Le huit mars est une journée bien étrange. Alors que partout dans les médias on célèbre la journée internationale des droits des femmes, certaines grandes enseignes bradent leurs sous-vêtements et certains offrent des fleurs à leurs femmes. C’est d’ailleurs bien étrange que le féminin de mari soit femme. Comme si le statut marital devait suffire à leur identité – les femmes ont eu, le vendredi 8 mars dernier, le droit de célébrer leurs icônes, de Veil à Marilyn en passant, sans doute, par leur mère et toutes ces femmes qui ont changé leurs vies. Partout, cette journée là, on s’est exaltées de notre force, à faire des femmes du monde entier une grande sororité joyeuse. Le temps d’une journée, on a subitement oublié notre voisine dont on est jalouse, notre collègue plus jolie, rivale, dont la veille on a envié la beauté. C’est une étrange journée que celle du huit mars.

© océane colson POUR L’ALTER EGO/APJ 

Jamais avons-nous été plus déchirées entre cette nécessité, pour faire de nous des femmes modernes et révolutionnaires, d’être féministes, et l’image de nous qui, à tout autre jour de l’année, se confond avec celle d’un objet mignon et accessoire. Car le féminisme et ses discours d’acceptation, de diversité et d’inclusion, a lui aussi failli devant la machine capitaliste qui nous sourit à pleines dents. Elle nous assure que l’on est toutes belles et désirables, elle s’offusque de nos salaires et de nos discriminations. Elle nous vend des bouquets et des soutiens-gorges soldés le huit mars.

Rien n’échappe à la société de consommation, et aujourd’hui elle a vu dans cette lutte des genres s’ouvrir  un nouveau marché . Une opportunité à saisir pour nous imbriquer un peu plus dans son système, bref, une douce morphine à laquelle nous sommes tous et toutes accros, car si confortable, enivrante.

Les discours féministes n’ont jamais été plus vulgarisés, et pourtant les femmes n’ont jamais été plus réifiées pour faire vendre. L’appât a mordu. Sur instagram, les posts défilent, et celles qui font de leurs corps des panneaux publicitaires appellent à la fin du patriarcat. La mode et les marques ont lessivés nos capacités de recul ; désormais prises dans l’exaltation de nos corps montrés à nu, tels qu’ils sont, nous n’en voyons plus la face immergée.

Certaines marques, Asos et autres multinationales, ne retouchent plus leurs photos, montrent nos corps avec leurs vergetures et leurs courbes naturelles. Tant habituées à la plastique retouchée de nos corps dans les magazines  dits féminins – où le galbe d’une jambe verglacée sur le papier se confond avec celle d’une poupée – nous soufflons, soulagées. C’est un beau geste, certes. Qu’il soit honnête ou qu’il ne soit qu’une stratégie marketing, il en demeure libérateur. Nous nous émancipons parce que les marques nous le permettent. En réalité, elles nous dictent le pas, et alors qu’au 8 mars tant de femmes vivent encore dans la peur (certaines ne vivent plus, quarante-trois, pour être exacte), nous pensons assister à l’épiphanie de notre image, enfin libérée.

Jamais on ne s’est senties plus coupables, à pleurer face au miroir, alors que partout autour de nous on nous dit que tous nos corps sont beaux. Tous sont désirables. Il faut pour les enseignes qui veulent encore marcher, nous vendre un discours sur cette femme du XXIème siècle que nous devons nous efforcer d’être. Différente mais acceptée, pas parfaite non, mais parfaitement consciente des dictats contre lesquels nous devons nous battre. Les marques sont là pour nous, pour nous accompagner dans cette lutte, ce droit à disposer de notre corps et à le brandir haut et nu pour montrer que, oui, on l’assume ! Parce que désormais le féminisme ne passe plus que par un corps nu : celui d’Isabelle Caro, cadavérique et capturé par Olivero Toscani, aujourd’hui morte de sa maladie, celui, rond et délicieux, de Ashley Grahams, car les femmes pulpeuses aussi méritent l’attention et l’envie. Il est étrange qu’à l’heure où les médias brandissent le corps des femmes comme étendard de diversité et de tolérance, un syndicat de gynécologues en France use de chantage pour rehausser le plafond du fonds de garantie de la profession. Leur outil ? Le corps des femmes, mis encore une fois en exergue, puisque l’IVG, apparemment, n’est toujours pas un droit accepté et reconnu.

Du chantage : c’est exactement la politique du jour quant aux corps des femmes. On le leur emprunte pour faire vendre des crèmes ou des voitures, on le vend à toutes les sauces dans l’industrie textile car il est à la mode d’être féministe. Certaines influenceuses l’ont bien compris : Elisabeth Rioux, par exemple. Ici, une photo d’elle en string devant une cheminée, je cite « Moi, attendant que rentre mon mari après lui avoir préparé un feu… Non, attendez… Moi, me préparant un feu pour moi même car je suis une femme indépendante et que je n’attendrai personne pour me traiter de la manière dont j’ai envie d’être traitée ».

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Le discours d’affranchissement des femmes a de beaux jours devant lui.

Le problème, et la publicité ne l’a peut-être pas saisi, c’est qu’on ne peut pas libérer les femmes en les astreignant, encore, à leur potentiel de beauté et d’attraction. Ce n’est pas parce que l’on a changé les règles du jeu, que le jeu n’existe plus. Nous y sommes encore plus confinées, sans cesse tiraillées entre la nécessité de s’affirmer, et celle de le montrer, littéralement. Les règles du jeu ont changé, et elles sont plus piégeuses qu’avant. En laissant, encore, des industries capitaliser nos corps et nos visages, marchander nos apparences physiques et les laisser en pâture aux politiques qui ne se privent pas d’en faire des motifs à leurs truanderies, on se résorbe à se dire autrement que par la manière dont on a pourtant voulu nous faire taire si longtemps. Sois belle et tais-toi. Le fanatisme de la beauté n’a rien de bon : il est plus néfaste encore quand il est accouplé de faux-semblants. Car c’est ce que sont ces discours féministes révolutionnaires dont usent certaines marques pour nous vendre. N’oublions pas que les marques, et la mode la première, marchent en vendant une illusion. Aujourd’hui, surtout le huit mars, c’est peut-être de celle de notre affranchissement dont il est question.

© amélie zimmermann POUR L’ALTER EGO/APJ 

Alors bien sûr que la mode est vectrice de nos complexes, et elle fait aujourd’hui des efforts considérables pour réparer ses torts. Bien sûr, notre pouvoir réside aussi dans notre apparence, et la mode en ce sens est une alliée précieuse.

Mais ne nous laissons pas duper par certaines fausses bonnes intentions. Il sera toujours question, quelle que soit la manœuvre, d’employer nos corps à d’autres fins que leur propre liberté d’être, d’exister. « Rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes. » S. de Beauvoir.

Il faut ouvrir l’oeil, et surtout la bouche. Nulle révolution ne s’est faite que par une armée de corps nus.