Hugo a 19 ans. Lorsque je l’interviewe, on est en juin et lui en deuxième année de classe préparatoire scientifique. C’est un jeune précoce qui a toujours vécu avec sa particularité et qui ne semble pas s’en plaindre. Avec un calme agréable, il s’accepte comme tel ; je vous livre ici son témoignage.

© Hugo imaginé – © Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Définition et découverte de la précocité

Pour la définir, Hugo me dit que la précocité est une « autre façon de réfléchir, différente de celle de la plupart de gens ». Toutefois, il tient à nuancer cette conception en m’expliquant que ça ne signifie pas être meilleur que d’autres : « Cette autre façon de réfléchir n’est pas forcément plus performante, je suis par exemple loin d’être le meilleur de ma classe – même si je suis en prépa ». Pour Hugo, la précocité est de manière primordiale « une autre façon de faire le lien entre les idées ». En ce qui concerne les termes de « surdoué » et de « précoce », ils ne semblent pas lui convenir. Le problème du premier serait qu’il sous-entend une supériorité du précoce sur les autres alors qu’il ne se sent pas forcément plus doué. Le problème du second, c’est que, passé l’adolescence, il n’a plus vraiment de sens, il n’est plus logique. Hugo me dit préférer le terme « zèbre », régulièrement utilisé par certains précoces et initié par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin.

Hugo a appris qu’il était précoce relativement tôt, lorsqu’il avait trois ans. C’est à l’initiative de sa professeure de petite section qu’il a été diagnostiqué. Il n’a pas beaucoup de souvenirs de cette période et n’a alors pas compris ce que cela impliquait : « personnellement ça n’a pas changé grand chose ». Lorsqu’il était enfant, il lui est arrivé d’en parler à ses meilleurs amis mais, tout comme lui, personne n’en voyait réellement l’intérêt. Il tient à insister sur le fait qu’il ne l’a pas dit à tous et il me raconte qu’en primaire et au collège, il en a parlé et que cela a entraîné des problèmes :

quand tu dis que tu es surdoué, on te prend directement pour quelqu’un de prétentieux.

Hugo

En ce qui concerne sa précocité, Hugo a beaucoup de mal à rester concentré sur une occupation précise : « Lorsque j’effectue un problème de mathématiques, il n’y a pas moyen que je reste sur ma résolution et que je ne parte pas sur d’autres idées, qui peuvent être sans aucun rapport. C’est toujours comme ça. » Il m’explique que cela va lui compliquer la tâche en prépa où, lorsqu’il est face à un exercice, il n’arrive pas à se contenir et sa curiosité le pousse à aller beaucoup plus loin que ce qui lui est demandé. « On me pousse à aller dans un sens, je vais partir dans tous les sens : je vais le faire sans problème mais ça va m’apporter beaucoup de questions annexes qui n’intéressent que moi. Ça peut être perturbant. ». S’il est hypersensible, Hugo a réussi à maîtriser ce trait de caractère au fil des années, maintenant il arrive à se détacher de ce qui peut lui poser problème. Il m’explique néanmoins que, lorsqu’il s’implique pour des causes et des projets, il les prend à coeur – un petit peu trop selon lui. Il a donc voulu apprendre à maîtriser cette sensibilité dès le collège : « sinon je ne survivais pas », me confie-t-il.

Particularité, enfance et école

Lorsqu’il était enfant Hugo ne s’est jamais vraiment perçu comme étant différent, mais aujourd’hui, il le constate mieux car on ne voit pas certaines choses comme lui peut les voir : « parfois, les gens ne pensent pas comme moi et on a vraiment du mal à se comprendre à cause de ça ».

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Le parcours scolaire de Hugo semble s’être bien déroulé. Il me dit avoir eu le bac en travaillant deux heures en cours de SVT et m’explique avoir eu des résultats brillants au collège et en primaire. Hugo ne s’en cache pas : il a eu des facilités à l’école, mais il faut toutefois nuancer ce tableau. Ces facilités concernent des sujets qui lui tiennent à coeur, qui attisent sa curiosité : « Je vais être plus enclin à travailler exclusivement sur ce qui m’intéresse, le reste c’est plus vacillant ». Hugo a désormais pour projet de faire une école d’ingénieur en aéronautique.

