Laureline a 19 ans, elle est en école d’art et est précoce. C’est une jeune fille se définissant comme altruiste, hypersensible et battante, qui a eu un parcours particulier et semé d’embûches avec sa précocité. Fort heureusement, elle a réussi à dépasser cela et me partage aujourd’hui son expérience.

LAURELINE IMAGINÉ – © ANAÏS SCHRAM POUR L’ALTER EGO/APJ

Définition et découverte de sa précocité

Lorsque je lui demande de me définir la précocité, Laureline m’explique qu’être précoce « ce n’est pas être un chiffre » mais une manière de voir les choses et d’être différente. La particularité fait partie d’elle et présente des avantages et des inconvénients. Laureline insiste sur le fait qu’elle ne se résume pas à cette précocité, c’est un simple trait de caractère pour elle : « Ça ne peut pas définir quelqu’un, ça a un impact sur une vie mais ça ne va pas être l’identité d’une personne, on ne peut pas la considérer qu’à travers ce prisme », me dit-elle. Elle m’explique que « précoce » ne la gêne pas particulièrement mais que l’image qui en découle, oui. Quant au terme « surdoué », Laureline le trouve « insupportable » car elle considère que la précocité implique une autre manière de voir le monde mais en aucun cas une plus grande intelligence, une supériorité par rapport aux autres.

Laureline a découvert qu’elle était précoce en Petite Section. Elle m’explique qu’il y avait plusieurs signes depuis toute petite : elle était une enfant extrêmement bavarde très tôt, la lecture est arrivée en avance et elle abordait beaucoup de sujets anormaux pour un enfant de son âge. La question de cette précocité s’est même posée depuis la crèche, où Laureline était en décalage total avec les enfants de son âge : elle était la seule à parler, ne voulait pas se comporter comme les autres ; elle était plus mature qu’eux, ce qui est l’un des traits de la précocité.

Ni un tabou, ni une fierté 

En Petite Section, Laureline s’ennuie, sa maîtresse le voit et encourage ses parents à lui faire passer des tests pour vérifier si elle est précoce : c’est le cas. Laureline me dit que la précocité l’a aidée à savoir pourquoi elle se sentait différente des autres, à mettre des mots sur ce que c’était et à ne pas mal le vivre. Elle ne connaît pas son chiffre de QI mais m’explique que cela l’importe peu car elle n’en voit pas forcément l’intérêt : le plus important est de mettre des mots sur sa précocité. Elle n’en a fait « ni un tabou, ni une fierté », elle ne va pas cacher sa particularité si elle est abordée dans une conversation, mais ne va pas non plus « le crier sur tous les toits ».

Particularités, enfance et école

Quelles sont les caractéristiques de la précocité de Laureline ? Elle me dit qu’en plus d’être précoce, elle est dyslexique et a un trouble de l’attention. Elle précise que la précocité augmente la propension à avoir des troubles tels que l’hyperactivité, les fameux « dys » ou encore l’autisme. Laureline m’explique que le plus dur à vivre dans cette précocité est son hypersensibilité : « Je sais que les précoces ont tendance à être hypersensibles mais moi je crois être parmi les podiums : mes émotions font des montagnes russes tout le temps. C’est épuisant à vivre. ». Elle m’explique qu’elle regrette parfois d’être précoce pour cela : « Le nombre de fois dans ma vie où j’ai voulu mettre mon cerveau en off… Combien de fois dans ma vie ai-je regretté de ne pas être précoce pour ne pas comprendre les choses qui m’entouraient aussi bien ? ». Selon elle, il est impossible de se laisser porter, elle est souvent angoissée et se considère comme « une stressée de la vie comme pas possible […] je ressens les émotions fois 1600 : je suis euphorique à la moindre joie, mais ça peut aussi aller dans l’autre sens avec des petits sentiments de tristesse qui stressent. ». Elle me confie que ce stress l’a pourrie et détruite, et qu’elle n’arrive pas à le gérer. C’est pour cela que Laureline se dit que, d’un côté, elle aurait aimé ne pas être hypersensible. D’un autre côté, elle n’aimerait pas perdre cette caractéristique car « c’est tellement [elle], ça [la] constitue ». Même si ce n’est pas simple, cela représente une partie de sa personnalité et de son histoire. Elle essaie d’en faire une force, même si c’est compliqué.

