Lorsque la première orientation choisie après le baccalauréat ne convient pas, il est parfois difficile de l’admettre – aux autres comme à soi-même. Il faut, d’abord, mettre des mots sur son malaise, ses désillusions, ses doutes, sa démotivation. Il s’agit ensuite de trouver le courage de changer : se renseigner longuement sur les autres possibilités de formation et leurs modalités, convaincre ses proches que le choix est éclairé, se relancer dans des procédures d’admission et d’inscription, se préparer à un nouvel environnement… Enfin, se lancer dans le grand bain : changer de cours, de professeurs, de camarades, parfois de ville. Farah, Marcel, Riyad, Thomas et Valentine, cinq étudiants au parcours post-bac atypique, reviennent avec sincérité et lucidité sur cette période parfois difficile, mais constitutrice de leur maturité.

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Annoncer la nouvelle : les réactions de l’entourage

Quand il a annoncé à ses parents sa décision de changer de cursus, Marcel s’est plutôt senti soutenu par ses proches : « Mes parents ont bien réagi car je pense qu’ils ont très vite compris que mes études me rendaient malheureux. Je ne pense pas qu’ils auraient accepté que je n’aille pas en école après les concours ; c’est un truc de parents que de nous inciter à essayer, à laisser une chance au cursus. Mais après que j’ai tenté l’expérience pendant six mois, ils ont fini par se rendre à l’évidence : ce n’était pas fait pour moi. »

Pour Thomas, qui a délaissé un parcours d’ingénieur pour la géographie, le soutien n’a pas toujours été unanime :

Cela faisait un moment que mes proches avaient remarqué que ce que je faisais ne me plaisait pas. Mon père n’était pas très content au début, car il aurait préféré que je fasse une école d’ingénieurs. Ma mère, au contraire, était très heureuse que je fasse ce qui me plaît. Mes amis n’ont pas tous compris pourquoi je m’orientais vers la géographie, puisqu’ils avaient cette image un peu biaisée de la géographie enseignée au lycée. Mais la plupart d’entre eux ont trouvé mon choix cohérent.

thomas

Farah, elle, a eu beaucoup de mal à convaincre ses parents de la laisser se réorienter vers la musique : « Pour ma mère, il n’était pas question que je fasse autre chose que des sciences. Je n’ai donc pas pu affirmer mon choix tout de suite. ». Aujourd’hui, elle est heureuse d’avoir pu faire entendre sa voix : « Désormais, mon entourage a compris que j’avais trouvé ma voie, et ma mère me soutient pleinement. »

Valentine se réjouit de n’avoir reçu aucune pression de sa famille dans ses choix de parcours : « J’ai toujours pris mes décisions seule et mes proches m’ont toujours soutenue. J’ai beaucoup de chance pour ça. »

Une réorientation évidente…

Après avoir acté sa décision d’arrêter sa licence éco-droit, Valentine n’a pas eu de mal à trouver sa nouvelle orientation : un bachelor en alternance dans l’immobilier. Effectuer un bilan de compétences l’a notamment aidée dans son choix. Elle retrouve dans l’immobilier des caractéristiques de sa licence : « C’est un univers très juridique. Ca touche aussi à l’économie, à la politique, à de nombreux domaines… »

Pour Marcel, changer de cursus s’est également fait sans trop de heurts. Après sa déception en école de commerce, il se dirige donc vers une L3 en sociologie-démographie, attiré depuis longtemps par l’univers des sciences sociales.

…ou plus cahoteuse

Pour d’autres, comme Farah, Riyad et Thomas, trouver la bonne voie a pris davantage de temps.

À l’issue de cette première année de prépa, Thomas n’a pas vraiment pris le temps de réfléchir à sa réorientation et a choisi de faire confiance à un conseiller d’orientation, qui l’a amené à se tourner vers un DUT. Durant ses deux années de DUT, il s’accorde davantage le temps de la réflexion. Se sentant quelque peu enfermé dans l’aspect technique de la formation, il refuse cependant de recommencer en L1 : « Je décide de finir d’abord ma licence dans l’ingénierie avant de m’orienter, plus tard, vers un master en sciences sociales. » Mais, arrivé à l’INSA pour finir sa licence, après son DUT (1), son malaise le reprend : il accélère alors sa reconversion dans les sciences sociales en intégrant une L3 de géographie.

