Il y a quelque chose de pourri au royaume de la culture. Si tout le monde s’accorde à féliciter les artistes pour leur travail qui nous émerveille, si nous sommes prompts à leur remettre des prix, des fauves, des palmes et des globes, si les politiques louent volontiers « l’exception culturelle française », les artistes souffrent de réformes qui les précarisent et tiennent un discours de plus en plus pessimiste quant à l’avenir de la culture. Et Emmanuel Macron est souvent désigné comme un pompier pyromane qui ne fait rien pour arranger la situation.

© Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ

Un océan d’amour

Décidément, Emmanuel Macron a bien du mal à adouber ses chevaliers des arts et des lettres. Le 3 avril dernier, l’humoriste Blanche Gardin a refusé cette décoration dans une lettre publiée sur Facebook où elle condamne fermement la politique sociale du gouvernement. « Il y en a de plus en plus tous les jours, des femmes, des hommes, et des enfants qui vivent, dorment et meurent dans les rues de France. Mais peut-être votre absence de vision vous a aussi ôté la vue. » écrit-elle, en précisant que les bénéfices de son spectacle « Bonne nuit Banche » au Zénith de Paris le 31 mars ont été versés à la fondation Abbé Pierre et à l’association des Enfants du Canal. Même son de cloche chez Wilfrid Lupano, le scénariste BD à qui l’on doit Les vieux fourneaux, Traquemage, ou encore Un océan d’amour : « Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet ‘honneur’ », écrit-il sur Facebook le 20 mai, dans une lettre lapidaire. « Il y a cependant des distinctions plus réjouissantes que d’autres, et celle-ci a l’inconvénient, monsieur le ministre, d’être remise par un représentant politique. Or, comment accepter la moindre distinction de la part d’un gouvernement qui, en tout point, me fait honte ? Car oui, il s’agit bien de honte. »

Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet ‘honneur’

Wilfrid Lupano

Sa lettre de refus se transforme en brûlot anti-Macron dont l’artiste souhaite ardemment « la chute et la disgrâce ». Chaque paragraphe commence par un « j’ai honte » sans concession qui rappelle le « j’accuse » de Zola. Tout y passe : la casse du service public, l’injustice fiscale, le refus d’accueillir l’Aquarius, les lobbies, la répression et la violence policière… Wilfrid Lupano règle ses comptes avec un gouvernement qui incarne tout ce qu’il dénonce dans ses œuvres nettement ancrées à gauche.

Si ces deux exemples peuvent apparaître comme des cas isolés d’artistes de gauche qui font connaître leur désaccord avec la politique d’Emmanuel Macron, j’y vois aussi une manifestation du malaise grandissant au sein du milieu culturel, qui fait face à la précarisation des artistes auteur·rice·s.

Le combat ordinaire

Il n’y a pas de plus belle vie que celle d’un·e artiste qui a réussi, me dira-t-on. Certes, mais pour un Joann Sfar qui s’est professionnalisé et qui parvient à gagner sa vie grâce à ses livres, combien d’autres vivent dans la précarité et tentent de concilier leur passion avec un boulot purement alimentaire ? Cette situation n’est pas nouvelle, me diriez-vous, quand on veut vivre de son art, il faut s’attendre à galérer, ce qui importe c’est d’être passionné, au voyage parcouru peu importe le point d’arrivée… Et c’est à ce moment que je vous sors des chiffres, du concret : rien que dans le milieu de la BD, plus de la moitié des artistes (53 %) gagnent moins que le Smic annuel brut (1), et 36 % vivent en-dessous du seuil de pauvreté (2). Et si on prend la catégorie plus générale des artistes auteurs, ils sont 100 000 à ne pas les moyens de s’affilier à l’Agessa (3) (Association pour la gestion de la sécurité sociale des artistes auteurs), ce qui signifie qu’ils ne cotisent pas, et donc qu’ils n’ont droit ni au chômage, ni à la sécurité sociale, ni à la retraite. 86 % des artistes auteur·rice·s vivent d’une activité annexe ou d’une pension de retraite (4). Une précarisation indéniable et paradoxale, principalement dans le domaine de la BD, qui est pourtant celui qui se porte le mieux sur le marché littéraire (5).

Il y a une tension entre l’activité artistique et le milieu artistique lui-même, qui est un milieu libéral de production et de circulation des biens, où la réussite ne dépend pas tant de la qualité artistique d’une œuvre mais du nombre d’exemplaires vendus. Dans un contexte de surproduction, la compétition est de plus en plus tendue, et les artistes sont contraints de se diversifier pour arrondir les fins de mois. De plus, le succès commercial dépend surtout de la relation que l’artiste entretient avec les maisons d’édition. « La plupart des auteurs de BD sont des gens de gauche, voire d’extrême gauche, dans un métier ultralibéral où c’est chacun pour sa gueule devant les éditeurs », confie le coloriste Christian Lerolle à France Info (6).