Selon le jeune homme, le système n’est « clairement pas adapté aux jeunes précoces ». Comment faire pour l’améliorer ? Il faudrait prioriser ce qui intéresse l’élève et non pas un tronc commun uniforme pour chacun. Il tient tout de même à préciser et à nuancer sa vision. « Evidemment qu’il faut que tout le monde fasse un peu de français, de mathématiques, et de philosophie. Je pense que les réformes qui viennent commencent à aller dans le bon sens avec le choix des matières pour les élèves, encore faut-il voir comment elles sont faites. » Hugo m’explique ainsi qu’il a toujours aimé les mathématiques et a toujours été très bon, ce qui n’est pas forcément le cas en histoire-géo. « C’est déjà un pas ».  Faudrait-il dire aux professeurs que l’on est précoce ? Cela dépend de la personne qui va se trouver en face de l’élève : « Un mauvais professeur, si jamais il apprend que tu es précoce, ça peut être bien pire pour toi. En revanche, un bon professeur sera compréhensif et pourra s’adapter à l’élève, l’écouter, faire les choses comme il le faut. »

Je pense que les réformes qui viennent commencent à aller dans le bon sens avec le choix des matières pour les élèves, encore faut-il voir comment elles sont faites.

hugo

Quand son entourage a appris qu’il était précoce, il y a eu un décalage entre le ressenti d’Hugo et celui de sa mère. Pour lui, la précocité a toujours été présente, elle n’est donc pas vécue comme étant exceptionnelle mais plus logique. Toutefois, ce n’est pas forcément le cas pour sa mère qui a appris qu’elle était précoce à la suite de son fils, et cette nouvelle a bouleversé sa vie. Les amis proches d’Hugo sont au courant de sa particularité même s’il n’est pas certain qu’ils comprennent ce que c’est dans les détails : « J’ai dû le réexpliquer à ma copine l’autre jour ». Hugo m’explique qu’il pense que la plupart de ses amis le sont, que sa copine l’est aussi car les précoces ont un peu tendance à se retrouver et à se réunir entre eux : « La grande majorité ne sont pas testés et ils l’ignorent mais moi je suis persuadé qu’ils le sont ».

Hugo a un frère et une soeur, ils sont tous les deux précoces et « brillants » à l’école. En vérité, il connaît nombre de précoces. Dans ce cas-là il y a deux cas de figure : soit cela ne colle pas du tout entre eux, « un problème d’égo » selon lui, soit ils sont très bons amis et cela se passe merveilleusement bien.

Précocité(s)

Selon Hugo, il faudrait plus mettre un coup de projecteur sur le fait qu’un précoce a, certes, des facilités, mais qu’il ne va pas être nécessairement meilleur : au contraire même, les demandes trop scolaires de l’éducation nationale peuvent parfois l’handicaper. Pour améliorer l’image que l’on a d’un jeune précoce, ou du moins l’ajuster, la rendre plus véridique, il faudrait à tout prix changer de mot car les termes ne seraient absolument pas adaptés. Il n’en a pas un forcément en tête mais, pour lui, il faudrait que ce nouveau terme évoque le fait « que l’on parle de quelqu’un qui a des facilités mais qui ne se résume pas qu’à ça, qui n’est pas meilleur que d’autres ».

Hugo n’est pas forcément heureux d’être précoce car pour lui « ça ne change rien à sa vie », il a toujours vécu avec cette particularité et il n’est pas bouleversé par sa présence. « Peut être que si je l’apprenais dans dix ans, ça aurait été un bouleversement dans ma vie et que ça aurait tout changé mais puisque que je suis conscient d’être précoce depuis des années, ce n’est pas le cas ». L’avoir appris plus tôt a permis à Hugo de ne pas avoir de difficultés avec lui-même, ou plutôt d’avoir moins de difficultés à s’accepter que d’autres. Il m’explique toutefois qu’avec les autres, d’un point de vue social, il y a souvent eu des accrochages et des tensions.

Encore une fois, le portrait et le parcours de Hugo nous montre que la précocité ne se résume pas qu’à un archétype, une image et qu’elle ne va pas être ressentie de la même manière que pour d’autres. Dans le prochain épisode de cette série, j’ai interrogé Jeanne, une jeune précoce qui voit sa particularité comme sa force et la chance de sa vie.