Tu as peut-être déjà croisé ses dessins sur Instagram, majoritairement noirs et blancs, où des corps aux airs minimalistes jouent avec malice et tendresse sur le papier. La jeune artiste Estine Coquerelle dessine et écrit avec beaucoup d’humour et de tendresse, accompagnés parfois d’une once d’ironie mordante sur les thèmes du corps, des sentiments et de la sexualité.

© Estine Coquerelle

Pour débuter, pourrais-tu brièvement te présenter et nous dire ce que tu fais dans la vie ? 

Estine Coquerelle : « J’ai 24 ans, j’existe depuis un an sur Instagram et j’y poste des illustrations dessinées au pinceau ou à la plume. Depuis peu je dessine aussi sur Procreate (1), sur iPad. Je suis également graphiste de formation, mais j’essaie de devenir illustratrice à part entière. »

Et comment es-tu arrivée à l’illustration et à la poésie ? 

Estine Coquerelle : « Tout est parti d’un projet de livre, qui lui-même est parti de l’écriture de poèmes, qui eux-mêmes sont nés d’histoires tristes ou bizarres vécues avec la gent masculine. Je me suis remise au dessin avec l’objectif de les illustrer. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et j’esquisse davantage la tendresse que la rancœur, même si j’aime nuancer l’amour par l’humour, le cynisme ou la mélancolie. »

© Estine Coquerelle

Pourquoi as-tu choisi l’anonymat et comment as-tu trouvé ce pseudonyme, Estine Coquerelle ? 

Estine Coquerelle : « J’ai choisi l’anonymat pour plusieurs raisons, la principale étant celle-ci : épargner les détails de ma vie intime à certaines personnes de mon entourage proche ou lointain. J’aborde des sujets très personnels et j’aime les aborder avec la liberté qu’offre l’anonymat, même si je suis de moins en moins discrète. 

J’ai trouvé ce pseudo en partant d’un nom de famille qui était celui de ma grand-mère maternelle, puis j’ai inventé un prénom. « Estine » + « Coquerelle » est l’anagramme d’une phrase qui symbolise bien ce que je suis : « elle reste coquine » (malgré tout !). Et puis Estine c’est une Célestine qui manque de sel. J’habite à l’Est de Paris même si je suis un peu à l’ouest. Tout ça est un peu alambiqué n’est-ce pas ? »

© Estine Coquerelle

Tu dessines principalement à l’encre noire, comment as-tu choisi ce médium ?

Estine Coquerelle : « On m’a ramené du Japon un super pinceau à recharges, son encre est très noire et sa pointe forme une goutte, ce qui permet d’être très précise et de pouvoir remplir/colorier de grandes surfaces avec rapidité. Mon deuxième outil est aussi un cadeau : une vieille plume belge appelé « la Gorille », qui a une formidable souplesse et qui permet de faire de jolis pleins et déliés (2). »

Quelles sont tes principales sources d’inspiration, quels artistes ou œuvres constituent pour toi des références ? 

Estine Coquerelle : « J’aime énormément le travail de Lorenzo Mattotti. Peu importe le type de médium qu’il utilise, ses tableaux résonnent de douceur, d’élégance et d’émotions diverses. Ses représentations de couples sont absolument incroyables, à mi-chemin entre rêve et réalité, éblouissantes de tendresse, de légèreté et d’amour. On y lit aussi de la mélancolie, je pense que c’est pour ça que je les trouve si justes. De manière générale, je suis hypnotisée par la représentation des corps, en particulier lorsqu’il existe plusieurs niveaux de lecture au sein des images. »

Brecht Evens est un maître en la matière, un orfèvre de l’aquarelle, un génie de la couleur et surtout un fin observateur des relations humaines.

Estine Coquerelle

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« Globalement je suis fascinée par les gestes tendres ou les dialogues absurdes. Par exemple, je ne me lasserai jamais des albums « La vie des jeunes » de Riad Sattouf, qui sont des recueils de conversations débiles entendues dans la rue et retranscrites avec un talent fou.

Plus largement j’aime aussi beaucoup le travail de Gustav Klimt, Egon Schiele, Toulouse Lautrec, les couleurs de Manguin, ou les esquisses de Jean Cocteau et Matisse. Sur Instagram j’adore voir passer les céramiques de Lindsay Anne Watson (@lindsayannewatson), les esquisses de Charlotte Chauvin (@chaa_coco), les aquarelles de Morgane Fadanelli, les encrages de Yann Le Bec (@yann_lebec), les silhouettes de Lisa Blumen, les couleurs et paysages de Magali Brueder ou de Beya Rebaï. »

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Quelles convictions ou quelle vision de l’art essaies-tu de transmettre à travers tes dessins et tes poèmes ?

Estine Coquerelle : « Plutôt qu’une vision de l’art, je dirais que j’essaie de transmettre des états d’âmes. Je trouve qu’il règne un silence gêné (voire moqueur) autour du sujet du sentiment, des émotions et de l’amour ; surtout dans le domaine de l’art où on l’évoque souvent par le seul prisme de la sexualité. »

© Estine Coquerelle

Te définirais-tu par conséquent comme une artiste engagée ?

Estine Coquerelle : « Je dirais que je milite pour l’amour ET pour l’amour-propre. Pour l’instant je ne fais qu’effleurer plein de sujets qui me dérangent et je tente surtout d’accepter et d’aimer mon corps – malgré l’idéal féminin véhiculé en permanence par les médias. »

As-tu des projets pour la suite dont tu pourrais nous parler ?

Estine Coquerelle : « Je ne sais pas encore vers quoi je me dirige exactement. J’adorerais faire du roman graphique mais mes dessins sont encore très picturaux. Je pense qu’il est possible de mélanger les deux, mais je me laisse le temps de trouver un sujet pertinent, drôle et émouvant. J’espère bien sûr publier quelques poèmes illustrés mais je n’ai pas encore choisi le format de la collection. J’aimerais aussi pouvoir amener le dessin à l’objet, peut-être par la céramique, ou sur foulard de soie, ou encore en pins, en sac de toile, en t-shirt… Je voudrais faire vivre ma boutique davantage (ndrl. on y trouve entre autres des dessins originaux ou des risographies), mais aussi que l’amour puisse se diffuser ailleurs que sur des écrans ! »

Et si on finissait par un de tes poèmes ?

Estine Coquerelle :  

« Raiponce

Par la fenêtre ouverte de mon appartement

Je laisse dégouliner mon cheveu éclatant

En sanglots je me fonds dans le beau paysage

Laisse aller ma pensée à de tristes présages

Mais voilà que surgit juste dessous ma fenêtre

Autre chose qu’un prince, qui peut monter peut-être

 

J’aimerais que de moi il fasse une jument

Lui propose de grimper en haut du bâtiment

Honnête il me prévient qu’il n’est que de passage

Tente alors de me faire enlever le corsage

Suspendu au cheveux, ne reste quelques mètres,

Ma réponse est rasante, je l’ai envoyé paître »

Tu peux retrouver Estine ainsi que ses illustrations sur son compte Instagram (@estine.coquerelle) et sur sa boutique en ligne (https://estinecoquerelle.bigcartel.com/).

(1) Procreate : Application d’illustration sur téléphone et tablette

(2) Un plein est une surface remplie d’une seule couleur et un délié une ligne plus fine

IMAGE DE COUVERTURE : © Estine Coquerelle