Mathilde Levesque enseigne au Lycée Voillaume à Aulnay-Sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Peut-être connaissez-vous l’un de ses ouvrages dans lesquels elle ironise sur sa profession et les merveilleuses remarques que ses élèves lui adressent ? Dans Lol est aussi un palindrome, elle raconte les péripéties quotidiennes de sa classe. C’est au détour du reportage « Je dis donc je suis » (1) de Marie Bonhommet pour Infrarouge que cette enseignante a révélé un autre visage de l’enseignement en banlieue. Un visage que le grand public ne connaît pas toujours, loin des préjugés et des idées préconçues sur ces élèves. Nous sommes partis à sa rencontre pour tenter d’en savoir davantage.

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Mathilde Levesque : « Je m’appelle Mathilde Levesque, j’ai 35 ans, et j’enseigne depuis 13 ans, 5 ans à l’Université Paris-Sorbonne pendant ma thèse et 7 ans dans l’enseignement secondaire. »

En tant que professeure de français, comment percevez-vous votre rôle au sein de la société ?

M.L. : « Il devient de plus en plus difficile de passer une journée sans s’entendre dire, en tant que prof de français, qu’il serait temps de faire quelque chose pour l’orthographe de « nos jeunes ». Alors oui, telle est – en partie – ma mission : veiller à la correction de l’expression, et m’assurer que mes élèves lisent un minimum.

Mais je pense surtout que les profs, quels qu’ils soient, ont aussi une mission citoyenne et doivent apprendre à leurs élèves, en plus du programme, à réfléchir et à développer leur autonomie de pensée. »

Est-ce seulement pour vous un travail de transmission d’un savoir ?

M.L. : « Le savoir n’est rien sans le savoir-faire, et « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ! »

© RYAN STRAUBE VIA FLICKR

Enseigner au-delà des idées préconçues

Comme on le voit dans le reportage « Je dis donc je suis », le climat au sein de votre classe paraît semblable à celui des autres classes de France, qu’elles soient ou non en banlieue. Est-ce pour vous la preuve que les idées reçues concernant l’enseignement en banlieue sont fausses ?

M.L. : « La raison d’être de ce documentaire va au-delà de la lutte contre les stéréotypes associés à la banlieue. Il s’agit d’une immersion dans une classe lambda, qui se trouve être en Seine-Saint-Denis. Mais la réalisatrice a souhaité que ce point reste anecdotique, et je ne peux que partager son point de vue.

Les idées reçues sur l’enseignement en banlieue, comme toutes les idées reçues d’ailleurs, sont donc à manier avec précaution. À plusieurs reprises, j’ai pris la parole pour tenter de démystifier tout cela, mais il me semble que le plus efficace est encore de montrer ce que je disais. »

Vous avez d’ailleurs choisi de rester enseignante dans votre lycée de Seine-Saint-Denis. Quelles en sont les raisons ?

M.L. : « Quand j’enseignais à l’Université, je prenais beaucoup de plaisir à approfondir mes propres savoirs, dans des disciplines très techniques. Mais j’avais parfois plus de 80 étudiants, le temps d’un semestre, et le lien avec eux me manquait.

L’enseignement secondaire – et particulièrement la classe de seconde que je vois 7 heures par semaine – me convient beaucoup plus. Et je trouve ça formidable de pouvoir suivre des générations entières pendant 3 ans, de voir leurs progrès.

Pour ce qui est de la Seine-Saint-Denis plus spécifiquement, je crois que c’est parce que dans ce département, l’école est l’un des derniers services publics encore efficace, et, en ce sens, le dernier rempart avant l’abandon. »

Les idées reçues sur l’enseignement en banlieue, comme toutes les idées reçues d’ailleurs, sont donc à manier avec précaution. À plusieurs reprises, j’ai pris la parole pour tenter de démystifier tout cela, mais il me semble que le plus efficace est encore de montrer ce que je disais.

Mathilde Levesque

Lorsque l’on tend l’oreille, l’on entend parfois un discours consistant à caractériser les jeunes comme des velléitaires et des « fainéant.e.s ». En tant qu’enseignante au contact d’adolescent.e.s, confirmez-vous cette appréciation ?

M.L. :« C’est difficile de répondre de manière monolithique. Il est vrai que le concept de « flemme » s’est bien répandu, et que nos élèves savent parfaitement composer avec les modalités d’une société de l’immédiateté et de l’éphémère. Il est vrai aussi (dans mon lycée en tout cas) que l’engagement politique et plus généralement militant est peu présent.