Liaisons dangereuses

Le malaise auteur/éditeur se résume de manière limpide en un graphique :

Source : (7)

Les droits d’auteur se négocient directement entre l’artiste et l’éditeur·rice et varient entre 8%, 10%, ou 12%. En d’autres termes, le prix moyen d’un livre étant de 22€, l’auteur·rice ne touche que 1,76€. L’avenir d’un livre et de son auteur·rice dépend uniquement du contrat négocié avec l’éditeur·rice. Et dans le cas où plusieurs artistes travaillent sur un même livre, par exemple une BD réalisée par un·e scénariste, un·e dessinateur·rice et un·e coloriste, les pourcentages restent les mêmes et les créatifs doivent se partager ces 8% – les coloristes touchent en moyenne 1% du prix du livre (8) !

Cette relation essentielle entre un·e artiste et son éditeur est souvent comparée à un mariage où l’auteur·rice se sent en situation d’infériorité. Certains éditeurs peu scrupuleux n’hésitent pas à abuser de leur avantage, nombre d’anecdotes de contrat extrêmement désavantageux circulent dans le milieu (des éditeurs qui demandent à l’artiste de prendre en charge les frais de fabrication et de diffusion est un cas de figure assez fréquent). Le baromètre auteurs/éditeurs 2018 montre qu’un tiers des auteur·rice·s estime avoir des rapports non satisfaisants, voire conflictuels, avec leurs éditeurs (9). Faites l’expérience, allez dans un petit salon littéraire en province et discutez avec les exposant·e·s : beaucoup choisissent l’auto-édition pour maîtriser leurs revenus, quitte à prendre en charge la vente et la diffusion de leurs ouvrages.

Quant aux activités connexes au métier d’artiste, notamment les séances de dédicaces et les interventions lors de salons ou de festivals, elles ne sont pas rémunérées la plupart du temps. La grève de dédicaces lors des plus gros festivals est d’ailleurs devenue leur meilleur moyen pour sensibiliser le public. Attention, le but ici n’est pas de tomber dans le misérabilisme, mais bien de dresser un tableau de la situation et de démystifier la figure de l’artiste libre de toute contrainte. Même si les éditeur·rice·s semblent apparaître comme les principaux antagonistes, il n’existe pas de manichéisme : la plupart des éditeur·rice·s exercent leur métier par passion et cherchent réellement la réussite de leurs artistes. Plus que les agents, c’est la structure globale qu’il convient de remettre en question.

L’oreille cassée

Oui, mais rien de nouveau sous le soleil, me diriez-vous, le milieu du livre a toujours fonctionné comme ça, et puis quel rapport avec Macron ? J’y viens. Emmanuel Macron est un libéral qui défend la libre circulation des biens. Autrement dit, il applique une grille de lecture consumériste à tous les sujets, la culture comprise. Son projet culturel phare était l’établissement d’un « pass culture » de 500€ pour « faciliter l’accès des jeunes à la culture », c’est-à-dire faciliter la consommation de biens culturels, non la production. C’est déjà ça, pourrait-on dire, même si l’on pourrait débattre de ce qui est entendu ici par « culture », à quoi facilite-t-on l’accès – mais ce n’est pas l’objet de cet article.

La première grosse erreur de Macron fut de nommer Françoise Nyssen, directrice de la maison d’édition d’Actes Sud, au poste de Ministre de la Culture. De fait, elle s’est inévitablement retrouvée en situation de conflit d’intérêts, et a dû abandonner la gestion économique du milieu de l’édition et du Centre National du Livre (10). Ces dossiers ont donc été gérés par le Premier Ministre jusqu’à la nomination de Franck Riester en octobre 2018, qui depuis brille par son silence. Difficile dans ces conditions d’établir une relation de confiance avec le Ministère de la Culture.

Puis arrive la réforme de la retraite, et avec elle la hausse de la CSG. Cette réforme exacerbe les tensions depuis son annonce en octobre 2018, et est vécue comme un tsunami par les artistes auteur·rice·s qui dénoncent une mesure inadaptée à leur statut. Ce dossier est extrêmement complexe, mais pour résumer, elle vise une uniformisation des systèmes de retraite sans prendre en compte les spécificités de chaque statut. En effet, les artistes auteur·rice·s dépendent des droits d’auteur, qui dépendent du nombre de ventes, qui par définition n’est pas fixe. Une année de succès commercial peut être immédiatement suivie d’une année de vache maigre. Le prélèvement à la source calculé sur l’année fiscale antérieure ne serait qu’une difficulté financière de plus qui les priveraient de 13% de leurs revenus (11). Une ligue des auteurs professionnels s’est constituée en réaction à cette « énième réforme qui ne prend pas en compte [leurs] spécificités (12) », qui entraîne une hausse des cotisations pour moins de droits (dans un contexte où l’immense majorité des artistes ne peuvent déjà pas cotiser). Mais une réponse politique se fait toujours attendre…

Chronique d’une mort annoncée

Face à une telle situation, les artistes tentent d’alerter leurs lecteur·rice·s et les pouvoirs publics en organisant des états généraux du livre et en multipliant les threads Twitter et les #AuteursenColère ou #PayeTonAuteur. Leur discours est alarmiste, l’heure est à l’Extinction culturelle, une campagne lancée par plusieurs organisations d’artistes dont la Ligue des auteurs professionnels (13). Les artistes craignent que la précarisation de leurs activités les contraigne à se consacrer à autre chose et empêche l’émergence d’une nouvelle génération, qui s’est potentiellement déjà endettée dans des écoles d’art privées.

