À 18 ans, Grégoire Cazcarra est le fondateur du mouvement citoyen Les Engagés. Avec son équipe, il organise des événements à travers la France afin de permettre le débat entre jeunes citoyens sur des sujets politiques. Découvrez dès à présent son portrait en vidéo, enrichie par quelques questions à l’écrit.

Y a-t-il un profil-type chez Les Engagés ? Ces jeunes ne sont-ils pas inévitablement issus des milieux sociaux les plus aisés, entraînant un problème de diversité ?

Grégoire Cazcarra : « Bien sûr, au sein des Engagés, il y a beaucoup d’étudiants en fac de droit ou en IEP (Institut d’Etudes Politiques, ndlr.). On trouve aussi des lycéens qui préparent des concours comme Sciences Po. Cependant, plus le mouvement s’étend et touche de petites villes, plus il s’ouvre à des profils divers : jeunes urbains ou jeunes ruraux, jeunes de milieux très favorisés ou plus défavorisés… L’idée est de ne pas nous fixer de barrières, de « casser le plafond de verre ». Certains ont tendance à s’autocensurer : parce qu’ils viennent d’un milieu social moins favorisé, et parce qu’ils n’ont pas été habitués à s’exprimer sur la politique, ils ont le sentiment que leur avis compte moins. Chez les Engagés, il n’y a pas de hiérarchie où se trouverait d’un côté celui qui sait et de l’autre celui qui veut savoir. Nous accordons une tribune aux jeunes, dans un rapport d’égalité où chacun est libre de donner son avis. Évidemment, il y a des thèmes de prédilection ; mais nous essayons d’aborder des sujets suffisamment larges, de sorte que tout le monde puisse avoir une opinion. Le but est de s’enrichir de la diversité de chacun, avec des profils qui apportent des angles de vue différents mais tout aussi intéressants. »

Chez Les Engagés, il n’y a pas de hiérarchie où se trouverait d’un côté celui qui sait et de l’autre celui qui veut savoir. Nous accordons une tribune aux jeunes, dans un rapport d’égalité où chacun est libre de donner son avis.

À quelle fréquence organisez-vous des événements ?

Grégoire Cazcarra : « Nous nous adaptons aux besoins et aux envies des antennes. Chacune d’elles possède un coordinateur qui, dès les premières réunions, se met à réfléchir sur ce qu’il désire mettre en place dans sa ville — en fonction de ce qui est déjà organisé par d’autres structures et en fonction de ce dont ont envie les jeunes en question. C’est cela qui fait la pluralité de nos actions et la richesse du mouvement : si vous allez à Reims, à Nancy ou à Lille, vous ne trouverez pas la même chose qu’à Paris ou Bordeaux ! La fréquence dépend donc des antennes ; elle dépend aussi de la difficulté à organiser les événements et du niveau d’implication requis. Par ailleurs, nous ne souhaitons pas organiser le plus d’événements possibles, ni créer un maximum d’antennes. Nous essayons de laisser carte blanche aux coordinateurs, car le mouvement est empreint d’une grande diversité et chaque antenne permet d’apporter quelque chose de nouveau. »

© Les Engagés

Vous vous revendiquez « force de propositions » ; à quoi aboutissent ces réflexions, ces discussions que vous menez ?

Grégoire Cazcarra : « Nous n’avons pas aujourd’hui pour ambition de défendre un programme. Notre objectif est d’intéresser les citoyens à la politique. Débattre, c’est déjà un engagement très fort. Sans avoir d’étiquette partisane ou de couleur politique, nous contribuons à faire vivre la démocratie à notre modeste échelle, en mettant en avant certains sujets. Par exemple, nous organisons cette année beaucoup de débats et de conférences sur la thématique des droits des femmes. L’idée n’est pas de l’aborder de façon partisane. Nous ne sommes pas une nouvelle association féministe qui va militer pour les droits des femmes, mais un mouvement de réflexion et d’engagement. Cela signifie que si quelqu’un qui est anti-féministe souhaite participer à l’un de nos événements, il est le bienvenu ; de la même manière, la féministe la plus engagée, la plus impliquée est aussi la bienvenue. Le tout est de construire une réflexion apaisée sur ces sujets, souvent brûlants et dont les arguments, pressés par la course à l’échalote médiatique, demeurent superficiels. Nous souhaitons effectuer la démarche inverse, nous dire : « Ok, c’est un sujet extrêmement compliqué, les avis vont dans tous les sens… Est-ce que l’on ne peut pas se poser ensemble, comprendre quels sont les différents enjeux et voir ce que, nous, nous pouvons faire ? ». Effectivement, la limite des Engagés se pose une fois la réflexion passée, une fois le consensus établi (ou non !), c’est-à-dire se demander comment appliquer cela au quotidien. Je ne suis pas sûr que cela soit le rôle du mouvement, et je pense que c’est là qu’interviennent aussi les autres formes d’engagement : les partis, l’engagement local… Nous verrons comment évoluera Les Engagés, il ne faut rien s’interdire. Mais, à l’heure actuelle, nous ne sommes pas en phase de trouver des solutions concrètes, tout simplement parce que cela n’est pas notre mission. »

Sans avoir d’étiquette partisane ou de couleur politique, nous contribuons à faire vivre la démocratie à notre modeste échelle, en mettant en avant certains sujets.

