Le long de la berge, des mélodies nouvelles.

Albums

Little Simz – GREY Area

« Je le dis avec le cœur et je m’en fous si ça offense » : sans précaution et sans complexe, c’est ainsi que s’édifie le nouveau projet de Little Simz. Un quart de siècle et un flow plus aiguisé que jamais, la rappeuse londonienne se met en quête de sens, une recherche galvaudée par les vices et les écueils.

© Antonin Renard pour L’Alter Ego / APJ

Les crocs sont de sortie dans les premiers titres « Offence » et « Boss », lors desquels elle revient sur son rapport à l’écriture, ainsi que dans l’inquiétant « Venom » qui attaque ses détracteurs misogynes au sein de l’industrie du rap. Introspective avec « Therapy » ou « Selfish », un morceau à l’esprit néo-soul, et nostalgique sur « 101 FM », Little Simz achève son album de cette spirale troublante : l’amour peut mourir, mais la mort n’est pas un échec. GREY Area a beau inaugurer un objet de questionnements, rares sont les textes qui font preuve d’une telle lucidité.

Stella Donnelly – Beware of the Dogs

L’étoile Donnelly resplendit comme un second soleil. Au-dessus de jolis contrepoints à la guitare, la jeune Australienne étoffe ses harmonies d’un souffle espiègle, fragile mais audacieux. Ici, on alterne entre chansons dansantes et ballades rêveuses, enrobées de tendresse. Tendre, il n’est cependant pas question de l’être sur le fond. En pleine ascension du mouvement #MeToo sortait le poignant « Boys Will Be Boys », single de l’album, qui dénonçait la culpabilisation des victimes d’agressions sexuelles. Quant à l’entraînant morceau d’ouverture, « Old Man », il menace un pervers de dénoncer ses agissements à sa famille. Lorsqu’elle est moins militante, Stella Donnelly se moque de ce qui l’entoure : Australiens, personnes au pouvoir, ses amoureux, elle-même… tout le monde y passe ! Rancunière et mélancolique, oui – mais elle ne pourrait oublier l’humour.

Vijay Iyer et Craig Taborn – The Transitory Poems

« And we are, after all, just animals and we are a part of nature. We are a part of, and we are probably the quickest in terms of duration of life. We are the transitory poems. »* Cecil Taylor aimait parfois réciter quelques uns de ses poèmes pendant ses concerts. Le pianiste américain, à la source du free jazz, est mort l’an dernier après une carrière riche d’albums ovnis dont Unit Structures fut le pinacle. Deux maîtres du piano contemporain, Vijay Iyer et Craig Taborn, ont décidé de lui rendre hommage avec un enregistrement live d’un de leur concert à la Liszt Academy de Budapest. Lorsque l’on pense duo au piano en jazz, on pense forcément aux performances inoubliables de Chick Corea et Herbie Hancock, l’un face à l’autre pour réinterpréter leurs mélodies les plus fameuses. Ici, il n’est absolument pas question de cela. Là où Corea et Hancock étaient facilement identifiables et se jouaient de leur contraste, Iyer et Taborn s’amusent à se noyer l’un dans l’autre, tant et si bien que l’on imagine plus un homme à quatre mains que deux instrumentistes jouant séparément. Et cette formule fonctionne à la perfection, chacun devenant l’autre l’espace d’un concert à l’osmose immarcescible.

*« Et nous sommes, après tout, simplement des animaux, une partie de la nature. Nous en faisons partie, et sommes probablement les plus rapides en termes de durée de vie. Nous sommes les poèmes transitoires. »

Nilüfer Yanya – Miss Universe

Cette année, Miss Universe est turque, barbadienne, irlandaise, installée dans l’Ouest londonien. Nilüfer Yanya, qui s’estime peu à l’aise avec la performance, semble s’attribuer le titre dans son sens le plus pessimiste. Elle développe une étrange narration, celle de WWAY HEALTH™, un programme d’intelligence artificielle fictif censé lui apporter confort et sérénité – mais qui la rend plus vulnérable encore. Entre quelques interludes sur intonation mécanique, la musicienne interprète un rock parfois embué, parfois cru, irrésistible à tous égards. Chaque morceau, ou presque, concourt pour la mention tube de l’album : « Paralysed » et sa guitare enjôleuse, « Melt » pour de ravissants intervalles soulignés d’un saxophone, la promenade tropicale « Safety Net »… Avocate de la vitalité, la musique de Nilüfer Yanya combat ses regrets et pensées chimériques, et la terrible indifférence.

