Jusqu’à la Garde a été primé de nombreuses fois aux Césars qui ont eu lieu le 22 février dernier. Il s’agit d’un film évoquant un sujet qui ne l’est que trop peu au cinéma : les violences conjugales. Il s’agit d’un premier long métrage et celui-ci est réussi sur de nombreux points, et comme il est d’actualité, il est bon d’en faire une Première Fois.

Un drame familial en ouverture 

L’action s’ouvre sur une longue scène, les époux Besson sont au tribunal, face à une juge. La situation est exposée, les avocats des deux partis ripostent, et déjà, le spectateur se sent oppressé, tendu. Peu de paroles, peu de réactions, juste des avis qui s’interposent, des regards qui se répondent. Le ton du film est annoncé dès cette scène : il sera grave, sombre et tendu. Jusqu’à la Garde relate l’histoire de la famille Besson, les deux époux, Miriam et Antoine veulent divorcer mais il y a un problème : la mère et ses deux enfants ne veulent plus être en contact avec le père, un homme extrêmement violent et dangereux. Antoine proteste, dit qu’il a le droit de voir ses enfants. Il réclame le droit de garder un week-end sur deux son fils Julien, onze ans. Et c’est là que les ennuis commencent. Le père va tenter de surveiller son ex-femme, et va jouer avec les émotions du fils, qui va essayer de protéger tant bien que mal sa mère. Le long métrage montre les rouages de cette violence, le visage du père qui aux premiers abords apparaît comme inoffensif, alors qu’il n’en est rien dans les faits : c’est un homme profondément violent et toxique. Au milieu des deux parents, il y a deux enfants : Joséphine, une jeune femme qui ne veut plus voir son père, traumatisée par ses violences, et Julien, qui lui ne peut pas lui échapper, qui va lui servir pour retrouver son ex-femme et essayer de reprendre un contrôle sur sa vie. C’est un père qui fait peur aux autres membres de la famille : il est appelé « lui », ou encore « l’autre », des surnoms qu’on ne donne pas souvent à son père.

Jusqu’à la garde – © Haut et court

Un long métrage qui remplit ses fonctions de thriller 

Le film est un thriller, il faut donc qu’il instaure une ambiance  particulière, ce qu’il fait sans problème : il retranscrit avec brio l’atmosphère et le contexte tendus qui font le sel de ce film. Le choix de ne pas ajouter de musique au montage est extrêmement intéressant, et pertinent : il permet aux secondes de s’écouler plus lentement, aux silences de s’installer, et ainsi donne au spectateur un moyen d’être au milieu des personnages, de les comprendre, de ressentir leur angoisse. Ce choix est audacieux, mais il est gagnant car il contribue grandement à faire monter la tension, et la pousse jusqu’à son paroxysme : la fameuse scène dans la baignoire où la mère et le fils sont réfugiés, face à un homme qui veut les tuer, dans laquelle les voix sont saccadées, dans laquelle les personnages crient, pleurent nous montre la force de ce choix artistique. De plus, dans les dialogues il n’y a aucune forme de pathos et cela réussit au film : c’est l’économie du langage pour montrer ce qu’on ne peut pas dire, ce que l’on tait trop, pour montrer une réalité que la.e spectateur.trice connaît et dont il a conscience. Si les acteurs s’en sortent à merveille dans ce film au sujet grave, je tenais à donner une mention spéciale à l’acteur Thomas Gioria, qui joue Julien, et qui interprète avec justesse un enfant confronté à un dilemme trop lourd pour son âge, vivant une pression forte et mis à la mauvaise place par son père. Denis Ménochet parvient à glacer le spectateur grâce au personnage d’Antoine, et Léa Drucker est émouvante dans la peau d’une femme désemparée face au retour de l’homme qui a été son bourreau, et déterminée à protéger ses enfants.

Jusqu’à la garde – © Haut et court

Un long métrage puissant grâce au thème abordé

Un autre élément majeur de ce film, c’est le thème qu’il aborde : les violences conjugales dont on ne parle que trop au cinéma, alors que les féminicides sont toujours aussi nombreux chaque année. Miriam est une femme battue, mais elle est entourée: sa sœur et sa voisine lui sauvent la mise. Elle n’est pas seule et le film montre qu’il ne faut pas avoir peur de parler pour que les violences cessent. En alliant le genre du thriller au thème des violences conjugales, le film stupéfie le spectateur qui ressort glacé du film et reste silencieux pendant de longues minutes. On ne parle que trop peu des violences conjugales, c’est un thème qui n’est pas assez abordé alors qu’il constitue un phénomène de société bien connu de nous tous.tes. J’espère qu’avec Jusqu’à la Garde, des réalisateurs.trices oseront plus s’emparer de ce sujet qui mérite d’être abordé, par sa gravité et par son ampleur. Aujourd’hui, on estime qu’en France 219 000 des femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences conjugales au cours d’une année ; en 2017, 134 femmes ont succombé à ces violences, et 36 femmes ont été victimes d’un féminicide depuis le début de l’année 2019. C’est beaucoup trop et il faut réveiller les autorités, qui ne prennent pas de mesures nécessaires pour que cela cesse.

Jusqu’à la garde – © Haut et court

Jusqu’à la Garde a été primé de nombreuses fois en France mais aussi ailleurs : le film a connu un rayonnement international positif, et a même été récompensé lors de la Mostra de Venise. Il est manifeste que le succès est mérité par la délicatesse avec laquelle Xavier Legrand a orchestré son premier long métrage. Pour celui-ci, c’est une entrée majestueuse dans la cour des Grands du cinéma.