Vous êtes parrainés par des députés, des maires, et pourtant vous vous considérez comme apolitique…

Grégoire Cazcarra : « (Coupant la question) Non, non ! Nous nous considérons comme apartisan. Je vous reprends parce que c’est vraiment important, il ne faut surtout pas confondre les deux notions. Lorsque nous avons créé Les Engagés, nous nous définissions comme apolitique, puis nous nous sommes progressivement rendu compte que ce terme était faux. Ce que nous faisons est une forme d’engagement politique et de participation à la vie de la cité. Nous sommes apartisan, au sens où nous ne nous inscrivons pas dans les démarches partisanes qui existent et où nous ne possédons pas d’étiquette précise. »

D’accord, apartisan. Que vous apporte le fait d’être parrainé par des élus ? Quelle est leur forme d’implication dans le mouvement ?

Grégoire Cazcarra : « Nous sommes effectivement parrainés par des responsables politiques, qui sont des parlementaires ou des élus locaux pour une majorité. L’idée est de montrer qu’eux aussi veulent pouvoir écouter les citoyens et les jeunes ; que le monde politique n’est pas un cercle clos déconnecté de ce que veulent les gens, mais qu’au contraire un échange est possible. Nous avons rencontré certains de ces élus qui ont expliqué à des membres du mouvement quel était leur quotidien : ce en quoi consiste la réelle fonction de parlementaire, de maire ou maire adjoint, bien au-delà de l’image fantasmée et des stéréotypes développés. Le symbole du parrainage permet de rappeler que les citoyens ont envie de savoir ce que font leurs responsables politiques. Mais cette démarche vient également des politiques. Eux aussi ont conscience que, pour bien gouverner, ils doivent être ancrés dans les préoccupations concrètes des citoyens et des jeunes. Les parrainages se matérialisent parfois par des rencontres, des conférences… parfois, ils ne se matérialisent pas. L’important est de faire passer ce message : les responsables politiques ne vous ignorent pas, ne vous méprisent pas — en tout cas pas tous. Certains d’entre eux ont conscience d’être au plus près des réalités de la vie de chacun. Souligner ce rapport collectif et réciproque est essentiel, et c’est ce que nous apportent les parrainages dans leur rôle symbolique. »

© Les Engagés

Vous vous définissez comme un mouvement apartisan mais écrivez à la fin de votre manifeste : « Ne cédons pas aux sirènes chimériques des extrémistes », ce qui est en somme déjà une prise de position. Pourtant, vous semblez dire qu’un jeune encarté au Rassemblement National ou à la France Insoumise peut trouver sa place auprès des Engagés. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

Grégoire Cazcarra : « Pas du tout. Ce que j’entends par cette expression, c’est que bien souvent les prises de position sont radicales et, en un sens, extrémistes. Quand il y a confrontation entre des personnes qui n’ont pas les mêmes sensibilités, on peut vouloir à tout prix avoir le dernier mot. Vouloir remporter le « duel », le « combat » comme le disent parfois les médias, vocabulaire qui ne fait qu’animaliser les débats. On va alors toujours surenchérir pour prendre le contre-courant de son contradicteur, quitte à devenir sa propre caricature. Lorsque je parle des « sirènes (…) des extrémistes », je veux dire qu’il faut essayer d’apporter toujours de la nuance. Quand on aborde le transhumanisme, l’Europe ou même Donald Trump, cela reste des sujets complexes qui méritent une réflexion allant au fond des choses. Tout le monde sera d’accord avec moi, j’espère, pour dire qu’il ne faut pas s’arrêter au bandeau de l’article médiatique. Toutes les opinions méritent d’être écoutées, à condition que l’on essaie de s’intéresser profondément aux convictions et non pas juste aux idées reçues. »

Donc selon toi, être extrémiste c’est rester en surface ?

