Arthur a 19 ans, c’est un jeune homme pétillant qui étudie actuellement l’histoire de l’art. C’est une personne touche-à-tout dont la soif de connaissances n’est jamais assouvie. Et pour cause, Arthur est particulier : c’est un jeune précoce, un jeune dont le potentiel intellectuel est supérieur à la moyenne des personnes de son âge. Entre pragmatisme et humilité, Arthur a un rapport particulier à sa précocité. Pour L’Alter Ego, il s’est entretenu avec nous à ce propos.  

Définition et découverte de la précocité

Lorsque je lui parle de sa précocité et que je lui demande de me la définir, Arthur me dit qu’il la voit plus comme un « potentiel ». Pour lui, être précoce, ce n’est pas être meilleur que les autres ; un surdoué est une personne qui est « câblée différemment » avec une manière particulière de réfléchir par rapport aux autres… Critique vis-à-vis du terme « surdoués » qui est associé à des génies, Arthur est aussi sceptique quant au terme « précoce » qu’il ne juge pas forcément plus approprié que le précédent. En effet, pour lui, cela désigne le cliché que les précoces ne sont que des enfants qui ne le seront plus après leurs dix huit ans, après être arrivés à l’âge adulte alors qu’en réalité cette précocité va les poursuivre toute leur vie.

Cette précocité, Arthur a toujours fait en sorte de ne pas la mettre en premier plan. Il ne veut pas en faire une identité, se définir seulement à travers son prisme. Lorsque je l’interroge, Arthur sait où se situe son chiffre de QI mais il ne le connaît pas de manière précise. À vrai dire, il me dit qu’il n’a jamais cherché à le savoir car il ne veut justement pas se laisser définir par celui-ci. Arthur pense qu’il ne faut absolument pas laisser ce chiffre évaluer une personne. Il voit souvent des parents persuadés que leur enfant est forcément précoce et qui disent qu’il faut à tout prix lui faire passer un test de QI. Quand il constate cela, Arthur a envie de leur demander : « Et s’il ne l’est pas, il se passe quoi ? Vous allez l’aimer moins ? Vous allez être déçus ? ». Si un enfant est précoce, ce n’est ni une malédiction pour ces enfants, ni un miracle pour leurs parents. Cet enfant aura peut-être du mal à s’adapter avec les autres, à comprendre là où les autres veulent en venir et vice-versa, il faut donc s’en détacher.

On n’a pas tout de suite su que j’étais précoce, on a d’abord cru que j’étais hyperactif, puis dyspraxique et enfin Asperger

Arthur

Arthur a été diagnostiqué quand il était très jeune, des professeurs ont parlé avec ses parents car ils décelaient chez lui certaines particularités qui les interpellaient. « On n’a pas tout de suite su que j’étais précoce, on a d’abord cru que j’étais hyperactif, puis dyspraxique et enfin Asperger ». Ces questions ne sont jamais venues des parents d’Arthur mais de ses professeurs, des gens de son entourage.  Lorsqu’il a passé un test de QI, il a alors découvert qu’il n’était pas Asperger, mais précoce et synesthète, contrairement à ce que l’on avait tendance à penser. Quant au test de QI, Arthur me confie « J’ai fait le test quand j’avais 9-10 ans, je ne me rappelle pas de l’intégralité du test. En revanche, je me rappelle des sensations que j’ai éprouvées : j’essayais de tout faire très vite et bien et on m’avait dit que ce n’était pas une évaluation, que je n’avais pas à aller aussi rapidement ». Quand il a appris cette précocité, Arthur s’est tout de suite demandé : « Qu’est-ce que c’est et qu’est-ce que ça implique ? ». Il comprenait ce qu’était une personne précoce mais il ne voyait pas en quoi il l’était.

