Joy est une lycéenne de dix-sept ans, elle vit en région parisienne. Elle a appris qu’elle était précoce il y a deux ans de cela, au début de son année de Première. À travers cet entretien, Joy m’explique comment elle a réussi à mieux gérer sa précocité, ce qui la caractérise et comment elle a grandi avec.

Joy imaginée – © Anaïs Schéma pour L’Alter Ego/APJ

Définition et découverte de la précocité

D’après Joy, la précocité se présente plutôt  « sous forme de comportement », c’est-à-dire qu’elle n’a pas n’a pas l’impression d’être plus intelligente, et ne se sent pas forcément différente des autres. Par exemple, contrairement à la légende urbaine qui représente les précoces comme « des Einstein juniors », elle n’est pas meilleure que ses camarades en mathématiques. À ses yeux, sa précocité se traduit plus au niveau du comportement, elle se voit comme plus sensible, plus réservée par rapport aux autres. Avant d’apprendre qu’elle était précoce, Joy pensait que les surdoués étaient des sortes de génies, des personnes extrêmement intelligentes capables de beaucoup plus qu’elle. Elle s’est donc dit que ça n’était pas possible de l’être et, ainsi, sa vision sur la précocité et les précoces a énormément changé.

Au début, son rapport à sa particularité fut conflictuelle car cette dernière était vue comme un défaut, « prise comme une maladie » parce qu’elle se sentait totalement différente. Ce fut donc difficile pour elle d’autant plus qu’à ses yeux la différence s’oppose à la normalité et elle se voyait comme « malade ». Après avoir discuté avec d’autres précoces comme Arthur, elle s’est rendue compte que cette particularité pouvait être en réalité une force.

Depuis, elle s’en sert au quotidien. La précocité de Joy a été diagnostiquée assez tardivement par rapport à celle d’autres surdoués, il y a deux ans de cela en plein milieu de l’adolescence. Au début de la Première, elle ressentait beaucoup de stress, d’angoisse. Elle a donc décidé de prendre un rendez-vous avec la psychologue scolaire pour lui expliquer ce qui allait mal. La psychologue lui pose des questions spécifiques et Joy explique pourquoi elle est « réservée de nature » ; elle lui dit qu’elle est «  très sensible », ce qui explique aussi sa nature anxieuse. De fil en aiguille, la psychologue lui pose des questions de plus en plus personnelles et elle lui dit qu’elle présente les caractéristiques et traits d’une précoce. Elle lui donne donc une adresse pour qu’elle puisse passer un test de QI. À la suite de ce test, il est avéré que Joy est précoce et a un QI supérieur à la moyenne. La révélation de cette précocité a été une vraie réponse aux questions que Joy se posait. Depuis l’enfance, elle ne comprenait pas pourquoi elle se sentait en décalage avec les autres, par exemple. Elle m’explique qu’elle a toujours été « la fille dans le coin de la cour qui regardait les autres jouer », sans vraiment comprendre pourquoi. Elle est aussi très sensible depuis l’enfance. Même si elle y trouvait une réponse à ses interrogations, Joy a mal  vécu cette découverte car elle se percevait comme appartenant à une « catégorie à part » et avait l’impression d’être touchée par une maladie, un « handicap ».

Particularité, enfance et école

La particularité de la précocité de Joy est qu’elle est vraiment réservée. Les gens la sentent mystérieuse, elle a du mal à être à l’aise en groupe pour s’exprimer, car elle est assez effrayée par le jugement des autres. Elle a plus d’aisance pour s’exprimer lorsqu’elle se trouve seule à seul avec quelqu’un.

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Enfant, Joy se sentait différente des autres. « Tout le monde s’amusait et je n’arrivais pas à le faire comme eux parce que j’avais trop peur ». Elle avait l’impression d’être en décalage avec eux et était plus proche des adultes : « j’avais l’impression qu’ils me comprenaient mieux, peut être que c’était une question de maturité ».

Pour Joy, la découverte de sa précocité n’a pas impacté son quotidien, elle n’en parle pas souvent car elle n’a pas envie qu’on la voit comme différente des autres, d’une manière modifiée d’autant plus qu’elle ne fait absolument pas de cette précocité une identité « j’avais super peur que les gens me voient comme quelqu’un de bizarre donc j’évite vraiment de le dire ». Cette précocité a en réalité surtout répondu à ses questions, c’est devenu un outil qui lui a permis de mieux prendre du recul et d’analyser certaines situations.

