« Au cours de leur vie, huit Françaises sur dix (81 %) ont déjà été confrontées à au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue ou les transports en commun », rapportait une étude de l’IFOP en 2018. Devant ce constat peu enthousiasmant, trois Aixoises, Pauline Vanderquand, Anaïs Carmona Clerx et Clémence Pheng ont lancé le 8 mars dernier, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, une application chargée de sécuriser les trajets nocturnes.

Intitulé « Garde ton corps » l’application propose trois options : « Je rentre », « Aide-moi » et « Lâche-moi ». La première géolocalise les déplacements de l’utilisatrice lors de son parcours et alerte automatiquement ses contacts favoris en cas de problème, souvent révélé par des changements de direction traduisant une potentielle détresse. « Aide-moi » est un bouton intuitif qui reste visible en permanence sur l’application. Son activation permet d’envoyer un SMS contenant la localisation et le niveau de batterie aux contacts favoris de l’utilisatrice en cas de danger immédiat. Enfin, la dernière option, « Lâche-moi », donne la possibilité pour la personne en danger d’afficher une carte interactive répertoriant les « safe places », c’est-à-dire les établissements de nuit partenaires de l’application. L’utilisatrice peut alors se réfugier rapidement dans un de ces lieux sur la seule présentation d’une image générée par l’application au personnel de sécurité de l’établissement.

L’application s’inscrit dans le cadre de partenariats avec les mairies via le programme SmartCity, pour les villes souhaitant développer leurs circuits numériques. L’initiative se développe également grâce à la SocialTech, dont l’objectif est de répondre aux carences de la société par le numérique.

Rencontre avec Pauline et Anaïs, deux des cofondatrices de « Garde ton corps ».

© Garde ton corps

Pouvez-vous expliquer pourquoi une application comme « Garde ton corps » est particulièrement importante aujourd’hui ?

Anaïs : « L’application s’inscrit dans le timing de ‘Balance ton porc’ et #MeToo, lors duquel la parole s’est déliée sur ces sujets. Je trouve très intéressant ce qu’il s’est passé autour de ça mais, après en avoir parlé, nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire. Nous avons simplement envisagé les outils à disposition pour nous aider dans ces cas de figure. Très vite, nous avons pensé au smartphone : cet objet que l’on a toujours dans la main, qui est capable de capter des tonnes de données autour de nous et de comprendre l’environnement de manière sensible. Nous avons alors envisagé de résoudre le problème grâce au numérique. »

Le choix du nom « Garde ton corps », ça évoquait quoi pour vous ?

Anaïs : « Il y a un côté garde du corps… »

Pauline : « Il y a ce côté-là, oui. Le terme anglais bodyguard nous est d’abord venu en tête, mais ce n’était pas opportun. Ici, c’est toi qui es ton propre gardien, parce que c’est toi qui vas envoyer des textos, c’est toi qui vas te réfugier dans une safe place, et surtout, c’est toi qui n’a plus honte de dire que tu as eu peur. »

Comment se sont constitués les partenariats avec les « safe places » ?

Pauline : « Nous avons démarché des bars et des boîtes de nuits nous-mêmes pour voir si ça les intéressaient. Il s’est avéré que ça les touchaient énormément, parce qu’ils ont à coeur que l’image de la nuit change. Il y a une tendance, chez les femmes, à déserter l’espace public, et eux, ils ont envie de les faire revenir. Ils sont aussi bien souvent témoins de ce genre d’évènements et ont acquis une conscience du problème, à tel point que certains viennent nous démarcher eux-mêmes pour être partenaire. En plus de ça, les BDE se mobilisent et font le maillage avec les établissements pour nous. C’est pour ces raisons que notre discours a un peu évolué, nous parlons davantage d’une communauté « Garde ton corps » maintenant. »

Vous présentez votre application autour du mantra : « Citoyenne, solidaire et féminine ». Est-ce que vous pouvez développer cet aspect communautaire ?

