Cette dernière semaine, l’oiseau Twitter a servi de cri d’alerte médiatique pour faire émerger l’actualité soudanaise dans nos radios et téléviseurs. Le Soudan, pays africain situé au sud de l’Egypte, connaît en ce moment-même des changements politiques profonds. Pourtant, à travers la bulle médiatique européenne, le sujet semble ne pas être prioritaire.

L’armée soudanaise, dirigée par une junte militaire qui tient les rênes du pays, a débuté une vague de répression qui impressionne tant par son ampleur que par sa gravité. Cependant, pour comprendre comment l’organisation de viols de femmes (enfants et adolescentes incluses) et d’assassinat arbitraire par les soldats de l’armée a pu advenir ainsi, comprendre les événements qui se sont succédés depuis décembre 2018 est primordiale.

Première étape : la destitution par les civils

Le Soudan est dirigé depuis 1989 par Omar Al-Béchir qui a conquis le pouvoir suite à un coup d’Etat. Durant ses trente années au pouvoir, l’homme politique et ancien militaire a engagé plusieurs conflits et alliances diplomatiques et lancé une guerre au Darfour dans laquelle les casques bleus interviennent notamment. Le président est accusé par la Cour pénale internationale de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.

Lorsque le 18 décembre 2018, le gouvernement annonce la hausse du prix du pain, une contestation civile explose dans de nombreuses villes, notamment à Khartoum.

Suite à quatre jours de mobilisation, la répression policière a déjà fait quelques morts (8 selon la police, 22 selon l’opposition). Ainsi, le 23 décembre, l’état d’urgence est décrété dans plusieurs villes.

Cependant, la contestation s’amplifie et le discours du 1er Janvier, qui fête les 63 ans de l’indépendance du Soudan, dans lequel Omar Al-Béchir se dit « confiant dans la capacité à surmonter les défis économiques » sonne comme une négation de la réalité des Soudanais et Soudanaises. Se disant victime d’un complot monté par l’opposition, le président se ferme à toute négociation. En parallèle, le mouvement civil ne faiblit pas et se politise peu à peu. À partir de janvier, les manifestants et manifestantes ne revendiquent plus seulement la baisse du prix du pain mais la fin de la présidence Al-Béchir, voire une transition vers un système politique plus démocratique.

Le 11 avril dernier, Omar Al-Béchir démissionne suite à quatre mois de mobilisation intense pendant lesquels des dizaines de manifestants ont perdu la vie par la main de la police. Par ailleurs, la manifestante Alaa Salah – qui a notamment dormi quatre jours devant le Quartier Général de l’armée accompagnée d’autres mobilisé.e.s – devient le symbole de cette révolution. En effet, du côté des manifestants et manifestantes, les idées circulent vite et l’ambition démocratique prend le pas sur le reste. Les civils viennent de faire déchoir un dictateur, ils veulent passer à une nouvelle étape : la transition démocratique.

Deuxième étape : transition en eaux troubles

Ainsi, à partir du 11 avril 2019, leaders politiques, militaires et civils tentent de travailler conjointement à la création d’un gouvernement de transition pour réformer les institutions soudanaises. Cependant, après plus d’un mois de négociations, le pouvoir semble acquis aux militaires, les idéaux démocratiques ont davantage de difficulté à atteindre le sommet de l’Etat. Ici se joue le coeur du problème auxquels les Soudanais et Soudanaises sont actuellement confrontés, comment faire pour éviter l’instauration d’un gouvernement militaire ? Le 15 avril, l’Union Africaine impose un ultimatum, une transition vers le pouvoir civil doit être trouvée sous 15 jours, sous peine de suspendre le Soudan de l’organisation internationale. Cette solution ne sera pas trouvée. La rue exige la fin du Conseil Militaire, alors que l’armée refuse la transition vers un gouvernement civil.

Après avoir permis la chute d’un dictateur, les soudanais se retrouvent sous l’égide d’un Conseil Militaire opposé à la contestation populaire. Mais la mobilisation ne prend pas fin, loin de là. Durant tout le mois de mai, le pays se soulève et on voit apparaître pour la première fois la création de barricades dans les rues et une grève générale monumentale le 28 mai 2019. Les soudanais et soudanaises sont sur le point d’entrer en insurrection. Cependant, une constante demeure. Pour beaucoup de manifestants et de manifestantes, l’usage de la violence est une forme de corruption du mouvement civil entamé cinq mois plus tôt, et une attitude relativement pacifique continue d’irriguer l’esprit des mobilisé.e.s. Peu à peu, le Conseil Militaire ferme les négociations, l’espoir d’une transition démocratique s’amenuise.

Troisième étape : répression militaire et la vague bleue

Si le Soudan avait connu la violence policière sous Al-Béchir, à partir de fin mai, la répression devient la méthode privilégié des militaires. Cette étape-là n’est pas encore terminée, la bataille se joue en ce moment même au Soudan. Néanmoins, de très nombreuses violations des droits de l’Homme ont été recensées par les ONGs sur place. Les militaires ont reconnu eux-mêmes l’assassinat d’une centaine de manifestants lors d’un sit-in à Khartoum début juin. Aux plusieurs centaines de meurtres d’opposants, il faut ajouter la double violence que subissent les femmes soudanaises. Puisqu’en plus de souffrir d’une répression militaire, le nombre de témoignages de cas de viol laisse peu de place au doute sur les exactions à caractère sexuelle que commet l’armée actuellement.

Cette armée continue de se placer dans le camp des révolutionnaires dans son discours et explique que les violences perpétrées sont regrettables. Le porte-parole du Conseil militaire de transition a déclaré « Nous exprimons à nouveau nos regrets pour ce qui s’est passé. Il y a eu des erreurs dans le plan des responsables militaires, et des fautes graves ont été commises. » selon le Courrier International.

L’explosion de violations des droits de l’Homme n’a pourtant pas suffi à faire du cas du Soudan une priorité médiatique en Occident. De plus, le Conseil Militaire a bloqué internet dans tout le pays. Afin de ne pas faire sombrer ce qu’il se passe au Soudan dans l’ignorance, le mouvement Blue for Sudan encourage les détenteurs de compte Twitter, Instagram et Facebook à changer leur photo de profil au profit d’un monochrome bleu afin d’alerter sur la situation. Cette vague bleue a comme objectif de visibiliser un pays, une situation mais surtout l’effort des civils soudanais aujourd’hui en danger après avoir fait chuter un dictateur puis en étant entré en opposition avec un Conseil Militaire qui bafoue les idéaux démocratiques de la révolution.