De toutes les époques et de tous les styles, intemporel et joyeux, farceur et nostalgique… difficile de définir Master Phil. Ce jeune DJ et producteur parisien amateur de chemisettes, de films français et de disques introuvables pourrait bien devenir le meilleur ami de vos soirées dansantes. A la terrasse d’un café du Quartier Latin, il s’est livré pour nous sur sa musique, ses passions et ses projets.

Bonjour ! Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Master Phil : « Bonjour, je m’appelle Tanguy Lemaître et mon nom d’artiste est Master Phil. Je suis DJ depuis 5 ans. Je produis également des disques avec mon label Plaisir Partagé et mon sous-label Edits du Plaisir. Avant ça j’étais musicien, et je fais encore un peu de musique. »

© Love Réaction

Comment définirais-tu ton style de musique ?

Master Phil : « Pour ne pas vraiment me coller d’étiquette, j’aime parler de « musique émotionnelle ». J’aime écouter de la musique de différents pays, de différentes cultures, de différentes langues, de la musique qui porte un message politique… Tant que la musique me plaît et qu’elle peut plaire aux autres, je vais la jouer, sans distinction de style. Si l’on veut vraiment m’attribuer un genre, je dirais disco, house, légèrement acid, new beat et musiques arabes, antillaises et ricaines. »

Ton style a-t-il évolué depuis tes débuts ?

Master Phil : « Bien sûr ! Au début, je jouais principalement de la french touch, j’étais très inspiré par Ed Banger. Aujourd’hui, j’ai l’impression de jouer des choses plus pointues. J’ai rencontré des personnes qui m’ont fait découvrir de nouvelles choses, comme Dave de Bigwax, Vidal Benjamin ou Pépé del Noche. Ils m’ont appris à m’intéresser à de nouveaux styles. J’ai gardé quelques morceaux d’il y a 5 ans dans mon répertoire, mais je découvre tellement de choses par jour – sur internet, en allant digger en brocante et dans les magasins – qu’il est impossible de toujours jouer la même chose. Je me dis que, si quelqu’un vient voir chacun de mes sets, il faut qu’il puisse être surpris à chaque fois. »

Tu dis que tu aimes digger, c’est-à-dire arpenter les brocantes et les magasins de disques à la recherche de perles rares… Qu’est-ce qui te séduit dans cette activité ?

Master Phil : « Étant très curieux, j’adore découvrir des nouveautés. Tous les soirs, avant de m’endormir, j’écoute de la musique sur mon MP3 et j’essaye de trouver de nouvelles pépites. Je trouve ce processus assez excitant, il existe tellement de morceaux peu connus qui méritent que l’on s’y attarde. En ce moment, j’écoute énormément de raï et, rien que dans ce genre, il y a tellement de choses à découvrir… c’est sans fin ! »

Est-ce que digger de la sorte fait de toi quelqu’un de nostalgique ?

Master Phil : « C’est vrai que je suis très nostalgique, d’ailleurs j’aime bien écouter Nostalgie [rires]. J’adore jouer de vieux tubes connus – en ce moment, beaucoup L’Aziza de Balavoine. Ce sont des musiques que j’écoutais très jeune, dans la voiture de mon père, et qui me sont restées dans un coin de la tête. Je suis né en 1995, donc je n’ai pas vraiment connu les vinyles ou les cassettes, mais il y a une certaine jouissance à tomber sur des choses qui n’existent pas en CD, à chercher ce que d’autres n’auront même pas l’idée d’aller chercher. Pour moi, le travail d’un DJ n’est pas seulement de passer de la bonne musique, mais aussi de faire découvrir de nouvelles musiques à son public, et de surprendre. »

Au-delà de la capacité à surprendre, quelles sont pour toi les qualités d’un bon DJ ?

