Où est la gauche ?  En effet, depuis la fin du quinquennat de François Hollande, la gauche fait grise mine, ne semble être plus que l’ombre d’elle-même, animée par les dissensions entre ses différents partis. Les diverses formations politiques de gauche, celles-ci n’ont pas été assez fortes pour s’unir en vue des Européennes, élection pour laquelle la gauche n’est pas mise en tête des sondages, cette même gauche qui ne sait plus quoi faire pour gagner des voix, ayant le même profil type d’électeurs. Entre tirs dans les pattes et gaucheries électorales : voici le récit d’une désunion et d’un désamour qui agite la gauche.

Une gauche en perte de repères depuis la présidence de François Hollande

François Hollande – © Tristan Vartanian pour L’Alter Ego/APJ

La gauche a été bien amochée par le quinquennat de François Hollande, ou en tout cas, elle a été décrédibilisée, réduite à néant mais s’est surtout divisée. Le parti principal de gauche, descendant de l’illustre SFIO, le Parti Socialiste, s’est vu passer du statut de principal parti de France, à celui d’un avorton de parti, avec un maigre score de 6.3% obtenu lors des présidentielles. L’apparition d’une autre formation, plus porteuse pour certains déçus du PS, la France Insoumise, avait contribué à faire quitter le navire à certains, mais celle-ci a été renforcée par le rejet du candidat du PS, Benoit Hamon, par la plupart des membres de son propre parti, lui préférant Emmanuel Macron. Ensemble, la FI et le PS auraient pu atteindre le deuxième tour et estomper ainsi la menace Front National. Or, il n’en a rien été : Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon n’ont eu de cesse de se tirer dans les pattes, de rejeter l’échec d’une union sur l’autre au lieu de vraiment chercher à en faire une. On pouvait déjà voir en 2017 la gauche agitée et déchirée par des dissensions, des conflits de personnalités, et cela même face à la menace d’une victoire du Front National. Après cet épisode désastreux, on pouvait penser que face à une majorité libérale, elle ferait front, s’unirait et stopperait ces conflits d’intérêts au profit de celui de la survie de leur couleur politique : il n’en est rien. De plus, à cela s’est ajouté le naufrage du PS, dont les ténors ont quitté le navire, naufrage auquel s’est ajouté la formation de nouvelles formations politiques telles que Place Publique et Génération.s.

Une union qui peut se faire simplement en apparence…

 © ulysse guttmann-faure POUR L’ALTER EGO/APJ 

Pour les Européennes, il y a en tout cinq principales listes de gauche : celle du Parti Communiste, menée par Ian Brossat ; celle du Parti Socialiste et de Place Publique, avec à sa tête l’intellectuel Raphaël Glucksmann, celle de Génération.s, menée par l’ancien candidat à la présidentielle Benoit Hamon ; celle de la FI avec à sa barre par Manon Aubry et enfin celle de EELV avec Yannick Jadot aux commandes. Parmi celles-ci, aucune n’est capable de s’ériger en tête des sondages : et pourtant aucune union n’est faite face à la menace d’une Europe ou bien libérale au possible, ou bien aux mains des alliés du Rassemblement National. Et c’est bien dommage car en additionnant les résultats de ces cinq listes on arrive à environ

26% des intentions de vote, soit plus que pour le FN ou LREM. La gauche, en s’unissant pourrait très bien gagner et redorer son blason. De plus, les listes de gauche abordent les mêmes thématiques : justice sociale, écologie, la volonté d’un SMIC Européen, la lutte contre l’évasion fiscale. Alors pourquoi donc l’union ne s’est-elle pas faite ?

C’est la question que posait Raphaël Glucksmann, en février dernier, posant en couverture des Inrocks. L’intellectuel de gauche, à la tête du mouvement politique Place Publique, apparaissait alors sur tous les plateaux télé et dans toutes les matinales de France et de Navarre, appelant à l’union de la gauche pour les Européennes. Son appel a sonné creux : alors qu’il affirmait de manière tout à fait certaine que la gauche serait réunie en mars et que tout irait bien pour les Européennes, il n’en fut rien, et ce au point où, il s’est résolu à s’unir avec le Parti Socialiste, se décrédibilisant totalement et créant une mini-crise au sein de son mouvement. Raphaël Glucksmann, s’il s’est endurci depuis, apparaît comme un candidat lunaire, un inhabitué de la politique, un déboussolé : on a pu voir cela parfaitement lors du débat du 4 avril dernier, lors duquel on a vu un candidat désespéré, voulant faire l’union de la gauche, étant lui-même totalement décrédibilisé, uni à un parti vu comme poussiéreux dans sa vision de la politique, ou encore comme bien trop libéral. Comme en 2017, l’union ne s’est pas faite, malgré les appels d’un intellectuel de gauche : quelles sont donc les raisons profondes de cette non-union ?

…Au-delà de l’utopie de l’union, une vraie aporie

En premier lieu, si la gauche n’a pas fait front pour les Européennes, c’est parce que les programmes, s’ils affichent les mêmes thématiques, ne sont pas vraiment identiques et défendent une vision différente de l’Europe. Il paraît manifeste et évident que la FI n’a absolument pas la même perception et des projets similaires au PS pour l’Europe. Si dans le premier cas on prône un désengagement des traités européens, du côté du PS on préfère une reconstruction en profondeur du système européen. Cela est aussi le cas pour la question écologique : si tous les partis de gauche en font l’un des points clefs de leurs programmes respectifs, celle-ci n’occupe pas une place semblable dans tous les programmes. Par exemple, chez la France Insoumise, chez Génération.s et le EELV on appelle à une Europe  100% énergies renouvelables d’ici 2050, tandis que le PS n’en parle même pas. Il y a aussi des différences quant au financement de la transition écologique, aux taxes à appliquer. Les Insoumis apportent aussi un point d’honneur à l’alimentation en proposant de réduire la consommation de viande et de subventionner les cultures végétales. Au-delà de ces sujets, la gauche est divisée sur des thèmes tels que le revenu universel, le montant du SMIC européen ou encore l’imposition des GAFA : il y a donc des choses qui coincent dans les programmes respectifs des principales listes de gauche, des points qui ne peuvent pas être conciliés, ce qui rend l’union difficile voire impossible.

En outre, si l’union ne s’est pas faite, c’est aussi et surtout parce que la gauche n’a pas la même vision de ses finalités, elle ne sait plus ce qu’elle veut en groupe et n’aspire plus aux mêmes visions politiques : on peut le voir ici avec les différents programmes. Entre une gauche poussiéreuse, une autre jouxtant avec les libéraux, une autre vue comme agressive, une autre comme trop passive : les partis de gauche sont désaccordés, ils n’ont plus le même oeil sur le futur, ou alors ils ne veulent plus l’avoir.

Ainsi, la gauche apparaît comme perdue, dans le rouge, en perte de repères et divisée dans la campagne pour les Européennes. Ce n’est pas vraiment le cas, elle est surtout plurielle et n’a plus les mêmes envies, les mêmes aspirations : il faut qu’elle se renconstruise une identité commune pour pouvoir porter les sujets qui fédère ses différentes factions politiques. Il faut qu’elle trouve un moyen, un argument pour que les luttes convergent : peut-être que l’engagement écologique des partis de gauche, pourrait être un début ?

IMAGE DE COUVERTURE : © ulysse guttmann-faure POUR L’ALTER EGO/APJ