ARTHUR IMAGINÉ – © ANAÏS SCHAM POUR L’ALTER EGO/APJ 

Particularité du profil, enfance et école

Longtemps considéré comme Asperger, sa précocité a certains points communs avec ce syndrôme. Il a besoin de marcher et ne peut pas s’arrêter, il est nécessaire pour lui d’être toujours en activité, en mouvement. Il a aussi beaucoup de mal à avoir de l’empathie pour les autres, « un véritable problème » selon lui, car il n’arrive pas très bien à exprimer et à ressentir des émotions vis-à-vis des autres. Aussi, il ne réfléchit pas de manière émotionnelle, c’est-à-dire qu’il pense de manière purement pragmatique et logique et qu’il peut ressentir des difficultés pour intégrer les modes de pensées des autres. Ces derniers, Arthur arrive de plus en plus à comprendre et interpréter, tandis qu’auparavant ils lui apparaissaient comme « peu valides ». Arthur ne peut pas réfléchir autrement qu’en algorithme et il cherche toujours des limites à ce que les autres disent, à débattre et à argumenter.

Enfant, il se sentait en décalage total. « Déjà, personne ne comprenait ce que je disais et parfois je pouvais expliquer des choses sans que personne ne voie là où je voulais en venir, alors que c’était limpide et simple dans ma tête, ce qui était assez frustrant. ». Arthur dit avoir rencontré d’importantes difficultés avec les autres lorsqu’il était petit. « Maintenant encore, j’ai des problèmes avec certaines personnes, mais beaucoup moins qu’avant. J’ai du mal à ressentir de l’empathie pour l’autre mais je m’adapte. ».

Arthur n’a jamais exprimé à voix haute sa particularité afin d’éviter les préjugés et les idées préconçues que pouvaient avoir les autres, bien qu’il sache expliquer ce qu’était réellement un précoce. En fait, Arthur voulait éviter les remarques désobligeantes et biaisées de ses camarades à l’égard de la précocité. Arthur nous raconte les difficultés qu’il rencontre lorsqu’il évoque une partie de sa singularité et nous donne un exemple des idées auxquelles il peut se retrouver confronté : « Un jour, j’ai dit en classe que j’étais synesthète par rapport aux chiffres, c’est-à-dire que je me représente les chiffres en couleur, et on m’a de suite demandé de faire un calcul mathématique avec un problème. Du coup, c’était assez dur parce que j’étais considéré comme un alien vu que les autres ne savaient pas ce que j’avais. » Aujourd’hui, Arthur a un rapport plus calme à sa précocité, il n’essaie pas d’en faire une identité.

Contrairement aux idées reçues, les précoces n’ont pas systématiquement 20 partout à l’école, les résultats scolaires diffèrent selon les profils des précoces et le rapport de ces derniers à l’école peut être très souvent conflictuel et semé d’embuches. Le jeune homme nous explique que, par le passé, il a pu être compliqué de définir sa scolarité, composée surtout de « hauts et de bas ». En primaire, Arthur est un enfant curieux mais qui a des notes et des résultats assez moyens. Au collège, les résultats baissent et en cinquième c’est la dégringolade, la « dépression » comme nous le dit Arthur : « j’avais quelque chose comme huit de moyenne ». Ses résultats ont commencé à augmenter lorsqu’il est arrivé au lycée et c’est aujourd’hui ce que l’on pourrait appeler un bon élève.

En ce qui concerne la prise en charge des enfants précoces à l’école, Arthur pense que des systèmes éducatifs différents devraient être appliqués aux enfants précoces. En effet, il y a plusieurs profils et ce qui est difficile à l’école est que l’on demande à tout le monde d’effectuer la même tâche en même temps, de la même façon, tandis que les enfants ne sont pas tous câblés de la même manière.

« En quelque sorte, c’est au petit bonheur la chance pour qui va réussir à survivre à l’école », me glisse Arthur. Pour lui, ce système n’est pas forcément le plus logique : « On demande à 10 000 individus de faire la même chose et on glorifie ceux pour qui ça réussit. ». Arthur pense qu’il faudrait être attentif aux besoins de chacun et considérer les élèves dans leur singularité.