© ANAÏS SCHRAM POUR L’ALTER EGO/APJ

Avec les autres enfants, elle dit qu’il y a toujours eu quelque chose de bizarre : en dehors du milieu scolaire, elle s’est fait des amis mais, en milieu scolaire, ça a été « une véritable catastrophe ». Au lycée, elle a été victime de harcèlement. Elle a par ailleurs plein d’amis précoces, mais elle précise qu’elle ignorait qu’ils l’étaient lorsqu’ils sont devenus amis. A l’école, Laureline était vue comme « l’intello de service », notamment à cause de son année d’avance. Elle me confie une anecdote : la personne l’ayant harcelée lorsqu’elle était en Seconde lui a un jour dit quelque chose pour la blesser mais qui en réalité l’a fait sourire : « Pourquoi quand on te regarde on dirait une gamine de CE2 mais quand tu parles, on dirait un philosophe grec de 79 ans ? ». Laureline me dit que c’est ce décalage qui a été difficile à vivre : « À l’école, on cherche à catégoriser tout le monde et c’est dur quand tu es différent. En Seconde, j’étais seule et je cherchais toujours à passer les récréations à parler avec ma prof de physique pour avoir des discussions intéressantes. ». Je lui demande alors quel est son avis sur le système scolaire français. Laureline me répond que, pour elle, le système doit s’adapter. Il faut mieux informer les professeurs de ce qu’est la précocité et d’autres troubles comme la dyslexie, l’autisme, le syndrome d’Asperger, l’hyperactivité. L’entourage de Laureline est au courant de sa particularité, ses amis proches le savent mais n’y prêtent pas plus d’attention. En ce qui concerne sa famille, cela a été un peu compliqué pour ses parents car ils étaients quelques peu inquiets à ce sujet – son père moins que sa mère, étant aussi précoce.

Pour Laureline, les pires idées reçues sur les précoces sont qu’ils sont tous bons en classe, « que si tu es précoce tu as 20/20 obligatoirement partout et que tout est facile pour toi ».  Elle aimerait que l’on parle plus du fait qu’être précoce c’est être différent, et souligner l’importance de mieux accompagner, car pour elle il y a autant de précoces que de précocités. « Un enfant précoce va être vu comme avec une force, une chance dans la vie par les professeurs, mais dans les faits, ce n’est pas ça  ».

Grandir avec cette particularité : le parcours de Laureline

 

Pour la confiance en moi, ça n’est toujours pas réglé. Mais maintenant, ça va mieux.

L’art occupe une place prédominante dans la vie de Laureline : « J’ai grandi avec l’hypersensibilité, la précocité, le harcèlement à l’école, la solitude. Pour moi, dessiner c’est aussi vital que manger et boire. J’ai besoin tous les soirs de dessiner, si je ne le fais pas c’est que je suis vraiment au fond du trou. ». Jusqu’au lycée, Laureline est très scolaire, a d’excellentes notes et travaille beaucoup. Arrivée au lycée, elle rentre dans un institut privé où il y a beaucoup de pression. Hypersensibilité oblige, Laureline absorbe cette pression et prend cela très à coeur. En Seconde, cela va très bien alors en Première elle fait le choix d’aller en S. C’est là que le bas blesse : elle est mise dans la meilleure classe de son établissement privé, la classe où, dès le début de l’année, on demande aux élèves d’avoir la mention Très Bien au bac. Au début de l’année, les professeurs disent que les élèves vont faire une dépression au mois de décembre, Laureline étant hypersensible, elle craque en octobre. « Il y avait une pression de malade, mes résultats étaient en chute libre, c’était la classe prépa avant l’heure. J’étais paralysée par le stress en contrôle, je faisais des crises d’angoisses. J’ai vécu un calvaire et j’avais 15 ans. ». Laureline est sous pression au point qu’elle fait part à sa mère de sa volonté de changer d’école. En Terminale, Laureline étudie donc dans son lycée de secteur, mais il reste des séquelles de l’an passé : elle se sent nulle et manque de confiance en elle. Entre le stress, l’hypersensibilité, son empathie et des problèmes personnels, c’en est trop pour elle et elle tombe dans un stade de dépression très sévère, un burn-out et une phobie scolaire : cela allait mal à tel point que sa psychologue ordonne son hospitalisation. « Je me suis retrouvée à seize ans à ne plus aller à l’école, à paniquer devant ma porte d’entrée, mon corps était bloqué, ne répondait plus, je pleurais à ne plus pouvoir en ouvrir ma porte d’entrée. J’ai essayé de ne pas inquiéter ma famille, de leur cacher. ». Lorsqu’elle est hospitalisée en urgence, elle va dans un hôpital psychiatrique pour adolescents à Paris. Sur le papier, l’hospitalisation devait durer un mois et permettre à la jeune fille de se ressourcer avant de revenir au lycée et de passer son bac, mais Laureline y est restée six mois et demi. « C’était extrêmement difficile. J’ai dû apprendre à mettre les choses à distances. J’ai vu tous les jours des crises d’hystéries, des jeunes tapant dans les murs à s’en faire saigner, des tentatives de suicides… Tu vois des personnes s’autodétruire et ces personnes ce sont tes amis. Ce fut la période la plus difficile de ma vie, je ne le souhaite à personne. ». Lorsqu’elle sort de l’hôpital, Laureline essaie de se reconstruire. Depuis, elle a appris à gérer son hypersensibilité, cela va mieux aujourd’hui mais ça reste difficile car elle prend beaucoup de choses à coeur.

