Cet été, j’ai passé une bonne partie de mes vacances au milieu de la campagne toulousaine, à écouter et découvrir du son, mais aussi à assister à la création rapide et cocasse de bribes de morceaux. Jonathan m’a accueillie dans son studio maison, le Paradise. Une sorte de garage aménagé au milieu d’un jardin. Rien ne semble manquer. Clavier, basse, sono, micro, ordi : le matériel de base pour bien s’amuser. Depuis que je connais Jonathan, nous n’avons cessé de parler de musique, de production. Toujours de manière passionnée. Alors j’ai décidé, pour ce 5ème épisode Rising Stars, de partager son univers et de laisser trainer mon micro dans le Paradise.

Peux tu te présenter ?

Jonathan Boil : « Jonathan Boil, 22 ans. Mon nom d’artiste est 213973. J’ai fait une école de commerce pendant trois ans. Là-bas, j’ai rencontré beaucoup de gens qui faisaient du rap, qui étaient à fond dedans. Le rap était la porte ouverte à la prise de voix, la production, les instrus. Avant, je pensais plutôt faire de la musique électronique. Ensuite, j’ai fait une année de service civique, dans une association culturelle où il fallait organiser un festival de jazz. Cette année, je me suis inscrit à la SAE, une école de son à Paris. »

VELOCITY © Jonathan Boil

Que veux-tu faire par la suite ?

J.B. : « Il y a plusieurs cartes qui me feraient kiffer. Producteur, c’est cool. La direction artistique aussi… Ce sont des métiers magnifiques mais je sais qu’il faut avoir fait ses lettres de noblesse avant. On n’y accède pas comme ça. Sur le long terme, sinon, je me tournerai certainement vers l’éducation. Apprendre la musique aux gens, transmettre. Mais il faut également que je fasse mes preuves. »

Quels sont tes projets musicaux actuels ?

J.B. : « Actuellement il n’y a aucun projet musical qui ait une réalité concrète puisque rien n’est sorti. Mais il y a « Lapine », que j’ai créé avec un parisien qui s’appelle Basile, lors d’une année Erasmus en Islande. C’était la première fois que j’étais amené à composer de la musique avec quelqu’un. Jusqu’à présent, je n’en avais pas l’occasion. J’avais un meilleur ami qui avait un groupe de rock, et j’ai longtemps envié cette effusion. Ce que l’on fait avec Basile rentre dans toute cette veine d’artistes qui chantent en français sur de l’électro, même si nous n’avions pas le sentiment que c’était le cas à l’époque. On faisait de la musique tous les jours dans une petite chambre entre 7 et 10m² avec un synthé que j’avais apporté, au cas où, me disant que j’allais peut être trouver quelqu’un… et c’est ce qui s’est passé !

On avait pris aussi une salle de répèt’ où on allait tout le temps, puis on a fini par enregistrer nos morceaux. Le studio s’appelait le studio Paradis. D’ailleurs, je leur dois toujours 80 euros (rires), je sais que je les rembourserai un jour. »

© Jonathan Boil

Comment réalisez-vous les morceaux ?

J.B. : « C’est souvent une question d’alchimie. Chacun a quelque chose à apporter à des niveaux différents. Il va y avoir un moment où toi, tu vas sentir que tu sais ce que tu veux, et puis quand tu as plus trop d’idées, c’est l’autre qui prend le flambeau. Ça n’est que des changements de leaders. Pour À Saint-Tropez, notre premier morceau, j’avais les accords. Basile a trouvé la ligne de basse. La batterie, c’est un pote qui l’a pondue. Souvent Basile avait les idées musicales et je les concrétisais. J’avais les idées thématiques et c’est lui qui les restituait à travers les paroles. On se complétait sacrément bien. »

Il me semble que tu as un autre projet en parallèle…

J.B. : « Oui, à côté il y a le projet PUTE. PUTE, c’est une association. Je n’en suis pas du tout le créateur. L’acronyme PUTE vient du fait qu’on se sentait devenir la « pute » de la musique, c’est à dire qu’on s’abandonnait totalement à elle. L’idée était de créer des soirées où on est tous les « putes » de la musique. PUTE peut aussi se traduire par « Playing unhampered tasteful electro » (« nous jouons de la musique électronique savoureuse et implacable »). Cela résume bien l’idée. On a fait six soirées, dont la septième qui était la fête de la musique. On a eu bien 600 personnes, c’était assez dingue. »

Comment as-tu commencé à toucher à la musique ?

