La « peur sexuelle », racines historiques

Le partage de l’espace, quel beau concept. Il est agréable pour tout un chacun de posséder son espace « vital ». Il n’y a qu’à observer une salle d’attente. Quand on le peut, on s’assoit à un ou deux sièges de la personne déjà présente. Comme un geste de politesse. Si quelqu’un franchit cette limite, c’est qu’il souhaite échanger avec nous. C’est un proche, un ami, quelqu’un que l’on a autorisé à entrer dans notre bulle. Parfois, il y a aussi des situations où cette zone est franchie car l’espace disponible ne permet pas cette distance de courtoisie : transports bondés, marée humaine etc. Dans ces situations, nous sommes le plus souvent mal à l’aise ; pour les plus phobiques, ces situations sont suffocantes. Nous ne percevons pas l’horizon et respirons difficilement.

À cet espace personnel s’ajoute la prise de possession de l’environnement par les individus. Celle-ci n’est pas la même pour les garçons et les filles. La ville fut construite par les hommes et pour les hommes. Une petite analyse géographique des villes suffit à le constater. Les noms des rues appartiennent à des hommes, grands comme petits. Les statues qui parent les boulevards et les monuments sont soit des hommes en posture chevaleresque et richement vêtus, soit des femmes n’ayant qu’un drap en guise d’apparat. Aujourd’hui, on se plaint des publicités sexistes qui sexualisent et rendent vulnérables les corps des femmes. Ce n’est pas nouveau : depuis longtemps, ces corps sont exhibés sur la place publique. Et puis, il y a l’Histoire. La place des femmes n’a jamais été à l’extérieur. Le dehors est le lieu des hommes qui travaillent, le foyer celui de la bonne épouse. Les femmes respectables sortent accompagnées, et surtout pas le soir. Les seules femmes qui investissent l’extérieur sont les bonnes et celles qui sont dehors après le couvre-feu, les putains.

D’un coup, tout devient clair. L’Histoire vient nous expliquer pourquoi une fille qui sort de nuit comme de jour est alpaguée, insultée, touchée, harcelée, agressée, violée. Parce qu’une fille qui sort seule est forcément, aux yeux de tous, disponible sexuellement comme l’avait observé ce bon vieux Goffman, sociologue de l’infiniment petit. C’est le rituel de la cour. Les femmes doivent être attractives et passives, se présenter comme des objets à courtiser sans toutefois montrer une quelconque initiative. Les hommes, au contraire, doivent être actifs, constamment aux aguets, attendant le moindre signe d’encouragement pour briser la glace.

Un simple échange de regards maladroit, un strabisme involontaire peut aboutir à « Bonjour, Mademoiselle » puis devenir, manque de réponse, « Sale pute ». Un classique.

Personne ne se dit que cette fille, cette « sale pute » qui n’a pas répondu aux flatteries masculines alors même qu’elle semble en être l’instigatrice, peut être en concubinage. C’est d’ailleurs l’excuse première pour arrêter un échange non consenti : « Désolée, j’ai un copain ». Comme si, pour être libre de ses mouvements, la femme devait appartenir à un autre homme. Dans la rue, la seule raison de tolérer les femmes devient leur disponibilité. L’espace appartient au masculin, et ce qui l’accompagne l’est aussi.

© ANTONIN RENARD POUR L’ALTER EGO / APJ

Ce sentiment d’être perçues comme disponibles, de toujours faire attention à nos regards, mimiques, on le ressent en soirée, en concert, en club, dans un bar. On se permet de te toucher, d’insister. Et le pire c’est qu’on ne comprend pas ton refus, on s’offusque que tu oses dire non, que tu oses dire « lâche moi connard » – « pourquoi t’es violente ? J’ai rien fait ». L’argument de l’hystérie n’est jamais loin.

L’extérieur, un partage genré

Cette réalité historique est entrée dans les mœurs, dans l’éducation, dans les politiques publiques de la ville. Les petits garçons sont massivement poussés à occuper l’espace. Vos parents vous encouragent plus que vos soeurs à découvrir le dehors. Vous allez à l’école seuls plus tôt, vous sortez seuls et rentrez seuls le soir, plus tôt. Vous ne recevez que peu d’avertissements quant à la dangerosité du monde. L’unique danger pour vous, dans les esprits, est le pédocriminel qui, une fois l’adolescence passée, disparaît. En bref, appréhender votre environnement fait partie de votre éducation.

N’osez pas me contredire et m’assurer que vous connaissez une amie d’une cousine éloignée pour qui ça n’est pas le cas : des études sociologiques le prouvent *. Les petites filles, parce qu’elles sont filles, sont perçues comme vulnérables. Elles sont des proies sexuelles. L’extérieur leur est hostile. La maison est leur refuge.

Mais l’éducation n’est pas la seule fautive dans l’histoire. Observons les aires de jeu en extérieur, les terrains de foot, de basket, les skateparks. Des sports massivement investis par les garçons et que les filles ne sont pas encouragées à pratiquer. Où sont-elles dans l’espace ? Sur les côtés, comme dans les cours de récréation. De la rue et aux salles de concert, les filles sont aux extrémités. L’espace n’est clairement pas le leur.

Montre moi tes muscles, je te dirai si la musique est bonne

Les hommes sont légitimes dans l’espace public, du moins ils le croient car ils ont été éduqués dans ce sens. On leur a fait comprendre qu’ils possédaient les lieux au détriment de l’autre moitié de l’humanité. C’est pour cela que les hommes sont une plaie en concert.

