Jeanne a dix huit ans, elle est actuellement en classe préparatoire à Paris. Elle a appris sa précocité lorsqu’elle était en Sixième, en même temps que sa soeur jumelle, et c’est cela qui lui a donné sa chance pour avancer dans la vie. Ayant longtemps ignoré cette particularité, elle l’accepte et en a fait aujourd’hui une force.

JEANNE IMAGINÉE – © ANAÏS SCHRAM POUR L’ALTER EGO/APJ

Définition et découverte de la précocité

Pour Jeanne, être précoce, ce n’est pas avoir une intelligence supérieure. Comme nombre des précoces que j’ai interrogés, elle a tenu à insister sur le caractère hypersensible de ces jeunes. « C’est comme si tout était ressenti fois mille ». Elle m’explique qu’enfant, elle pensait que la précocité reposait sur le fait d’être bon à l’école : « Sauf que non. Je connais beaucoup de personnes qui sont comme moi et qui ont eu beaucoup de mal à l’école, à s’adapter ». Jeanne ne supporte pas celui de « surdoué » qu’elle trouve dérangeant car il sous-entend que « tu as nécessairement un pouvoir incroyable et que tu es supérieur aux autres ». Quant à celui de « précoce », elle le trouve sans saveur. Elle préfère le terme anglais de gifted child, car cela implique un aspect moins péjoratif, moins désagréable.

Jeanne a appris qu’elle était précoce lorsqu’elle avait onze ans, elle était alors en Sixième. Au départ, ses parents avaient décidé de faire tester sa soeur jumelle pour voir si elle l’était ; il s’est avéré que c’était le cas. Jeanne a été testée par la suite et, elle aussi, l’était. Au début, elle avait du mal à comprendre sur quoi la particularité était basée. Pour elle, cela allait de soi car les notes à l’école étaient bonnes : sauf qu’en creusant, elle a compris que la précocité reposait sur bien d’autres critères. La précocité et sa découverte ont été dans l’ensemble bien vécues : « C’était une bonne nouvelle. Ça expliquait beaucoup de choses pour mes parents et puis, vu que ma soeur l’était, ça n’a pas été trop inquiétant, je ne me sentais pas seule ». Il y avait eu des signes par rapport à la précocité de Jeanne et de sa soeur. En Petite Section, l’institutrice de sa soeur avait déjà parlé de cela à ses parents, de même en CP pour les deux institutrices respectives. En Sixième, les deux soeurs ont été testées  pour permettre aux enfants de mieux se connaître. Désormais, être au courant de sa précocité permet à la jeune fille d’être à l’aise avec elle-même. « Apprendre que je l’étais, ça m’a permis de comprendre pourquoi j’étais mise à l’écart quand j’étais en primaire, pourquoi j’étais souvent seule aussi et pourquoi je ne comprenais pas forcément les autres ». Si Jeanne a bien vécu l’annonce de sa précocité, elle a longtemps enfoui cet aspect de sa personnalité et a vu sa particularité comme un « handicap social » lorsqu’elle était en Quatrième et en Troisième.

Particularité, enfance et école

Jeanne m’explique que sa précocité est particulière dans le sens où elle est synesthète et hypersensible. La synesthésie est la faculté d’associer des sens ensembles, pour Jeanne cela peut se traduire par des couleurs associées à des chiffres, des mots, des sensations, ou encore par l’association de personnes à des animaux, des images, de la musique. Son hypersensibilité est extrêmement présente au quotidien et peut le compliquer de temps à autre. En plus de cette hypersensibilité, son empathie est exacerbée et cela lui joue aussi des tours. « Je suis toujours en train de prendre des pincettes lorsque je parle avec quelqu’un car j’ai peur de le blesser, de le froisser… alors je préfère être délicate et sympathique au détriment de mon propre bien-être ».

J’étais la fille du fond de la cour, avec deux trois bonnes amies, le visage fourré dans un livre et un seul électeur aux élections de délégués.

Jeanne

Lorsqu’elle était enfant, Jeanne sentait un certain décalage avec ses camarades : « J’étais la fille du fond de la cour, avec deux trois bonnes amies, le visage fourré dans un livre et un seul électeur aux élections de délégués ». On la qualifiait d’« intello », de « fayotte » ou de « bolosse » car elle avait de très bons résultats à l’école et que ses rapports avec les professeurs étaient cordiaux. Elle n’avait pas les mêmes centres d’intérêts que les autres, se sentait en total décalage avec eux et c’est pour cela qu’elle n’avait pas beaucoup d’amis, selon elle. Jeanne tient à me préciser que sa sœur a subi beaucoup de harcèlement au cours de son enfance et même à l’adolescence car ils la trouvaient trop différente, trop particulière : « Je pense que c’est important d’en parler car, loin des préjugés, la vie des précoces n’est pas toujours rose ».