Une extinction culturelle est-elle possible ? Ça semble aberrant, seule la biodiversité est en voie d’extinction, tout le monde le sait. Mais ce fléau est bien réel, et s’est déjà produit (ou a failli se produire) ailleurs. Pas besoin d’aller bien loin, prenons l’exemple de la maison d’édition étatsunienne Marvel. Mais si, vous savez, les super-héros. Dans les années 1990, les comics de super-héros ont failli sombrer dans l’oubli suite à la faillite financière du leader du marché qu’est Marvel. Car oui, les grosses maisons d’édition américaines sont cotées en bourse et relèvent plus de l’industrie que de l’art à bien des égards. En 1996, Marvel a été déclarée en banqueroute et la majorité des artistes ont déserté. L’excellent documentaire Marvel Renaissance retrace ces mésaventures financières de manière limpide.

Car aux États-Unis, le droit d’auteur ne fonctionne pas du tout de la même manière qu’en France. En effet, les auteurs cèdent principalement les droits de leurs œuvres à la maison d’édition. Par exemple, Superman appartient à la maison d’édition DC Comics, et non à ses créateurs Joe Shuster et Jerry Siegel. Ces derniers ont plusieurs fois tenté de faire valoir leurs droits sur le personnage devant le tribunal, lors de l’adaptation télévisée en 1946, puis à l’occasion de la sortie du premier film en 1978 (14).

Aux States, les super-héros sont vendus d’entreprise en entreprise, de maison d’édition en studio hollywoodien, comme des marques, sans égard vis-à-vis des créateur·rice·s originel·le·s. Pour prendre un exemple récent, Bill Mantlo et Keith Giffen, créateurs inconnus des Gardiens de la Galaxie (eh oui, Stan Lee ne les a pas tous inventés), n’ont pas été tenus au courant de l’adaptation de leurs personnages au cinéma par Marvel. Il a fallu engager une action en justice pour qu’ils touchent des royalties dérisoires sur les films (15).

D’ailleurs, devinez ce qui sauva Marvel ? Gagné, les films. La survie des comics de super-héros dépend entièrement du succès de la franchise gérée par Disney. Une fin heureuse pourrait-on dire, compte tenu de la situation critique de Marvel il y a 20 ans. Mais le revers de la médaille, c’est la surexploitation du genre et son monopole du marché qui étouffent les petites maisons d’édition et les indépendants depuis les années 2000, phénomène que dénonce Scott McCloud dans sa BD Réinventer la Bande Dessinée.

Alors, que peut-on faire ? Ma foi, signer des pétitions en attendant un sursaut politique, acheter ses livres en librairies et non sur Amazon, faire attention à sa consommation et donner leur chance aux indés et aux petites productions. Persévérer et continuer d’écrire, de peindre, de dessiner et, comme le dit Wilfrid Lupano, « passons malgré tout une bonne journée. »

https://next.liberation.fr/culture/2017/02/02/36-des-auteurs-de-bd-sont-sous-le-seuil-de-pauvrete_1545636

Ibid.

http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Livre-et-Lecture/Actualites/Etude-sur-la-situation-economique-et-sociale-des-auteurs-du-livre-rapport-de-synthese-et-annexes-en-ligne

https://theconversation.com/entre-auteurs-et-editeurs-une-relation-de-plus-en-plus-mouvementee-112097?fbclid=IwAR0Zls92FwduHvbFmeZqFwyC4TqBVUN4dgRKDfdIq3kjqGp6tH7P4YNPkAQ

https://www.liberation.fr/debats/2018/01/23/auteurs-de-bd-en-danger_1624621

https://www.francetvinfo.fr/culture/festival/festival-de-bd-d-angouleme/pas-de-chomage-pas-de-vacances-pas-de-couverture-maladie-vis-ma-vie-compliquee-d-auteur-de-bd_2574180.html

http://www.culture.gouv.fr/Media/Thematiques/Livre-et-lecture/Images2/Repartition-prix-livre

France Info, op. cit.

https://www.actualitte.com/article/monde-edition/barometre-auteurs-editeurs-les-contrats-plus-satisfaisants-les-relations-un-peu-moins/87770

10 https://next.liberation.fr/culture/2018/07/10/francoise-nyssen-conflit-d-interets-a-rebours_1665604

11 http://www.extinction-culturelle.fr/

12 https://twitter.com/LigueAuteursPro/status/1118176630617206786

13 https://www.actualitte.com/article/monde-edition/l-avenir-culturel-en-france-de-quoi-glacer-les-sangs/94874?fbclid=IwAR0m6rXdtrlHrXuDSVgJ2dH129YZlBvLK95SFPZ1wxkTU6BAXyYKfW8jBW4

14 https://www.liberation.fr/ecrans/2009/07/15/le-super-proces-de-superman_953260

15 http://www.slate.fr/story/90883/marvel-rocket-raccoon