Le 25 janvier sortait Bright Shadows, le sixième album d’Anne Paceo, une batteuse et compositrice qui aime à se promener à travers les genres, à chevaucher les cases dans lesquelles on voudrait la cantonner, pour produire une musique universelle, ouverte à l’infini d’horizons qu’elle semble scruter derrière ses jolies lunettes rondes. Ce nouvel album illustre encore brillamment son univers à la richesse débordante. Avec des albums qui puisent leurs saveurs partout où il y en a, au Japon, au Myanmar, au Zimbabwe… On ne classe pas, on écoute. Écouter, c’est ce que j’ai eu la chance de faire lors d’une interview avec elle, le jour de la sortie de son album. Nous avons pu parler, entre autres, de la parole, de la place du jazz, de sa vision de cette musique. Nous avons débuté l’interview par l’évocation de Nehanda, morceau de ce nouvel album qui rend hommage à Nehanda Nyakasikana, figure de la décolonisation au Zimbabwe.

Ma première question porte sur le titre « Nehanda », qui m’a fait penser à un album de Sons of Kemet, My Queen is a Reptile, dans lequel le groupe s’attaque au colonialisme britannique en rendant hommage à des femmes noires qui se sont battues pour la fin de l’esclavage. Est-ce que tu te situes dans une démarche similaire avec ce morceau ?

Anne Paceo : « Ce morceau-là est plus un hommage aux femmes et aux femmes guerrières avant tout, contre le colonialisme bien sûr. Au Zimbabwe, Nehanda est vraiment une héroïne, elle est historiquement connue, il y a plein de radios qui s’appellent Nehanda là-bas, c’est quelqu’un de très important dans l’histoire du pays. »

Tout l’album est chanté, avec des paroles qui sont toutes dans un langage identifiable, sauf sur ce morceau-là, pour quelles raisons ?

Anne Paceo : « Nehanda était une médium, une chaman. On s’est beaucoup interrogés lorsque j’ai rapporté le morceau aux copains. Il faut savoir que j’écris avec des onomatopées lorsque j’écris de la musique. Pour moi, chaque syllabe chante, « cha » est différent de « la », de « ma »… Donc en arrivant avec ça, les copains m’ont dit : « tu ne peux pas faire ça, il faut que tu écrives dans une langue… ». Le fait est que je ne connais pas de musicien du Zimbabwe, je ne connais pas de parolier qui écrive dans un des dialectes du Zimbabwe, je ne sais pas quel dialecte (elle se corrige), quelle langue choisir… Je n’aime pas trop le mot « dialecte ». On a continué à en parler avec tout le groupe, et ces onomatopées sonnaient juste. Ann-Shirley (qui chante sur ce morceau, ndlr.) les a transformées. L’idée était un peu d’inventer une nouvelle langue, et d’essayer de retrouver l’esprit des transes chamanes, durant lesquels le chaman finit par ne plus parler une langue que l’on connaît. »

Il y a des paroles sur tout le reste de l’album. Si on pouvait trouver peut-être une limite au jazz, c’est qu’il est parfois difficile de transmettre un message sans parole. Si l’on n’est pas en live pour l’expliquer, les gens vont ressentir l’essence mais ne pas saisir tout le propos. Mettre des mots, était-ce pour toi une façon d’exprimer des choses clairement ?

Anne Paceo : « Tout à fait. La magie de l’instrumental, c’est aussi de pouvoir mettre ce que tu veux, tu lances le CD ou la playlist Spotify, tu écoutes, et tu inventes ce que tu veux, tu peux voir des paysages… En concert, j’explique de quoi les morceaux parlent, et on me dit toujours que cela aide beaucoup. Mais encore une fois, sans explications, on y met le sens que l’on veut. J’ai écrit quelques chansons avant, mais j’avais besoin de mettre des mots sur mon vécu, sur les choses qui m’ont travaillées, qui m’ont habitées, qui m’ont transformées… Tout cela passait par le texte. Quand je suis allée voir les différents paroliers, je leur ai raconté les histoires, ce que j’avais vécu… Chaque texte est relié à des expériences que j’ai eues et c’est aussi ça qui a été magique avec les paroliers, c’est qu’ils ont su mettre en mot et se rapprocher vraiment de ce que j’imaginais. Comme je le disais, je compose en onomatopées, parfois en yaourt. Sandra Nkaké (parolière sur cet album, ndlr.), par exemple, a été incroyable pour ça. Elle a repris mes sonorités, et en a fait un texte qui a du sens pour moi, pour elle, et qui reste tout proche de la première intention. »

