Une débâcle. Annoncée au-dessus de 8% par les sondages, la liste menée par Manon Aubry pour les élections européennes a péniblement dépassé l’alliance PS/Place publique du néophyte Glucksmann, autour des 6%. Yannick Jadot et Europe Ecologie Les Verts sont loin devant, à 13,5%. Peu après l’annonce des résultats, une fracture est apparue, saillante, au sein du mouvement de La France insoumise. Pour Clémentine Autain, hors de la gauche, point de salut ! Elle prend ces derniers jours des initiatives pour nouer des alliances et rassembler la gauche dans son camp. Pour Raquel Garrido, c’est cette ligne « de gauche avant tout » qui a été appliquée aux Européennes et qui a mené à un échec cuisant. Elle appelle à renouer avec la stratégie populiste de la présidentielle de 2017, où Jean-Luc Mélenchon avait ratissé large, en amenant son offre politique originale, une VIème République, par un discours clivant à travers la dénonciation des élites déconnectées et insensibles, dans une campagne moderne, inventive et passionnelle. Résultat, pas loin de 20% des suffrages. Loin d’être une modeste querelle de chapelles, ce débat est l’enjeu essentiel pour la gauche française encore fidèle au socialisme dont elle découle historiquement. Coincée entre un centre libéral en pleine poussée autoritaire, un national-populisme désormais installé, et des partis écologistes très réformistes, deux voies s’offrent à elle. La première possibilité serait de réduire son électorat à une petite bourgeoisie urbaine en perte de statut social et très progressiste. C’est la stratégie d’un Benoît Hamon, avec le succès qu’on lui connaît. Sinon, elle pourrait renouer avec un discours populaire, en s’adressant à un bien plus vaste électorat, en commençant par les abstentionnistes et les 40% d’ouvriers qui ont voté Rassemblement national aux élections européennes*.

© Randy Colas VIA UNSPLASH

Le péril du « gauchisme »

En Europe aucune formation de gauche non libérale n’est arrivée en tête aux élections européennes, à l’exception notable du Portugal où l’abstention et l’immobilisme politique consacrent le Parti socialiste au pouvoir, dans une société marquée par les réformes imposées par la Troïka. En Espagne, le PSOE de Pedro Sanchez s’impose largement en piochant au centre sur une ligne sociale-démocrate classique, alors que les droites bataillent sur leur droite. En France, la destruction de la gauche par le centre s’est achevée par un vote LREM de plus en plus droitier et la décomposition du cadavre socialiste et de ses avatars comme le sympathique hamonisme. Le vote vert en France ou en Allemagne, où les écolos modérés d’EELV et de Die Grünen ont fait des scores élevés, est aussi un vote de privilégiés. Les cadres sont surreprésentés dans l’électorat d’EELV, 20% d’entre eux ont voté en faveur de Yannick Jadot contre 12% des ouvriers. Autre donnée intéressante, 5% de l’électorat EELV se dit « très proche » des Gilets jaunes contre 20% de l’électorat LFI, et 44% de l’électorat RN. Ces deux partis écologistes jouent la carte institutionnelle, appelant à des coalitions favorables à quelques lois écologiques, acceptant ainsi de s’allier aux grands partis européens de centre-gauche et de centre-droit. Une telle stratégie ne peut que les éloigner des classes populaires, qui se considèrent comme les oubliées de cette mondialisation européenne. En Grèce, le parti Syriza qui avait agrégé cette colère contre des institutions éloignées du peuple depuis 2014 est mis à l’amende, Alexis Tsipras ayant perdu sa popularité depuis ses compromissions dans les négociations avec la Troïka. La droite de Nouvelle démocratie en a profité pour exciter un ressentiment national contre la Macédoine du Nord, avec laquelle Tsipras a réglé un vieux différend historique. En adhérant par conviction ou par crainte d’un plus grand mal au projet d’une Europe néolibérale, la gauche socialiste périclite partout en Europe. Lorsqu’elle porte un discours qui se réclame avant tout « de gauche », elle perd les classes populaires, pour qui gauche rime souvent avec trahison, François Hollande étant le meilleur exemple de cette rupture. Lorsqu’elle est prête à n’importe quelle alliance avec le centre-droit pour grappiller des modestes mesures écologiques, elle se condamne à n’être que le porte-voix des légitimes inquiétudes environnementales de citoyens aisés qui votent majoritairement

Renouer avec le peuple

Force est de constater que, quand la gauche se centrise ou s’enferme dans sa case, les classes populaires qui ne s’abstiennent pas votent en faveur du national-populisme. En Italie, en Hongrie et en Pologne, les politiques sociales sont menées par les partis de droite nationaliste au pouvoir, avec un substrat xénophobe plus ou moins important. Pour Clémentine Autain, reconstruire une gauche solide permettrait de reprendre les classes populaires. Yannick Jadot et Raphaël Glucksmann partagent ce constat. En réalité, ce fantasme d’une nouvelle gauche ne mènera à rien. Les modestes scores de ces formations atteignent à peu près lorsqu’on les additionne 30% des suffrages. Le réservoir de voix que représente les abstentionnistes et ceux qui votent RN par défaut devrait suffire à abandonner ces rêves d’union des chapelles. Clémentine Autain refuse l’idée de « cliver », elle veut rassembler. Or l’heure est au clivage, au rejet de l’élite. On peut le regretter, mais partout en Europe les seuls partisans d’une rupture avec une partie du système libéral et capitaliste à réussir à s’emparer du pouvoir sont ceux qui appliquent une stratégie populiste. Cette stratégie permet d’imposer des thèmes de débat au cours des campagnes, l’immigration pour la Ligue en Italie, l’injustice sociale et la tyrannie de la technocratie européenne pour Podemos en Espagne, et de montrer le caractère dépassé des visions des partis institutionnels. Elle s’appuie sur des moyens de communication modernes : beaucoup ont ri de l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon en 2017, mais il a jeté un coup de projecteur très positif sur sa campagne. Ces moyens de communication permettent de s’adresser directement au peuple, qui se sent considéré, et d’élargir son électorat bien au-delà des groupes analysés par la sociologie électorale. À l’heure de la fragmentation électorale, seule une telle stratégie pourrait permettre à un mouvement porteur de propositions institutionnelles, sociales et écologiques radicales de s’imposer.

Force est de constater que, quand la gauche se centrise ou s’enferme dans sa case, les classes populaires qui ne s’abstiennent pas votent en faveur du national-populisme.

Le rassemblement de la gauche est voué à l’échec. Sa réalisation relèverait déjà du miracle, alors que les partis et mouvements sont dirigés par des égos sur pattes qui appellent chacun au rassemblement derrière eux. Sur le plan stratégique, il ne ferait de toute façon guère de différence. Les listes de gauche aux Européennes ont réuni un tiers des électeurs mais on voit mal les électeurs d’EELV adouber une candidature soutenue par LFI, donc une partie de ces voix que l’on crédite à la gauche se recentreraient naturellement et renforceraient LREM. La seule issue pour la gauche de la gauche, c’est un projet alternatif cohérent porté par une stratégie populiste, un discours clivant mais une proposition réelle. Sans cela, Lepen restera l’alternative à Macron, et vice-versa.

*Sociologie des électorats et profil des abstentionnistes, enquête Ipsos, mai 2019.

IMAGE DE COUVERTURE : © Randy Colas VIA UNSPLASh