Pauline : « Déjà, ce côté communautaire et solidaire est présent avec le fonctionnement et la constitution des safe places. Il y a aussi le fait que nous ne venons pas du milieu des startuppers. Nous sommes des entrepreneuses, mais nous sommes avant tout sur le terrain. Le projet est né de nos expériences et des témoignages recueillis à l’occasion de micro-trottoirs. Nous fonctionnons dans un ensemble, donc nous ne faisons pas de vraie différence entre les utilisatrices et nous. Plus la communauté va s’agrandir, plus les gens vont entendre parler de « Garde ton corps » et plus nous espérons qu’il y aura un engouement citoyen. Le but du jeu est mettre en place un esprit d’entraide, pas juste de créer une application. »

Anaïs : « L’idée, c’est aussi de ne pas être interventionnistes. Nous laissons toute une autonomie aux utilisatrices. »

L’application travaille sur le sentiment d’insécurité. L’objectif est de le diminuer, voire d’arriver au point zéro. Même s’il ne se passe rien, l’utilisatrice est plus détendue à l’idée de rentrer chez elle. Nous voulons que les utilisatrices puissent prévoir leurs trajets en fonction des safe places pour se sentir en sécurité.

Pauline

C’est intéressant que vous vous présentiez d’abord comme des citoyennes plutôt que comme des startuppeuses. Est-ce que vous pouvez rapidement vous présenter ?

Anaïs : « Pour ma part, je suis artiste dans l’art numérique. »

Pauline : « Moi, je suis prof de yoga, et Caroline, qui n’est pas là aujourd’hui, est ostéopathe. Dans l’histoire, c’est Anaïs qui a su dans quel sens il fallait concevoir l’application. Au départ, nous étions parties sur un tutoriel YouTube… (rires) »

Anaïs : «  En fait, ça a été une fusion de trois cerveaux. C’est une histoire de filles, un truc viscéral. Nous avons perdu tous nos potes parce qu’ils en ont marre d’entendre parler de « Garde ton corps ». (rires) »

En ce moment, le sujet des violences faites aux femmes est saisi par les politiques, notamment avec la loi Schiappa sur le harcèlement de rue. Avez-vous eu des contacts avec des instances gouvernementales ?

Anaïs : « Le cabinet du secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes nous a approchées. En l’occurrence, il s’agissait d’Amandine Pasquier, qui travaillait sur un tour d’horizon des applications en lien avec la question des droits des femmes. Il y a eu aussi le secrétariat d’Etat chargé du Numérique, où nous nous sommes présentées spontanément. Assez rapidement, ils nous ont donné de la visibilité, donc c’était super. »

Quel est le but ultime de « Garde ton corps » ?

Pauline : « L’application travaille sur le sentiment d’insécurité. L’objectif est de le diminuer, voire d’arriver au point zéro. Même s’il ne se passe rien, l’utilisatrice est plus détendue à l’idée de rentrer chez elle. Nous voulons que les utilisatrices puissent prévoir leurs trajets en fonction des safe places pour se sentir en sécurité. »

A long terme, comment souhaiteriez-vous que l’application se développe ?

Pauline : « Nous avons plusieurs villes en tête où nous allons l’installer, mais nous ne pouvons rien dévoiler avant que cela soit fait. En tout cas, pour la rentrée, il y aura probablement des villes étudiantes en plus. L’idéal serait de réussir un déploiement national et même international. Puisque la question des agressions des femmes existe partout, nous n’avons pas de limites. »

Anaïs : « Oui, nous avons déjà été approchées par des villes étrangères en Europe, mais nous souhaitons d’abord nous concentrer sur la France. »

Pour finir, comment peut-on soutenir l’initiative ?

Anaïs : « Déjà, en participant activement dans la communauté, notamment avec les réseaux sociaux. Sur notre site, il est possible de laisser des témoignages que nous accueillons avec grand plaisir. Mais, le plus important, c’est peut-être de télécharger l’application et de voter pour que nous l’installons dans votre ville. Cela joue beaucoup au niveau de la conclusion de partenariats avec les mairies. »

Merci à Pauline et Anaïs pour cet entretien.

L’application disponible sur Android et iOS est, pour le moment, seulement active sur Aix-en-Provence.

Image de couverture : © Garde ton corps