© ANAÏS SCHAM POUR L’ALTER EGO/APJ 

Acceptation de cette différence par les autres, messages à véhiculer sur la précocité

Je demande à Arthur si ses amis ont changé à l’annonce de sa précocité : « Ils acceptent bien cette différence, ce qui me surprend agréablement », me dit Arthur, visiblement soulagé et souriant. Pour lui, ce qui est important et qui compte dans ce rapport avec ses amis c’est qu’ils n’en ont pas grand-chose à faire, « qu’ils s’en fichent » et qu’après cette annonce il ne se trouve pas obligé d’expliquer pendant des heures sa particularité. Ses amis le voient aussi tel qu’il est et ne le considèrent pas comme une personne bizarre, en marge – et Arthur trouve que c’est « très bien ».  

Je lui pose la même question par rapport à sa famille, comment ses parents ont vécu la situation. De ce côté-là, il n’y a pas eu de problème non plus car ses parents sont aussi précoces. Bien que ces derniers n’aient pas eu à faire face aux mêmes difficultés à l’école, ils ont toujours été présents pour leur fils et ont voulu le pousser vers les voies qui leur semblaient être les meilleures pour un enfant précoce. Arthur a un frère de trois ans son cadet qui est aussi précoce, mais il tient à préciser : « Il a un profil très différent et c’est bien parce qu’on a grandi ensemble et qu’on a appris à cohabiter avec des formes de précocité différentes. »

La précocité a-t-elle été un frein dans les rapports amicaux d’Arthur ? « Oui et non », me dit-il. Il m’explique qu’avec sa personnalité assez forte, il voit tout de suite qui l’apprécie et qui ne l’apprécie pas. « Ma précocité a donc été comme une sorte de filtre. Bien qu’elle ne définisse pas qui je suis, elle fait partie de moi, et je pense qu’il n’y a aucun regret à avoir par rapport aux amis que j’ai réussi à me faire. »

Je n’aime pas qu’on dise que les enfants précoces ne le sont que jusqu’à dix-huit ans, qu’ils réussissent mieux, qu’ils ont des facilités à l’école.

Arthur

Selon Arthur, il y a des idées reçues à propos des enfants au quotient intellectuel supérieur à la moyenne qu’il faudrait jeter aux oubliettes : « Je n’aime pas qu’on dise que les enfants précoces ne le sont que jusqu’à dix-huit ans, qu’ils réussissent mieux, qu’ils ont des facilités à l’école. » La vraie différence entre le précoce et les autres concerne principalement le fait que les précoces soient plus spécialisés et focalisés sur des sujets différents.

Arthur aimerait véhiculer d’autres messages à propos de l’enfant précoce. ll aimerait tout d’abord que la précocité ne devienne pas une identité complète pour un individu. « Comme je l’ai expliqué au début, il ne faut pas laisser la précocité devenir une identité mais un supplément. Je pense que c’est quelque chose que les parents doivent se dire avant de faire passer le test à leur enfant. »

Arthur connaît des personnes précoces autour de lui et il entretient de bons rapports avec ces derniers.  Arthur m’explique aussi que lorsqu’il les voit, il ne les perçoit pas comme des surdoués : « je ne pense pas à eux comme étant des précoces, et je pense que c’est la même chose de l’autre côté. » Beaucoup de ses amis précoces ne sont pas en écoles spécialisées. Il me présente d’ailleurs une critique de ces établissements. Pour lui, ces derniers sont parfois relativement bien adaptées aux enfants précoces bien qu’assez coûteuses, « mais la difficulté c’est qu’elles font justement de cette précocité une identité. J’ai souvent vu des enfants précoces se présenter avec leur prénom, leur âge et leur chiffre de QI. »

Ainsi, Arthur est un précoce qui se détache des clichés. Il s’assume tel qu’il est. Sa précocité est atypique, loin des stéréotypes donnés par les médias ou l’opinion publique. Comme Arthur, chaque précoce est unique, il ne ressentira pas sa précocité comme un autre car il en existe une multitude de formes. C’est ce que je vais continuer à vous démontrer dans ma série de reportages et notamment avec  un deuxième portrait, celui de l’hypersensible Joy.