Grégoire Cazcarra : « Oui. C’est aussi caricaturer, soit ses propres opinions, soit les opinions des autres. Ne pas vraiment chercher ce que chacun essaie d’exprimer. À titre personnel, par exemple, je suis très loin des opinions exprimées par le Rassemblement National. Quand je discute avec des responsables du RN ou des jeunes de ce mouvement au sein des débats des Engagés, nous avons des désaccords profonds sur un grand nombre de sujets. Mais, à défaut d’être d’accord avec ce qu’ils disent, je comprends ce qu’ils pensent et pourquoi ils le pensent. Et ça, c’est fondamental, ne serait-ce pour ensuite développer des arguments solides en face ; ne pas juste dénigrer ou m’écrier que, puisque mon interlocuteur est du RN, ce qu’il dit est scandaleux et qu’il ne faudrait pas le laisser parler. À mon avis (et ici je ne parle pas au nom des Engagés), le meilleur moyen de lutter contre ce genre de partis n’est pas de rester dans la stigmatisation. Cela serait contreproductif : ils clameraient qu’on les eût bâillonnés, et ils auraient en partie raison. Je devrais au contraire développer un argumentaire, leur expliquer pourquoi, selon moi, ils ont tort. Cela passe par une élévation du niveau intellectuel des débats. Tous ces sujets sont éminemment complexes, d’où l’importance de s’y intéresser très jeune et d’en débattre de façon apaisée et sereine. »

© Les Engagés

Le temps médiatique actuel ne rentre-t-il pas en jeu dans cette superficialité que tu énonces ?

Grégoire Cazcarra : « Je ne veux pas rentrer dans la critique systématique et totale des médias, mais honnêtement je suis assez déçu et sceptique quant au débat médiatique. Je le trouve très pauvre, nourri par une recherche quasiment obsessionnelle d’audimat ou de buzz. On arrive ainsi à des situations où les responsables politiques ne peuvent pas aligner trois phrases sans qu’une citation ne soit tronquée et ne leur fasse du tort. Méfiants, ils vont alors développer un discours ultra consensuel pour faire ce qu’on leur reproche : de la langue de bois. Mais comment ne pas passer par là lorsque la moindre phrase sera récupérée pour lui donner une importance cent fois plus grande que ce qu’elle ne devrait avoir ? Au fond, beaucoup de médias ne font pas le devoir qui devrait être le leur. Ils ont un rôle impératif à jouer dans la démocratie : ils sont à la fois un contrepouvoir et un moyen d’éclairage auprès des citoyens. Aujourd’hui, pour se renseigner, nous avons tous besoin d’eux. S’ils ne jouent pas leur rôle, les jeunes ne s’informeront plus que via les réseaux sociaux, exposés au risque des fake news, du journalisme non objectif qui ne vérifie pas ses sources. À mon avis, le journalisme doit d’abord avancer vers davantage de rigueur, et davantage de bienveillance vis-à-vis des responsables. Je pense à des émissions télévisées prétendument humoristiques qui rencontrent un écho formidable auprès des jeunes. Je suis parfois le premier à les regarder, parce qu’elles sont amusantes ; mais elles vont tourner en dérision au point de désacraliser complètement la fonction politique. Je dis « désacraliser », au sens où les responsables politiques détiennent un rôle fondamental. Ne faire que les dénigrer est contreproductif. C’est cela qui fait que les citoyens ont aujourd’hui l’impression qu’ils sont des guignols. J’ai moi-même été amené à faire des interviews auprès de médias étudiants : certaines de mes phrases ont été tronquées, voire faussées car on s’éloignait de la rigueur du propos tenu. Peut-être que c’est l’époque qui le veut. Dans ce cas, c’est regrettable, et même inquiétant. On veut toujours savoir plus vite, toujours obtenir l’information en un clic, quitte à ce que celle-ci soit peu fiable ou superficielle. »

Si l’on veut que le Grand Débat National soit utile, il faut que la nouvelle génération fasse entendre pleinement sa voix – et dans cette perspective, Les Engagés, sans aucun doute, ont leur rôle à jouer.

Les Engagés ont-ils un rôle à jouer dans le Grand Débat National ?

Grégoire Cazcarra : « Pour être honnête, chez Les Engagés, on n’a pas attendu le Grand Débat National pour débattre ! Ce travail de pédagogie, de réflexion collective, de confrontation d’idées, Les Engagés le mènent patiemment, méthodiquement et – soyons honnêtes – dans l’indifférence des médias depuis déjà un an et demi. Certes, la démarche est intéressante, à condition toutefois qu’elle ne soit pas seulement un instrument de communication au service du Président de la République. Mais pour que les Français retrouvent confiance en la politique, il faudra davantage ! Aujourd’hui, les gens ont l’impression qu’à part pour élire un Président tous les cinq ans, leur voix ne compte plus ; or, la démocratie, pour perdurer, elle doit se vivre au quotidien et impliquer en permanence les citoyens.

Enfin, je m’interroge : où sont les jeunes ? Jusqu’à présent, on les a assez peu écouté. Si l’on veut que le Grand Débat National soit utile, il faut que la nouvelle génération fasse entendre pleinement sa voix – et dans cette perspective, Les Engagés, sans aucun doute, ont leur rôle à jouer. »

Suivez l’actualité du mouvement Les Engagés via : leur site internet, leur page Facebook

Image de couverture : © maxime bourstin pour l’alter ego/APJ