Vendredi sur Mer – Premiers émois

Enfant prodige de la pop francophone, Vendredi sur Mer donne naissance à de touchants Premiers émois. Sur les traces de sa Marée basse, premier EP sorti en novembre 2017, la jeune Suissesse achève de démontrer la spécificité de son art. On assiste à l’entrée fracassante d’une vague de fraîcheur sur une variété française contemporaine qui s’épuise. Ce qui porte l’album, c’est tant les mélodies électroniques et enivrantes de son comparse Lewis OfMan que le chanté-parlé poétique de Vendredi sur Mer. Nostalgique sur « J’aimerais » ou « Chewing-gum », elle s’étend sur les plages de ses anciennes amours. Sa force est d’alterner titres langoureux, comme « Encore », et irrésistiblement dansants avec « Dolan » et « Je t’aime trop tôt », en gardant une consistance rare ; on sent qu’elle est conteuse, et l’on reste suspendu à ce récit de jeunesse, de premières fois et de sensualité. Elle n’hésite pas à ajouter sa signature,  « le reflet d’une femme à la peau bleue », titre ayant ouvert la porte à son public vers l’océan musical d’une envoûtante sirène. Au parfum de printemps et de désir, Vendredi sur Mer signe un premier album sans faute – en espérant que son succès soit une « Histoire sans fin ».

Clips

PNL – Au DD

En 2016, leur troisième et dernier album Dans la légende rencontrait un succès international. Depuis, les deux frères essonniens n’avaient gratifié leur public que de deux apparitions contrastées : la mélancolique À l’ammoniaque et la réjouissante 91’s. Avec sa production soignée et chaloupée, ses couplets inspirés et son ambiance méditative, Au DD se présente aujourd’hui comme un superbe abrégé du style PNL : un style singulier et hypnotique, où l’autotune sert d’écrin moderne à un texte toujours plus précis, cynique, désenchanté et intelligent. Pour accompagner cette nouvelle sortie, comme une évidence, paraît un clip au sommet de la tour Eiffel où Ademo et N.O.S., plus beaux que jamais, contemplent la ville électrique, la mer de nuages… maîtres du rap game, comme du monde.

Vampire Weekend – Sunflower

Six ans après un virage musical crépusculaire, Vampire Weekend s’offre un grand retour flambant de désinvolture. Au dernier Lollapalooza, le groupe ouvrait son set sur un tiercé gagnant : leur chanson A-Punk, ou l’hymne des indie kids, entonnée une, deux, trois fois. Plus tard dans la soirée était reprise le thème de la sitcom Seinfeldstarring Jerry Seinfeld, une sommité du stand up américain. Hilarité parmi celles et ceux qui suivaient les dizaines de mèmes seinfeldiens publiés sur Instagram par le chanteur, Ezra Koenig.

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego / APJ

Ce mois-ci, Vampire Weekend pousse la divagation à son apothéose en invitant la star du comique à effectuer quelques grimaces pour le clip d’un nouveau single, Sunflower. Il est signé Jonah Hill, acteur de longue date et réalisateur émergent ; Steve Lacy et sa guitare ont participé à la confection du morceau. La caméra suit les virées de Koenig et Lacy au cœur de la cuisine juive ashkénaze de l’Upper West Side new yorkais, un quartier situé entre Central Park et la rivière Hudson. Le clip en looping, vertigineux, se voit doter d’un savoureux montage « split screen » : l’image est scindée en deux parties. Un visuel hors de contrôle qui sublime instantanément les vocalises endiablées et l’ardeur maladroite de Sunflower. Le quatrième album de Vampire Weekend sera intitulé Father of the Bride et comportera dix-huit titres – rien que ça. On se donne rendez-vous en mai !

Phum Viphurit – Hello, Anxiety

Après le succès de son single Lover Boy l’an dernier, le charmant Phum Viphurit est revenu en ce mois de mars avec un nouveau clip et un nouveau single intitulé Hello, Anxiety. Le chanteur vietnamien nous livre un morceau très funky, avec des sonorités folk et pop à la fois, invitant au lâcher-prise. Dans le clip, il se met en scène sur son propre tournage, le tout d’un air désinvolte comme pour inviter son spectateur à aller au-delà de ses anxiétés. Les premières minutes du clip se déroulent ainsi, et puis Phum Viphurit tente de mener le spectateur à danser à travers les sonorités dansantes et joviales de Hello, Anxiety, en entamant une chorégraphie entourée de personnages semblant être sortis du disco des années 70. Face à ce clip chaleureux, rétro à souhait et quelque peu kitsch, le spectateur ne peut que difficilement résister à l’envie de se trémousser et de laisser derrière ses anxiétés.

Playlist