre le rappeur défendre cet album si personnel et introspectif sur scène, face à son public. Le succès de ce nouveau projet invitera ces jeunes étoiles vagabondes à se retrouver.  « Aujourd’hui, j’ai joué devant 80 000 personnes et je ne me suis jamais senti aussi entouré ».

image de couverture : capture d’ecran – les étoiles vagabondes