© Sylvain Gripoix pour Anne Pacéo

Toujours à propos des chansons, tes deux derniers albums sont beaucoup plus chantés que les précédents, j’ai remarqué qu’en même temps la majeure partie des morceaux étaient plus courts qu’à tes débuts. (Les morceaux des premiers albums faisaient en moyenne 7 min, 5 aujourd’hui, ndlr.) Est-ce lié à la présence de paroles qui formatent un peu les morceaux ?

Anne Paceo : « Il y a eu un gros chemin parcouru depuis le premier album, Triphase. Sur Triphase, nous avions quand même fait le maximum de minutes que l’on peut faire sur un disque, on avait enregistré une quinzaine de morceaux… On avait complètement craqué ! Au fur et à mesure des disques, j‘ai essayé de condenser un peu. Cela fait partie de moi maintenant, j’aime les disques où les morceaux ne sont pas trop longs. Je peux écouter Coltrane faire un solo de douze minutes, j’adore, mais j’ai vraiment ressenti le besoin de condenser. C’est très marrant que tu me poses cette question, ce matin je faisais une interview pour une radio internet, elle me disait justement pourquoi mes morceaux étaient si longs ! Je lui ai donc expliqué que quand on arrive à trois minutes, c’est pour des raisons commerciales, pas pour des raisons musicales. Pour ce disque, j’ai simplement cherché la juste longueur, je n’ai jamais dit à un moment « c’est trop long ». C’est la musique qui a donné ça. Pour moi l’improvisation doit toujours servir le propos du morceau ou du texte. Parfois cela peut s’embarquer très loin, ce que j’adore faire en live. Sur le disque je voulais que ce soit concis, précis, compact. Bien sûr, cela ne veut pas dire que j’ai demandé aux copains de prendre des solos plus courts. Dans « Contemplation », il n’y a pas d’impro, le morceau est sorti d’une traite, et je n’avais pas envie de rajouter autre chose. »

C’est ton sixième album avec le label Laborie Jazz¹, pourrais tu me parler un peu de la raison pour laquelle tu as commencé à travailler avec eux et ce qui t’a poussée à continuer à travailler avec eux ?

Anne Paceo : « Je les ai rencontrés après avoir gagné un tremplin avec Triphase, mon groupe de l’époque, et on avait obtenu la possibilité de faire un disque chez une autre maison de disque. À l’époque, ils avaient une fondation, et mon tourneur nous a envoyé là-bas pour préparer le disque dans le Limousin. J’aimais beaucoup l’endroit, l’équipe était super chouette, je leur ai donc demandé s’ils voulaient produire le disque. Je suis restée car je suis quelqu’un d’assez fidèle dans mes relations de boulot. Une équipe se construit sur le temps, comme pour la relation avec les musiciens. Quand je trouve des gens avec qui ça se passe bien, il n’y a aucune raison de changer. Ce que j’aime également, c’est que je suis libre. Musicalement je suis libre, je suis libre de choisir le photographe, l’ingénieur son, le graphiste, les attachés de presse… Je suis libre de m’entourer de qui je veux en fait. C’est vraiment appréciable. Donc la confiance, la fidélité, et la liberté. Par exemple, j’ai pris le parti de ne jamais mettre de reprises dans mes albums. Jamais. Pourtant j’adore jouer des reprises. Mais je veux jouer ma musique. Certains labels vont t’imposer une reprise sur l’album, Laborie ne m’a jamais imposé ça. Ils ont toujours eu confiance en mon écriture. »

Ces dernières années, le jazz commence doucement à donner une place plus importante aux femmes, mais c’est encore bien peu et on entend toujours de magnifiques phrases comme « la batterie, c’est trop dur pour les femmes ». Il n’y a jamais une femme qui ait remporté une victoire du jazz…

Anne Paceo : « Sauf moi ! Et une révélation Géraldine Laurent (saxophoniste alto française, primée en 2008 aux victoires du jazz, ndlr.) trois ans avant moi. Mais artiste de l’année, je suis la seule… »

© Sylvain Gripoix pour Anne Pacéo

Ce qui m’amène à la question suivante, est-ce que tu as rencontré ou ressenti beaucoup de difficultés dans ton parcours, parce que tu es une femme ?