J’avais super peur que les gens me voient comme quelqu’un de bizarre donc j’évite vraiment de le dire

Joy

Au niveau scolaire, Joy a eu des bonnes notes pendant à peu près toute sa scolarité, jusqu’au collège. Au lycée, elle est contrainte de se motiver sous peine d’avoir des notes « catastrophiques ». Dès qu’elle se met au travail, elle est « performante ».

En ce qui concerne la prise en charge des enfants précoces à l’école, Joy pense que c’est important d’en parler avec les professeurs pour qu’ils puissent s’adapter à l’élève. Elle tient à nuancer cela : « il faut tout de même que le professeur fasse preuve de clairvoyance et comprenne la situation ». Il y a aussi un risque que le professeur ne sache pas réellement ce que cela implique et considère l’élève comme « plus intelligent que les autres ». Selon Joy, il faut que les professeurs soient tenus au courant de ce qu’est vraiment la précocité et qu’ils ne se laissent pas emporter par des clichés. Pour ce qui est des écoles spécialisées, Joy est partagée. D’un côté, cela peut être un moyen pour les enfants précoces d’être moins mis à l’écart, de se sociabiliser et aussi d’être compris. De l’autre, « il ne faut pas que ça braque les élèves et qu’ils se disent différents », parce que l’enfant précoce pourrait se catégoriser comme « malade ». Elle souligne aussi le rôle des parents et précise qu’il faut que le souhait d’intégrer une école spécialisée doit être manifestée par l’enfant et surtout ne pas venir des parents.

Tout le monde pense que j’ai limite des supers pouvoirs et que je vais être dans le prochain Marvel, alors que pas du tout, ça ne change rien

Joy

À l’annonce de sa précocité, l’entourage de Joy  a réagi de manière assez différente. Parmi ses amis, certains lui ont dit qu’elle était de fait « un génie », « trop intelligente ». Certains sont même allés jusqu’à lui poser des équations pour voir si elle pouvait les résoudre. Les gens ont tendance à voir les précoces comme des génies mathématiques et cela est navrant d’après Joy, d’autant plus qu’elle me dit avoir des difficultés dans cette discipline. « Tout le monde pense que j’ai limite des supers pouvoirs et que je vais être dans le prochain Marvel, alors que pas du tout, ça ne change rien ». Cette découverte lui a permis aussi de comprendre pourquoi elle n’osait pas aller vers les gens. « Ca m’a appris à défier la timidité : plus j’avance dans ma vie, plus j’arrive à m’ouvrir aux autres et à être à l’aise. Ma précocité m’a énormément aidée pour cela, c’est devenu une force. »

Précocités

La découverte de sa précocité a donné à Joy une réponse au fait qu’elle n’osait pas aller vers les gens et cela lui a donné une raison de plus oser, « de défier ma timidité et de plus me diriger vers eux. Plus j’avance dans la vie, plus j’arrive à m’ouvrir aux autres et plus je suis à l’aise avec eux, ça m’a aidée en fait. »

Pour Joy, les pires idées reçues sur les jeunes précoces tournent surtout autour du facteur de l’intelligence. Elle en a assez d’entendre qu’ils savent tout, et qu’ils sont capables de répondre à n’importe quelle question en deux secondes :

Je pense que les gens doivent arrêter de se faire des films, car les précoces ne sont pas des personnes qui savent tout sur tout. Nous ne sommes pas des encyclopédies.

Joy

Lorsque je lui demande l’image qu’il faudrait véhiculer autour du précoce, Joy m’explique qu’elle aimerait faire passer un message aux jeunes précoces qui vivent mal leur particularité : « Il ne faut pas considérer ça comme une maladie, se sentir mal à l’aise par rapport à ça. Finalement, nous ne sommes pas si éloignés que cela des autres. » Selon Joy, les précoces ont peut-être une meilleure mémoire, de meilleures capacités dans certaines matières mais au fond la différence avec les autres n’est pas si grande que cela. Joy ne connait pas énormément de précoces, si ce n’est Arthur. Ils ont parlé quelques fois de cela mais leur amitié ne tourne pas qu’autour de cela.

C’est sur cette tonalité que s’achève mon entretien avec Joy. Ayant appris sa précocité sur le tard, elle nous a montré ici qu’elle en avait fait une force. La précocité de Joy est liée à cette sensibilité et à cette délicatesse qui existent chez les jeunes surdoués, et dont on ne parle que trop peu, au détriment de capacités intellectuelles exceptionnelles. Dans le prochain entretien de cette série de reportages, je vous présenterai Hugo, un jeune homme qui vit aisément sa précocité et qui s’accepte.