Master Phil : « On doit être à l’écoute des gens. Un DJ ne devrait pas arriver en soirée en ayant préparé son set de A à Z, ça n’aurait aucun intérêt. Il faut évidemment préparer le set en amont, mais il faut aussi l’adapter aux attentes du public : voir si les gens veulent des choses plus douces, plus smooth, plus costaudes… Bon, évidemment, si un mec te demande de jouer du 50 cent, tu ne vas pas forcément le faire [rires]. Une qualité est aussi de bien communiquer. Un DJ qui ne lève pas les yeux, qui n’a pas l’air de s’amuser… ça ne met pas à l’aise. De ce côté-là, moi j’en fais toujours un peu trop : j’imite les instruments, je danse, je chante la chanson que je joue… Ça apporte de la légèreté et de la dérision. Enfin, il faut savoir varier les styles. Comme pour une B.O. de film, il faut qu’il y ait des rebondissements, que ça monte, que ça descende, qu’il y ait des moments dramatiques et d’autres joyeux. »

Vas-tu souvent voir d’autres DJ ? Quel type de public es-tu ?

Master Phil : « Je sors moins maintenant car je suis assez occupé, mais j’aime beaucoup danser. Pour ne pas être déçu, je vais rarement voir des DJ que j’aime bien. Je vais plutôt voir des potes, parce que je suis sûr d’aimer et que je paye moins cher [rires]. En général, j’apprécie de pouvoir échanger avec le DJ à la fin. Récemment, j’ai ainsi pu discuter avec Nosedrip, un DJ belge avec qui j’ai longuement parlé musique et qui a fait un super set. Je me fiche que le DJ soit pointu, tant qu’il joue des trucs cool et surprenants. »

Et quelles sont tes musiques du moment ?

Master Phil : « Alors attends, je vais regarder sur mon MP3 [il sort son iPhone]. J’écoute beaucoup Bernard Lavilliers et Louis Chedid, en ce moment. Balavoine, depuis quelques temps. Chez moi, j’écoute souvent du jazz : Miles Davis, Hancock… et des choses moins connues. J’écoute aussi de l’ambient quand je veux me détendre, et de nombreuses B.O. de films, notamment celle des Valseuses [de Bertrand Blier ndlr.] qui est excellente du début à la fin. Et puis toujours du zouk, du raï, et de la musique kabyle. »

Peux-tu nous parler des « Lovely Sunday » (*) ?

Master Phil : « J’ai commencé les « Lovely Sunday » en même temps que mon label. Les premiers ne sont plus disponibles car j’utilisais des sons assez connus de gros labels, alors on menaçait de me virer de Soundcloud. J’ai donc effacé les cinq premiers – et tant mieux puisque c’est à partir du sixième que c’est devenu vraiment intéressant. Au début, j’essayais de sortir un « Lovely Sunday » par mois, puis j’ai eu beaucoup moins de temps et je suis passé à deux par an, puis un seul, l’été. J’aime beaucoup les « Lovely Sunday » car j’y utilise des disques qui me tiennent à coeur, qu’en général peu de gens connaissent, et qui changent des mix que j’enregistre en soirée. Pour préparer un mix en soirée, je mets environ deux heures : pour les « Lovely Sunday », c’est plutôt un an. C’est drôle parce que ce sont les mix les plus écoutés de ma chaîne, et je suis souvent étonné de voir que certaines personnes les attendent. Cette réception me fait plaisir car les « Lovely Sunday » me permettent de partager des choses très personnelles, et je m’attache toujours à faire les sets les plus variés et justes possibles. »

On te sent passionné de musique, mais comment as-tu eu envie de devenir DJ ?

Master Phil : « J’étais musicien au lycée, mais une fois que j’ai commencé à travailler, il était devenu compliqué de rester dans un groupe. Pendant les vacances, j’ai commencé à mixer pour le plaisir, sans songer à en faire une carrière. Mon frère mixait un peu sur vinyle, il m’a encouragé à m’y mettre. Alors j’ai mixé dans de petites soirées, ça restait occasionnel… mais l’envie montait. Puis j’ai compris que c’était ce que je voulais faire. J’ai trouvé ça chouette de pouvoir être aussi facilement aimé des gens, et de pouvoir leur donner du bonheur. »

© Cynthia Ortu

Tu es DJ mais également producteur. En quoi consiste ce travail de production de disques ?