Anne Paceo : « Oui, tu le ressens, évidemment. Jusqu’à ce que je rentre au CNSM² de Paris, je ne m’étais jamais posé la question. On ne m’avait jamais rien fait sentir, c’était normal. Quand je suis rentré au CNSM, on était 3 femmes sur 80 étudiants. Là, c’était difficile. Mais c’est quelque chose de général dans la société. Tu vas être en train de discuter avec une bande de gens et on va toujours être plus attentif quand c’est un homme qui parle. Alors après il y a des études scientifiques qui ont été faites qui disent que l’attention se porte plus vite quand la voix est plus grave. N’est ce pas la société qui nous apprend à faire ça aussi ? Après ce n’est pas le propre de toutes les sociétés. Je me suis retrouvée invitée à 24/25 ans par un big band suédois pour jouer ma musique avec l’orchestre, en tant que batteuse et compositrice. Ils avaient tous la cinquantaine et jouaient avec des grands, Jeff « Tain » Watts, Maria Schneider, Joey Calderazzo… Et pourtant, tout était normal. Ce n’est pas imaginable en France, et ce n’est pas lié uniquement à la musique. Je voyage énormément, je n’ai vu qu’une femme pilote d’avion, c’est pareil pour les trains, la plomberie, l’électricité… Notre pays est à la bourre sur ces sujets. »

Le mot « jazz » veut tout et rien dire aujourd’hui, je crois savoir que tu n’aimes pas particulièrement ce mot ou tout du moins que tu ne te revendiques pas uniquement comme artiste de jazz ?

Anne Paceo : « J’aime le mot « jazz ». Je ne me revendique pas uniquement de jazz mais beaucoup de gens se trompent sur le sens de ce mot. Quand ils pensent « jazz », ils pensent Louis Armstrong, Ella Fitzgerald. Récemment j’ai fait une intervention dans un lycée, j’ai demandé aux élèves ce que leur évoquait le mot « jazz ». Vieux, mort… J’ai entendu tous les clichés répandus sur le jazz. Je leur ai donc expliqué que le jazz était avant tout un métissage, et que 90% de la musique actuelle prend sa source dans le jazz. Le rap, le rock qui vient du rythm & blues, le hip hop, le gospel… Ce mot n’a pas été inventé par les musiciens, Miles Davis par exemple ne se disait pas musicien de jazz. Pour moi le jazz évoque une musique de liberté, ce n’est pas vieux ou mort, c’est une musique de l’instant. En cela, je me revendique « jazz », selon cette définition. Mais effectivement si le jazz c’est le be-bop, je ne fais pas du jazz. Pour moi ce n’est pas ça. Le jazz, c’est le partage, jouer ensemble, se renouveler tout le temps, ne jamais se laisser enfermer dans un truc. Je rêve d’un jour où on fera écouter le jazz à des jeunes et qu’ils aimeront. Le jazz pour moi c’est de la musique de jeunes, pas de vieux ! »

À propos des jeunes, pensais-tu particulièrement à les toucher en mettant des paroles dans ta musique ? Beaucoup de jeunes préfèrent une musique chantée…

Anne Paceo : « D’un autre côté, ils vont en boîte écouter de l’électro… C’est assez paradoxal. Personnellement j’écoute de tout, et j’aime entendre autant Dirty Projectors, John Coltrane, que James Blake, Oumou Sangaré… J’ai simplement voulu réunir toutes ces influences. Mais effectivement ça me fait super plaisir quand il y a des jeunes à mes concerts, cela me fait du bien. Je pense que c’est important d’essayer d’amener les jeunes vers cette musique là. Cela passe aussi par la « pédagogie ». Je fais des interventions en lycée, je leur demande qui connaît le jazz… Personne. Et puis on discute, je leur fais écouter de la musique, de ma musique, d’autres trucs… Ensuite on a pu les inviter à un concert, à l’Astrada à Marciac. Il y en a plein qui n’étaient jamais allés à un concert, et encore moins de jazz. Après le concert, ils étaient ravis. Il faut trouver la bonne formule. Quand tu regardes La Gare³ à Paris, il n’y a que des jeunes. Le problème du jazz, c’est souvent que les concerts sont trop chers, et qu’ils ont une moins grande visibilité que les autres styles de musique. En réalité les jeunes écoutent ce qu’on leur donne. Quand je leur demandais « comment découvres-tu la musique ? », ils me répondaient qu’ils avaient un nom d’artiste, qu’ils allaient sur YouTube, ils l’écoutent, et après ils écoutaient tout ce qui suit dans les playlists. Si on pouvait changer un peu ces algorithmes et introduire d’autres trucs… »

