Le 29 mars 2019, à l’âge de 90 ans, nous quittait Agnès Varda. Retour ému sur une carrière marquante, prolifique, engagée et inspirante – l’une des plus belles du cinéma.

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Agnès Varda était une petite femme brune, puis une petite femme violette, puis bicolore. Elle était délicieuse de tendresse, d’humour et de sensibilité. Elle était artiste plasticienne, elle était une grande photographe, et par dessus-tout, une immense cinéaste.

Un peu honteusement, il arrivait de la découvrir après avoir usé son amour sur les films de son mari, Jacques Demy. Honteusement, car Agnès Varda n’était pas seulement – mais quelle femme le serait ? – la femme de son mari.

Agnès Varda était un regard singulier posé sur les choses, sur les personnes, et sur les problèmes de son temps – un temps toujours incroyablement dans le vent. Comme l’on ne découvre Godard que parce que Godard, Truffaut parce que Truffaut, il faudrait que Varda soit, à elle seule et en elle-même, la porte d’entrée de son œuvre. C’est un défi, osons le croire ou espérons-le déjà relevé, tant son nom seul est, aujourd’hui, auréolé de talent. Arlette Varda, Agnès Varda, Varda, Agnès V. Artiste, icône, source d’inspiration de générations.

Agnès Varda était surtout une merveilleuse réalisatrice de films. Une merveilleuse réalisatrice de films est comme un merveilleux réalisateur : lorsque l’on voit l’un de ses films, s’impose à nous l’évidence d’assister à quelque chose d’unique, de personnel et d’universel, de beau, de troublant, peut-être de nouveau. Indéniablement existent un style, une patte (de chat, pour Varda), un regard et une lumière.

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Dans La Pointe Courte, son premier long-métrage réalisé en 1955, Agnès Varda semblait déjà annoncer ce que serait la Nouvelle Vague française. La sobriété monotone du jeu des deux protagonistes, presque plate, s’y heurtait à la simplicité spontanée et agitée des acteurs amateurs. La ville, la province, l’errance, l’amour perdu puis retrouvé. Des plans inoubliables sur les visages de Silvia Monfort et de Philippe Noiret – un peu du Persona de Bergman, sorti dix ans plus tard.

Dans Le Bonheur, réalisé en 1965, arrivait la couleur. Peu de films laissent un souvenir plus éclatant et plus déchirant que celui-ci. Un amour conjugal parfait, le bonheur béat, peuvent-ils devenir plus beaux encore lorsqu’on leur additionne d’autres amours, contingentes ? Réponse d’Agnès Varda aussi triste que somptueuse, toute en couleurs primaires et fauves, naïve, essentielle, simple, jamais définitive.

© Le Bonheur, 1965 via flickr

Agnès Varda était surtout une merveilleuse réalisatrice de films. Une merveilleuse réalisatrice de films n’est pourtant jamais comme un merveilleux réalisateur. Agnès Varda portait à l’écran, comme nul-le autre, la puissance de la sororité, la beauté et la douleur d’être de celles, de ce deuxième sexe, de cette moitié oubliée de l’humanité.

Dans les années 1970, elle saisissait respectivement dans Lions love (1969) et L’une chante, l’autre pas (1977), l’esprit de liberté et de libération de son temps : ici, elle le savait, la liberté n’est jamais acquise mais se gagne par l’émancipation, par une volonté et par un travail acharnés, de chaque instant.

Une décennie plus tard, dans les années 1980, elle nous offrait deux portraits de femmes d’une justesse émouvante : Sans toit ni loi (1985), histoire d’une jeunesse qui ne veut plus ni de règles ni de fers, et le très délicat tableau, entre fiction et documentaire, Jane B. par Agnès V. (1987).

© Sans toit ni loi, 1985 via flickr

Cette longue carrière, si pleine d’expérimentations, a justement fait la part belle au genre documentaire, se penchant tantôt sur l’Amérique, le Vietnam, la France de Paris et celle de Noirmoutier, tantôt sur le travail de son mari, tantôt sur elle-même – peut-être toujours en elle-même, et sur chacun de nous ?

Pour cette introspection de soi comme sujet et partie du monde, pour ces inoubliables tableaux  d’époque, pour cet engagement, pour cette bienveillance amusée, cette main tendue vers l’autre, pour cette belle colère, toujours productive, pour ce toupet, pour cette lumière, pour le cinéma : merci Varda.