Jeanne a toujours été ce qu’elle appelle « le cliché de la bonne élève ». En effet, elle m’explique qu’elle a une excellente mémoire qui lui a permis d’apprendre des leçons ou des langues plus rapidement que d’autres. De plus, Jeanne me dit que, pour elle, la précocité a été une chance car elle lui a permis d’avoir accès à une meilleure éducation. « Lorsque j’étais en Sixième, c’était compliqué d’être dans notre collège de secteur pour ma soeur et moi d’un point de vue social. Mes parents ont voulu nous mettre dans un établissement spécialisé mais ils n’y sont pas parvenus. Ils sont allés au rectorat pour essayer de régler la situation. Et là, ils sont tombés sur la bonne personne au bon moment : mes parents lui ont expliqué la situation et elle nous a placées dans l’un des meilleurs collèges de la capitale au vu de notre particularité. » Jeanne, lorsqu’elle évoque ses années dans cet établissement, m’explique que ça a été la chance de [sa] vie, mais [elle] que ces trois ans [l’]ont rendue malheureuse et [qu’elle n’était] pas à l’aise là-bas ». En effet, face à des professeurs peu commodes, des élèves méprisants et la rabaissant, son hypersensibilité a primé sur sa confiance en elle et pendant trois ans, elle a dû apprendre à faire avec et y est arrivée. Toutefois, cela n’a pas été sans affres et au lycée, elle a dû apprendre à avoir à nouveau confiance en elle à cause de cette expérience.

Jeanne profite de l’évocation de son parcours scolaire pour me donner sa vision sur le système scolaire et son rapport aux précoces : pour elle, il n’est absolument pas adapté et le fait même que le recteur ait mis sa soeur et elle dans un établissement d’excellence le prouve bien : « Je ne serai jamais assez reconnaissante pour ce qu’il a fait. Toutefois, pour lui, la précocité rimait avec bons résultats, bête de concours, c’est pour cela qu’il nous a mises là-bas. Sauf qu’avec l’hypersensibilité et le stress, ça a été compliqué pour nous. ». Elle pense qu’il faudrait mieux informer les professeurs et trouver un moyen de créer un système à plusieurs vitesses, pour que chaque élève aille à son rythme.

Mon copain et mes amis le savent et je crois franchement qu’ils n’en ont rien à faire.

Jeanne

La famille et l’entourage de Jeanne ont réagi de manière diverse à l’annonce de sa précocité. Ses parents n’ont jamais agi différent par rapport à cela et ses amies proches de l’époque ne l’ont pas rejetée. Toutefois, quelques membres de sa famille et quelques copains n’ont rien compris à ce qu’est la précocité. « Je me suis par exemple retrouvée face à deux de mes cousines qui me demandaient si j’étais sûre que ma soeur et moi étions précoces au vu de nos notes différentes à l’école… ». Jeanne a donc préféré ne pas en parler, le garder pour elle et en faire un secret. En Troisième, elle décide toutefois de s’ouvrir à quelques amis et notamment à son copain de l’époque : « ils ne m’ont pas crue ou alors ils m’ont rejetée par incompréhension de qui je suis, ça a été très douloureux ». Si le tableau de l’époque est sombre, il l’est beaucoup moins aujourd’hui : « Mon copain et mes amis le savent et je crois franchement qu’ils n’en ont rien à faire, ils m’acceptent telle que je suis et, quand ils me posent des questions dessus, je leur réponds. Rien n’a changé. »

Précocité(s)

Quelles sont les idées reçues qui agacent le plus Jeanne au sujet des précoces ? Déjà, l’image d’Epinal selon laquelle le précoce serait un savant, un as en maths : « Pour moi, je crois que c’est raté, je fais des études littéraires ! » me dit-elle sur un ton blagueur.

© ANAÏS SCHRAM POUR L’ALTER EGO/APJ

L’autre idée reçue, c’est celle qui suppose que tout est facile, que tout va de soi pour un jeune précoce. Jeanne pense qu’on a tendance à voir le précoce comme une personne surnaturelle alors que dans les faits, ce n’est absolument pas le cas. Elle aimerait donc que l’on parle plus de l’hypersensibilité qui est à la fois une chance et un fardeau pour celui qui la ressent, qui cohabite avec.

Jeanne connaît de nombreux précoces dans son entourage. Cela commence par sa famille, qui l’est : « c’est comique parfois car avec toutes nos hypersensibilités on a tendance à avoir des accrochages en un rien de temps, mais en même temps on se comprend ». Jeanne a aussi un copain qui est précoce, mais de manière radicalement différente. Elle connaît aussi d’autres précoces dans son entourage mais « de loin ». Son rapport avec eux est normal ou amical. Elle me dit, en revanche, avoir vraiment du mal avec les personnes qui se qualifient de surdouées et qui pensent être au-dessus du lot car elles sont précoces : « ça me hérisse les poils ».

« Suis-je heureuse d’être précoce aujourd’hui ? Je crois bien que oui, même si ça a été compliqué, c’est devenu une composante de qui je suis ». Jeanne a eu un rapport longtemps compliqué à sa précocité, au collège, d’autant plus qu’elle avait une idée très floue de ce que cela était. Aujourd’hui, elle voit sa précocité comme une chance, une force pour avancer dans la vie. C’est ainsi que s’achève notre entretien, sur des notes positives.

Jeanne est donc une jeune fille qui pourrait s’inscrire dans le cliché du précoce de l’« intello » car elle a été une bonne élève pendant sa scolarité. Toutefois, on voit bien ici que son hypersensibilité et le regard des autres ont souvent constitué un frein à son épanouissement et que tout n’a pas été toujours facile, logique et fluide. Avec cet entretien, je voulais vous montrer qu’être précoce et excellent à l’école n’allait pas toujours de soi avec une vie facile, simple. Je vais tenter de démontrer une dernière fois que le précoce n’est pas le cliché auquel on l’associe trop souvent, avec le portrait d’une jeune artiste : Laureline.