J’ai appris à gérer, à plus assumer qui j’étais, à mieux vivre avec l’hypersensibilité, je me suis reconstruite. Pour la confiance en moi, ça n’est toujours pas réglé. Mais maintenant, ça va mieux.

Laureline est enfin revenue au lycée, mais il y a un hic : on est en juin et il y a le bac à passer. En plus d’une moitié d’année lors de laquelle elle n’est pas présente, Laureline est confrontée à une autre difficulté : les séquelles de son burn-out. En effet, un burn-out brouille toutes les capacités de concentration et Laureline en était à un point où elle ne pouvait plus lire de livres. Elle m’explique ce qui a créé un déclic et l’a aidée à passer son bac : « À l’hôpital, je suis tombée sur l’art thérapie, ce qui m’a aidée à me reconstruire. J’ai toujours dessiné, j’ai réalisé que je voulais faire une prépa publique de dessin. ». Elle a donc souhaité tenter le concours, même si elle ne pensait pas avoir les résultats pour pouvoir prétendre à ce genre de formation.Laureline y arrive pourtant avec détermination : elle intègre une prépa, et cela a changé sa vie. « Ça a été un moteur, le déclic, je me suis dit : soit je sors de ce cauchemar et je réussis à avoir mon bac, soit je retourne en Terminale avec tout le stress que ça implique. Tout ce qu’il me fallait c’était un papier. ». Laureline passe son bac avec un tiers temps, et elle réussit à faire toutes les épreuves jusqu’au bout et parvient à l’obtenir aux rattrapages : « Personne n’y croyait. La semaine d’avant le bac, j’ai eu seulement trois cours particuliers. ». Lorsqu’elle a passé son bac, Laureline a tout donné. Elle m’explique qu’elle a réussi à puiser toute cette force grâce à la précocité. « Trois jours avant  le baccalauréat, je n’arrivais pas à lire. Malgré  cette perte de concentration due au burn-out, je l’ai fait. J’ai eu mon bac aux rattrapages, c’était incroyable. J’ai laissé tout ça derrière moi. ».

© ANAÏS SCHRAM POUR L’ALTER EGO/APJ

C’est ainsi que s’achève notre entretien. Laureline est une jeune fille qui, malgré des facilités à l’école, a eu du mal avec son hypersensibilité. Selon moi, Laureline montre parfaitement la difficulté d’être précoce : intellectuellement, ça se passe très bien mais l’hypersensibilité vient compliquer le reste.

Elle permet, tout comme avec Joy, Arthur, Hugo et Jeanne, de montrer et de dire que la précocité n’est absolument pas basée sur une intelligence supérieure et de démonter des clichés. Il est important de souligner l’hypersensibilité et la difficulté à gérer ses émotions chez les précoces, de montrer qu’il n’est pas toujours facile d’être précoce, car cela implique un décalage avec ses pairs et tout ne va pas de soi. C’est avec cet entretien que ma série de reportages touche à sa fin. J’espère vous avoir éclairé et que, la prochaine fois que vous verrez quelqu’un vous dire qu’être précoce c’est être un singe savant, vous le reprendrez sans hésitation !