La musique elle-même est un domaine masculin. Les filles qui s’y aventurent ne sont, bien sûr, que des groupies. Comment des filles pourraient aimer la musique, si ce n’est pour toucher un cheveu de l’artiste qu’elles idolâtrent et qui anime leurs nuits ? Il n’est d’ailleurs pas rare de lire dans les médias que des femmes ont été touchées, frottées, violées pendant un concert ou un festival. C’est bien connu, une fille qui se dénude dans une fournaise et qui en plus crie entre chaque morceau comme le reste de la salle ne demande qu’à être baisée.

Les concerts sont une affaire d’hommes et il faut que cette virilité s’exprime. Les pogos en sont l’expression. La testostérone se libère, les muscles se contractent et poussent aux dépens des plus vulnérables. Une fois encore, où trouve-t-on les filles ? Mourantes contre une barrière de sécurité, en plein malaise au milieu de ces bonhommes, ou bien encore au fond de la salle. C’est cela que dénonçait le mouvement punk féministe Riot Grrrl dans les années 90. Les jeunes femmes en ont eu marre de ne pas être prises en considération dans les concerts de grunge et de punk rock. Elles en ont eu marre de sortir de concert avec des bleus, des côtes cassées. Stop : elles ont investi la scène et scandé leur réalité. Et elles ont renvoyé les garçons au fond de la salle. Le mot slut ornait fièrement leur corps dénudés. Comme si elles anticipaient les réactions des hommes de la salle. Elles n’avaient pas peur de paraître ridicules, de scander leurs textes féministes en sautant partout. Elles n’avaient pas peur du lâcher-prise. Un peu comme une certaine Betty Davis, reine de la funk, qui, un peu trop tôt, avait rugi ce qu’elle voulait que son amant lui fasse.

© ANTONIN RENARD POUR L’ALTER EGO / APJ

Pourquoi, alors que les filles se plaignent génération après génération des pogos, ceux-ci restent-ils toujours le signe premier d’un concert prétendument réussi ? Plus le pogo est gros et plus il fait mal, plus le concert est bon. Le clip Pogo du rappeur Roméo Elvis l’illustre parfaitement. La puissance, la force d’un artiste passe par là. Le pogo réjouit ceux qui le font, il prouve qu’ils sont des hommes virils, mais aussi ceux qui le lancent – l’égo de l’artiste gonfle. Aux commandes, il est le chef d’orchestre de cette armée de sbires. Les pogos sont lancés au gré de ses envies, de ses ordres. Le pogo est tellement ancré dans la culture musicale que même des artistes tenant un discours féministe le réclament. Ils sont pourtant aux premières loges, ils voient depuis la scène les malaises et les blessures. Ils voient ces personnes qui manquent d’oxygène, revendiquant leur espace de sécurité.

Bouleverser les moeurs

Fan de musique et ayant baigné dans la culture rock, j’aime participer aux pogos. Mais aux pogos où l’individu compte, où celui-ci n’est pas que violence et surtout où sont pris en considération l’espace et la sécurité de chacun, où je ne subis pas les autres. Ce sont ceux qui ont lieu lors de petits concerts, où l’on respire, où l’on n’est pas collé à son voisin, où l’on ramasse les gens qui tombent. Ce sont ceux où je ne me sens pas en danger, écrasée en sandwich. J’apprécie la venue de pogos bon enfant et mixtes.

Le pogo est l’affirmation de la virilité, un jeu bourrin, je n’en démords pas. Mais il est tellement enraciné dans l’imaginaire collectif de l’amusement qu’il me semble important de le réinventer. Tout est question d’intensité. Les femmes avec lesquelles j’ai échangé peuvent apprécier se bousculer mais, dès qu’un stade de brutalité est atteint, elles en sortent écoeurées.

Je me suis sentie oppressée dans ce concert

Cela peut paraître contradictoire, c’est une question de ressenti. Le ressenti, c’est ce dont chaque femme vous parlera. « Je me suis sentie oppressée dans ce concert ». Le ressenti, c’est à la fois ce qui justifie la plainte mais aussi la décrédibilise. « C’est dans ta tête, t’es relou, on s’amuse », rétorqueront alors les hommes envers lesquels elles auront osé s’exprimer. Il est important de prendre en considération le ressenti, surtout celui des minorités. Et puis, les artistes eux-mêmes ne doivent pas être passifs. Déjà plusieurs, après le scandale des agressions sexuelles dans un festival suédois, ont agi durant leur concert en sortant les mecs qui touchaient, sans complexe, les filles de la salle. Commencerait-on à saisir que les femmes ne sont pas des objets sexuels ? Il serait également bénéfique que les artistes deviennent des alliés en ce qui concerne les pogos. Qu’ils demandent à ce que cesse ce déchainement humain dès qu’ils voient une personne le subir ou qu’ils réalisent que celui-ci prend trop d’ampleur, au lieu de l’encourager. Il suffirait juste que chacun comprenne et intègre la domination et les inégalités dans l’espace, pour qu’enfin nous puissions tous profiter pleinement des loisirs.

Alors à toi, homme qui m’a lue, pense aux femmes qui t’entourent quand tu lanceras ou participeras au prochain pogo. Observe l’espace et pose-toi les bonnes questions. Rappelle-toi que, dans n’importe quel espace de soirée, une femme aura la sensation qu’elle n’est pas légitime à être là ou bien que l’on ne la perçoit que comme un simple objet sexuel. Cessons donc cette apologie de la virilité, quand on sait qu’elle exclut tant les femmes que les personnes non valides (et bien d’autres) du beau moment de partage que pourrait être le concert.

Bozon, M.,  Villeneuve-Gokalp, C., 1994. Les enjeux des relations entre générations à la fin de l’adolescence, Population, 49(6), pp.1527-1555

Image de couverure: © ANTONIN RENARD POUR L’ALTER EGO / APJ