Master Phil : « Depuis trois ans et demi, j’ai un label de disques appelé Plaisir Partagé. Au début, j’ai lancé le label avec Shelter, mon ancien graphiste. Lui a commencé à faire de la musique sur le label, en faisant les trois premières sorties du label principal et deux sorties du label secondaire, Edits du Plaisir. Aujourd’hui, j’ai repris le label en solo. Je travaille sur un projet de B.O. pour le court-métrage d’un ami… mais je ne peux pas en dire plus pour le moment [rires]. On va aussi bientôt sortir un nouveau projet d’Hysteric et un disque de Master Phil, qui est en préparation. Pour la production, je travaille avec Aurelian KM3, mais aussi avec Flegon avec lequel je prépare une reprise d’un morceau très connu, qui sortira certainement cet été.  En tant que producteur, je suis toujours à l’affût de nouvelles choses. J’ai beaucoup d’idées de sorties mais rien n’est jamais sûr. Tout dépend des gens – et de l’argent dont on dispose, car ce n’est pas toujours facile à ce niveau-là [rires]. »

Pourquoi Plaisir Partagé ?

Master Phil : « Un jour, une fille m’a dit « c’est un plaisir » et j’ai répondu « partagé » : c’est comme ça que m’est venu le nom du label. Pour moi, c’est aussi ça la musique : un plaisir partagé. On me dit souvent que ce nom a une connotation sexuelle… oui et non [rires]. C’est en tout cas une expression que j’utilise beaucoup. »

Est-ce qu’il existe un endroit en particulier où tu rêverais de jouer ?

Master Phil : « J’aimerais bien me produire plus souvent à l’étranger. J’ai joué au Japon il y a peu et c’était une chouette expérience. S’il y a un endroit où j’aimerais vraiment jouer, ce serait peut-être le Parc des Princes : c’est le stade de mon coeur. Ou le stade Raymond Kopa, à Angers [rires]. J’aimerais bien aussi jouer au Pacha à Ibiza, pour suivre les traces de Bob Sinclar. »

Et si l’on veut te voir à Paris, dans quels coins peut-on te croiser ?

Master Phil : « On peut me trouver à La Rotonde tous les deux mois, où j’ai une résidence pour le label depuis maintenant 2 ou 3 ans. Je joue aussi souvent à La Java et au Badaboum. Tous les mois environ, je suis au Mellotron. Et on peut me voir à Bigwax, en tant que client, pilier de bar, comme au PMU. J’y reste toute la journée à raconter des conneries [rires]. Souvent, je prends mon café à Dizonord, disquaire du 18ème tenu par des amis, puis je finis la journée à Bigwax. J’adore me balader comme si je n’avais rien à faire de ma journée [rires]. »

Pour finir, si tu ne devais rapporter qu’un objet sur une île déserte, lequel choisirais-tu ?

Master Phil : « Le problème si tu prends un film, c’est que tu ne pourras pas le regarder [rires]. Alors j’opterais plutôt un livre : Les Particules Elémentaires de Michel Houellebecq. C’est l’un des premiers livres que j’aie lus qui m’ait autant marqué et fait rire. Je ne crois pas que je m’en lasserais. »

Merci Master Phil !

Master Phil : « Ce fut un plaisir… »

Partagé !

Retrouve Master Phil sur Soundcloud, Facebook et Instagram… Et n’hésite pas à suivre l’actualité de son label Plaisir Partagé et à écouter son dernier mix pour Cracki Records !

(*) Spécialité de Master Phil, les « Lovely Sunday » sont des sets postés régulièrement sur Soundcloud, dans lesquels il compile une sélection de morceaux, souvent originaux et variés.

Image de Couverture: © Cynthia Ortu