Alors que se termine la série qui a marqué notre génération, que le temps s’arrête chaque dimanche à trois heures du matin pour les plus braves et impatients d’entre nous qu’importent les partiels ou les examens la musique, elle, continue de tourner. La fin du vendredi, le mercredi des sorties musicales, ne sera pas pour aujourd’hui.

© camille tinon POUR L’ALTER EGO/APJ

ALBUMS

Joel Ross – Kingmaker

Vibraphoniste prodige, Joel Ross a déjà accompagné de grands noms, dont les derniers albums résonnent encore à nos oreilles comme des œuvres d’art de notre temps. On pense notamment au Universal Beings de Makaya McCraven, un des meilleurs albums de jazz de la décennie, sur lequel les solos endiablés de Ross nous envoûtaient. Il était donc temps pour lui de nous offrir son premier album, Kingmaker, qui sort par ailleurs sur Blue Note, le plus grand label de jazz en activité. Le vibraphone n’étant pas un instrument très populaire, on peut compter ses maîtres sur le doigt de la main, Bobby Hutcherson en tête, et les grands de cet instrument toujours en activité sont encore plus rares. Dès son premier album, Joel Ross les rejoint. Il est non seulement maître de cet instrument, mais aussi un excellent compositeur il a composé 11 des 12 morceaux de l’album et un bandleader conscient et impliqué. Le groupe fonctionne parfaitement ensemble, et Ross ne phagocyte pas l’espace, alors qu’on le saurait capable de nous tenir en haleine en solo pendant des heures. « Prince Lynn’s Twin » témoigne de cette volonté avec un échange extatique entre le vibraphone et le saxophone. Un album excellent de bout en bout.

Fontaines D.C – Dogrel

Une ascension pour le moins rapide et une explosion pour le moins étonnante pour les cinq garçons originaire de Dublin. Deux ans après leur premier single « Liberty Belle » sorti en mai 2017, Fontaines D.C se retrouve en tête d’affiche des festivals  et performe sur le plateau de Jimmy Fallon. Dogrel est déjà qualifié par de nombreux critiques comme l’un des meilleurs albums rock de l’année. Pas mal pour un début. Les Irlandais rejoignent ainsi la vague British qui défriche le rock, gardant l’essentiel, jetant les fioritures. Authentique : un son définitivement punk et expérimental, des ambiances parfois inquiétantes et mélancoliques. Une mélancolie ancrée dans notre génération. Une énergie électrisante et contenue autant sur pistes que sur scène. Sur scène, l’attitude du chanteur, Grian Chatten, nous laisse captifs. Regard noir, mouvements de mains frénétiques… sombre et mystérieuse, sa présence ne nous laisse pas indifférents. A l’écoute de Dogrel, nous sommes plongés dans la société irlandaise et britannique profonde, celle un peu crade, qui n’est pas très aisée, celle qui boit des bières à 10h du matin en se rendant au match et vit dans ces maisonnettes à la brique si caractéristique. Dublin est centrale dans l’album. Elle y est décrite avec poésie, et ce dès la première phrase sur « Big » : « Dublin in the rain is mine » (Dublin sous la pluie est mienne). Dogrel se clôture par « Dublin City Sky », une ballade à la mélodie traditionnelle irlandaise, rappelant évidemment The Pogues. Grian Chatten y chante une rencontre dans un vieux pub de Chinatown, sous le ciel de Dublin. Is Fontaines D.C the new Baudelaire?

Lolo Zouaï – High Highs to Low Low

On la connaissait pour son featuring avec Myth Syzer sur Austin Power, mais aussi pour avoir contribué à la composition de l’album éponyme de H.E.R, primé l’année dernière au Grammys. En avril, voilà que la jeune française exilée aux Etats-Unis sort son premier album High Highs to Low Lows. Après avoir posté quelques titres R’n’B, par-ci, par-là, Lolo Zouaï laisse enfin éclater tout son talent au grand jour. On retrouve sur ce premier album « High Highs to Low Lows », titre éponyme paru en 2017, « Ride », single qui annonçait l’album, et « Blue », sorti en 2018. Un mix savant de français et d’anglais, jamais le franglais n’a été aussi sublimé. De sa voix suave, Lolo Zouaï enchante les beats R’n’B aériens. La prod est audacieuse : sur « Moi », le timbre de la chanteuse est manipulé, désarticulé pour être transformé en instrument à part entière. D’origine algérienne, elle dédie le titre « Desert Rose » à sa famille d’Algérie. Elle s’adresse directement à eux, qui la rejettent pour avoir mené une vie de péché : « « Inshallah », that’s what you say/ You think I lost my faith/ You won’t speak my name/ Forbidden, won’t see you again/ I chose a life of sin/ Wish you could forgive » (« Inshallah, » c’est ce que tu dis/ Tu crois que j’ai perdu la foi/ Tu ne diras pas mon nom/ Interdite, je ne te reverrai plus/ J’ai choisi une vie de péché/ J’espère que tu pourrais pardonner). High Highs to Low Lows se conclut par « Beaucoup », une belle ballade d’amour en français. On découvre alors la voix de Lolo Zouaï sous un nouvel angle, épurée, un peu variet’, simplement accompagnée à la guitare. Un bien beau premier album pour celle qui est déjà comparée à Ariana Grande par Pitchfork.

CLIP

FEET – Ad Blue

Un son groovy et British, une bonne dose d’humour et un clip absurde, le petit groupe de Conventry (près de Birmingham, ndlr) apporte une bonne vague d’air frais au rock 2.0. Les cinq garçons se la jouent cowboys, vont au saloon, déclenchent des duels, l’ambiance est électrique. Mais attention : en guise d’arme, ils dégainent une bouilloire. N’est pas britannique qui veut. C’est en restant fidèles à leur nouvel univers que FEET clipe le second titre de leur premier album, What’s Inside Is More Than Just Ham, qui sortira le 2 août prochain. Tu peux retrouver leur interview ici.

LIVE

Alfa Mist au New Morning

À l’occasion de la sortie de son nouvel album, Structuralism, le pianiste et rappeur Alfa Mist est venu au New Morning au début du mois d’avril pour une performance à la hauteur de ce nouvel opus, élégante, efficace, et parfaitement structurée. Accompagné de musiciens qui travaillent avec lui depuis longtemps, comme Jamie Leeming à la guitare ou John Woodham à la trompette, celui qui avait rencontré un succès immense il y a deux ans avec Antiphon, son premier album autoproduit, a démontré que ce premier coup de maître n’était en rien dû au hasard. On retrouve sur ce nouvel album les mêmes ingrédients, riffs lancinants, progression lente et envoûtante, et bien sûr ces fameux mots scandés qui s’intègrent parfaitement à chaque morceau. Au New Morning, les musiciens ont évidemment encore plus de place pour s’exprimer et s’amuser, et la performance est un petit bijou.

Playlist

image de couverture : camille tinon pour l’alter ego/Apj