Toutefois, la plupart de mes élèves ont un quotidien qui leur demande déjà des efforts, notamment, par exemple, la prise en charge des cadets. Certaines situations familiales leur demandent une énergie dont vous n’avez pas idée. Dans ce cas, l’école doit aussi être un lieu de relâche.

Enfin, nombre de nos élèves sont de grands sportifs, ce qui me semble exiger à la fois concentration, endurance, et opiniâtreté. »

© PROCTOR ARCHIVES VIA FLICKR

Une école garante d’une égale réussite ?

Entre 1980 et 2017, le nombre d’étudiants du supérieur a été multiplié par plus de deux. En 2018, l’enseignement secondaire comptait 2 287 000 lycéens. Nous avons vécu une démocratisation quantitative de l’enseignement. En revanche, la question de la démocratisation qualitative se pose. Alors, l’école est-elle un lieu de mobilité sociale garantie par le principe de l’égalité des chances ou bien un espace de reproduction des inégalités héritées par chaque élève ?

M.L. : « Je me réjouis chaque jour qu’un nombre plus important d’élèves puisse arriver jusqu’au bac – quitte à ce que cela implique ensuite une forme de sélection dans les études supérieures.

Je ne suis pas d’accord avec vous sur la question de la démocratisation qualitative, puisqu’elle est pour moi intimement liée à la quantitative : si une part plus importante d’une même classe d’âge a accès à une formation plus longue, alors cela veut dire qu’une part plus importante est mieux armée pour réfléchir et pour penser.

Je suis vraiment une grande admiratrice de Bourdieu, mais je ne partage pas l’idée selon laquelle l’école est le lieu de la reproduction sociale. C’est pour cela que je crois de toutes mes forces dans l’enseignement public obligatoire, et pourrais vous parler de cette élève qui a eu son bac l’an dernier avec 19,82 de moyenne, ou de cette autre dont les deux parents sont analphabètes et qui plafonne à 18 de moyenne en 1ère S… »

Vous semblez porter le sociologue Pierre Bourdieu dans votre estime. Selon vous, en quoi ses travaux permettent-ils des analyses intéressantes des inégalités scolaires et sociales, ainsi que de leur reproduction ?

M.L. : « Dans ses travaux, ce qui m’intéresse le plus est plutôt la manière de sortir de tout cela : lorsque le capital économique, voire le capital culturel, font défaut, il est toujours possible d’investir des champs de spécialité (le sport, par exemple, ou encore des cultures étrangères) pour exercer à son tour une forme de domination.

Par ailleurs, Bourdieu distingue la misère de condition (qui est celle à laquelle on pense spontanément) et la misère de position (2) : je pense que sur cette dernière, l’école peut agir, en donnant aux élèves la confiance nécessaire pour s’autoriser une quelconque ascension. »

S’exprimer pour grandir et devenir citoyen

Le langage utilisé par certains jeunes est-il une prison pour l’avenir ?

M.L. : « Le langage est tout sauf une prison, dès lors qu’on est capable de maîtriser les codes communs. »

Vous avez mis en place un concours d’éloquence au sein de votre lycée. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à le mettre en place ? Est-ce une façon pour la jeunesse de se saisir de problématiques de société et de pouvoir s’exprimer librement ?

M.L. : « J’ai une formation en rhétorique, et mes élèves beaucoup d’intuition : c’est une collaboration idéale !

Le concours d’éloquence est, certes, une occasion pour eux d’exprimer leur point de vue sur le monde (et il est saisissant de maturité), mais c’est aussi une façon de travailler l’endurance (réécriture des discours et entraînement à l’oral) et de développer la confiance en soi, devant un public très nombreux et un jury très exigeant. Je pense que plus jamais dans leur vie ils ne se trouveront confrontés à un tel défi. »

Le langage est tout sauf une prison, dès lors qu’on est capable de maîtriser les codes communs.

Mathilde Levesque

Pour finir, que pensez-vous de la liberté d’expression qui est laissée aux jeunes ? Quelle liberté ont-ils à s’exprimer ?

M.L. : « Je parle à titre personnel, évidemment. Moi je les autorise à tout dire, en dehors des propos haineux ou diffamatoires ; mais j’exige qu’ils réfléchissent à la manière de le faire et sachent s’adapter aux contraintes de la situation d’énonciation.

Et je trouve que leur en laisser le droit leur enlève le plus souvent l’envie de l’usurper. »

(1) « Je dis donc je suis » réalisé par Marie Bonhommet, Infrarouge, France 2, 2019.

(2) “La misère de condition renvoie à une situation sociale marquée par le manque et la pauvreté” tandis que “la misère de position renvoie aux freins que l’on s’impose en raison de ce statut social” explique Mathilde Levesque.