J.B. : « Ça a commencé au lycée, avec un gars qui s’appelait Thomas Loukas. On a créé un groupe qui s’appelait Rendez-vous. On faisait des mix de french house, mais on créait aussi nos morceaux. On a fait également notre premier live mix. En parallèle, je postais des trucs sur Soundcloud, mais il n’y avait pas, comme avec les projets Rendez-vous, PUTE ou Lapine, d’identité artistique. La musique était toujours là mais ce n’était pas cristallisé dans un projet. C’est avec Lapine que j’ai pu faire vivre la composition, et avec PUTE que j’ai pu faire vivre le mix. En rentrant d’Islande, j’ai commencé à enregistrer les gens, à animer des projets. J’ai aussi commencé à me créer une identité personnelle dans le rap. C’était plus un questionnement : qu’est-ce que je peux faire dans la musique ? »

© Jonathan Boil

Et que veux-tu faire dans la musique ?

J.B. : « Aujourd’hui, l’objectif à long terme est de créer une usine à tubes. J’aimerais que la moindre idée musicale soit réalisée. Je ne dis pas forcément que le morceau doit fonctionner une fois sorti, mais il a un potentiel. Parce qu’il sonne bien, parce qu’il est bien fait… Et ensuite, hop, j’en fais un autre. J’adorerais être dans une effusion où tu ne te dis pas « je dois faire un morceau parfait », mais juste faire des morceaux. Faire le plus de titres possible, tout le temps. Concrètement, c’est une maison de production, ou un label. J’aimerais vraiment créer une émulsion, avec plein d’artistes, avec des gens qui ont un potentiel créateur et sortir ce qui en découle. Il y a énormément de morceaux qui sont simples mais bien réalisés, parce qu’au lieu de prendre le mec qui avait l’idée mais qui n’avait pas forcément la bonne voix, on l’a remplacé par une femme qui avait le talent. C’est comme ça pour tout. À l’inverse, il y a des morceaux super beaux. On pourrait les jouer avec n’importe quel synthé ou avec n’importe quel gars avec une guitare, on aurait le même effet. Je suis sûr que c’est possible de faire des bons morceaux simplement.

Je mets beaucoup le côté facile en avant parce que ça ouvre toute cette porte du rêve, de vivre de la musique, de gagner de l’argent avec. Je pense que ca vaut le coup de réaliser des trucs faciles à faire et qui peuvent plaire aux gens, parce que ça augmente ton expérience, tes compétences, tes contacts. Ça fait aussi vivre l’industrie. Et puis après, avec l’argent que tu génères avec, tu investis dans des projets en sachant qu’ils ne marcheront pas. Ça n’est pas grave, car au moins tu leur auras permis d’exister. C’est une vision qui me séduit pas mal actuellement dans la musique. »

Comment tu rencontres les personnes que tu enregistres ?

J.B. : « J’ai vu le rappeur Senji « flex » dans la rue, il était naturellement dans toute l’esthétique d’un clip de rap. Je l’ai abordé, et je lui ai demandé s’il faisait du rap, et il m’a répondu que oui. Alors je lui ai proposé de l’enregistrer. Il m’a parlé de Gatsby qui faisait ses instrus et c’était parti. Il y en a un qui est un pote de pote, un autre que j’ai rencontré sur un groupe Facebook de musique. Il y a plein de manières. Par exemple, il y en a un qui m’a recontacté en se souvenant que j’étais passionné de musique. Parfois aussi, quand je faisais mon service civique à la Maison de la Terre (ndrl. café concert), j’étais amené à rencontrer des artistes chaque semaine. Je demandais le contact de ceux qui avaient une voix qui me plaisait. Je leur disais que je n’avais pas le niveau aujourd’hui, mais qu’un jour j’aimerais bien les produire. C’est saisir les opportunités. Quand tu vois que c’est faisable, tu le fais. Il y a une interview de Ichon où il dit « il suffit de le faire”, et pour le coup c’est à peu près ça. C’est JUL qui va dire ça aussi, “c’est le travail ». Pour lui, ça n’est que le travail. Il y a aussi une part de hasard, bien sûr. Mais, dans ce hasard, tu as ceux qui décident de s’en servir et ceux qui se disent que ce n’est pas ce qu’ils voulaient exactement. »

Quelles sont tes inspirations ?

Tu parles de leur vision de la musique mais quelle est ta vision à toi ?

Que voudrais tu produire comme musique ?

J.B. : « Mon modèle serait Drake, parce que je voudrais être capable de faire des choses populaires, mais qui sont à la fois de qualité. Pharrell Williams est pareil. Avec Happy, il a réussi à mêler musique réfléchie et musique populaire. Ceux qui arrivent à faire des choses qui parlent à beaucoup de monde, je leur dis bravo. Ma quête en musique est de réussir à faire des morceaux comme cela. Ce n’est pas que je ne veux faire que ça, mais s’il y a un idéal à poursuivre, c’est celui-là. Je sais que si j’en suis capable, je serais capable de faire des choses bordéliques à côté, sans aucune limite. Comme une batterie avec le bruit d’un micro que l’on frotte pendant quatre minutes (rires). Je me sentirais libre, parce que j’aurais atteint ce niveau de séduction maximal. C’est plus un objectif technique. »

Pourquoi cet objectif ?

Son : © Juliette Soudarin pour L’Alter Ego/APJ