Après sa classe prépa PTSI, Farah s’oriente en premier lieu vers une école d’ingénierie des transports, dans laquelle elle tentera deux fois de valider sa première année. Violoniste depuis ses 6 ans, elle sait pourtant déjà que c’est dans la musique qu’elle trouvera son épanouissement : « Depuis la seconde, j’envisageais la musique comme une possible orientation professionnelle, mais c’est en première année de classe préparatoire que la certitude que ce domaine me correspondait m’est apparue. » Il lui faudra du temps pour trouver le courage de prendre cette direction et la faire comprendre à son entourage :

J’étais arrivée à un stade où, après avoir raté 3 premières années, ma mère a compris qu’il fallait que je fasse ce dont j’avais réellement envie.

farah

Riyad, lui aussi, a la fibre artistique. Peu intéressé par le droit, il s’inscrit donc dans une licence de médiation culturelle mais, là encore, les cours le passionnent peu. Sa vraie passion est la breakdance, qu’il pratique depuis huit ans, bien qu’il n’ose alors pas encore l’envisager comme un avenir professionnel. Après de longues hésitations, il a donc finalement fait le choix, mûrement réfléchi, d’arrêter ses études pour se consacrer à son art : « Très récemment, j’ai décidé de me lancer pour de vrai. Je me suis rendu compte que la seule raison pour laquelle je faisais des études était le fait de me sentir en sécurité, alors que la chose que je veux faire de ma vie, je la connais : c’est la danse. Je m’entraîne tous les jours, je suis très actif dans l’association où je pratique et, en parallèle, je donne des cours a des petits, quatre jours par semaine. ». Sûr de son choix, il ne pense pas reprendre un jour ses études, mais compte bien continuer à apprendre « d’une autre manière : en lisant des livres, en rencontrant des gens, en faisant des formations. » En France, 20% des étudiants choisissent, comme Riyad, d’arrêter leurs études supérieures avant l’obtention d’un diplôme – soit environ 75 000 jeunes par an (2).

Des périodes de creux à occuper

Entre chacune de ces réorientations se glissent parfois quelques mois d’inoccupation, souvent difficiles à combler.

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Thomas a tout fait pour éviter ces périodes « d’entre-deux ». Il choisit de toujours finir son année avant d’en entamer une nouvelle : « Je me disais que si je commençais une année, autant aller jusqu’au bout. Cela me permettait de récupérer quelques crédits ECTS, de passer le TOEIC, de suivre les quelques matières qui m’intéressaient encore et de finaliser les projets de groupe que j’avais entamés. »

Pour ne pas céder à l’oisiveté, Farah a effectué quelques petits boulots entre chacune de ses réorientations :

Lorsque j’ai arrêté la prépa en février, j’ai bossé jusqu’en juin. Et après avoir arrêté mon école d’ingénieurs, j’ai également travaillé quelque temps pour une entreprise d’intérim. J’allais encore de temps en temps en cours pour voir mes amis, mais je préparais surtout mes concours pour la licence de musicologie et pour les conservatoires.

farah

Après avoir arrêté sa licence éco-droit au bout d’un semestre, Valentine passe la seconde moitié de l’année dans une usine, à faire du travail à la chaîne.

Entre sa licence de droit et sa licence de médiation culturelle, Riyad, effectue pour sa part un service civique d’un an dans sa commune, en tant que Chargé de la valorisation des actions jeunesse.

Durant son semestre de battement entre son école de commerce et sa licence, Marcel fait un peu de bénévolat, mais ne s’occupe pas réellement. De retour chez ses parents après avoir vécu seul, son oisiveté le faisait culpabiliser : « Il était difficile de m’occuper tous les jours, et je me sentais mal quand je restais au lit alors que mes parents partaient travailler. J’avais l’impression de ne plus exister dans la société, en tout cas administrativement, et j’avais parfois peur de ne plus jamais réussir à réintégrer le système. Je craignais parfois de me complaire dans une situation qui avait aussi ses avantages. » Il se rappelle néanmoins l’agréable sensation de pouvoir profiter de la vie culturelle : « J’allais régulièrement au musée, à la médiathèque, je me baladais et lisais sans contraintes… et ça, c’était génial. »

Difficile, en effet, de toujours se sentir partie prenante de la société et du système scolaire lorsque l’on décide de se réorienter. Pour chacun, cependant, après des hauts et des bas, la reconversion s’est finalement bien passée. Fallait-il passer par toutes ces étapes pour se trouver ?

Les enseignements positifs tirés de leur réorientation, la façon dont ils valorisent leur parcours atypique, leurs aspirations pour l’avenir… tels seront les thèmes abordés lors du prochain épisode. Et comment faciliter les choses aux générations suivantes ? Des pistes de solutions seront également évoquées dans cette dernière partie.

(1)  Un DUT (Diplôme Universitaire de Technologie) est un diplôme national délivré par des IUT (Instituts Universitaires de Technologie). Plutôt axé sur la professionnalisation et bénéficiant d’un encadrement renforcé par rapport aux formations universitaires traditionnelles, il se prépare en 2 ans.

(2) Rapport France Stratégie 2017-2027, « La transition lycée – enseignement supérieur », Daniel Agacinski et Mohamed Harfi, 2017.