© Sylvain Gripoix pour Anne Pacéo

Tout deviendrait possible…

Anne Paceo : « Oui, je pense qu’il faut réfléchir à des manières de faire différemment. »

Le trompettiste de jazz Nicholas Payton a dit il y a quelques temps que le jazz était mort, depuis 1959. Que tout ce qui avait été fait après c’était de la musique noire américaine, qu’il ne fallait plus utiliser le terme jazz et donner le bon nom à chaque chose. Ne pas dire que c’était de la musique noire américaine était une façon de voler leur culture et ce qu’ils avaient apporté à la musique. Qu’en penses tu ?

Anne Paceo : « La plupart des grands courants musicaux sont des musiques afro américaines, jazz, hip hop… Donc oui, à l’origine c’est très clairement de la musique afro américaine. Le problème c’est comment on qualifie cette musique dans ce cas, comment qualifie-t-il sa musique, lui ? »

Il dit qu’il fait de la musique post-moderne de la Nouvelle Orléans.

Anne Paceo : « Je vois. Je suis très ouverte à ces idées-là, le problème c’est que l’on vit dans un monde où on nous met dans des cases. Quand tu vas chez le disquaire, il y a une case jazz, une case rock, une case classique. Sur Spotify, c’est pareil. Il a sûrement raison, la musique a évolué. Mais nous sommes conditionnés. J’ai fait des études de jazz, je me revendique aussi musicienne de jazz, mais je fais du rock, j’ai fait du rock avec Jeanne Added, encore autre chose avec Melissa Laveaux, encore autre chose avec Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides, et je me sens musicienne. Est-ce que ma musique c’est du jazz ?… C’est un mélange de plein de choses. Mais c’est pareil, Kamasi Washington, Shabaka Hutchings, Ibrahim Maalouf… Est-ce que c’est du jazz ? Ce sont simplement des artistes qui font leur truc. À un moment il faut enlever ce truc des mots. Mais encore une fois je rêve d’un jour où quand tu verras jazz, les jeunes seront là “yeeaaaaah” ! Mais c’est aussi une question de façon de communiquer, on vit dans un monde d’image. Que l’on aime ça ou non, c’est un fait. Il faut savoir jouer avec les codes, tu ne peux pas faire des disques avec des pochettes moches, ou juste une photo de toi avec tes copains autour d’une table, on ne peut plus faire ça. Qu’on le veuille ou non. »

Pour finir, mis à part les concerts à la Philharmonie de Paris et au 104⁴ très bientôt, quelle est la suite du programme pour toi ?

Anne Paceo : « Pas mal de choses ! De gros gros festivals de jazz, Europa jazz, de grosses scènes en France avec d’énormes jauges. J’ai la volonté de sortir un peu des réseaux jazz, on va faire un festival plus généraliste. Mais on a déjà une petit vingtaine de dates, en sachant que le disque est sorti aujourd’hui… Le but du jeu est de jouer au maximum, et de kiffer ! »

 1 Conservatoire National Supérieur de Musique

2 La Gare est un bar jazz situé dans le 19e arrondissement de Paris. La participation pour l’entrée est libre et les prix des boissons relativement peu élevés.

3 Le 104 est un lieu d’exposition, de spectacles et de Concert dans le 19e arrondissement

4 Label français et indépendant de jazz, ayant produit entre autres Nasheet Waits, Émile Parisien, Yaron Herman

Le nouvel album d’Anne Paceo

Les prochains concert d’Anne Paceo :

16 février / Flagey, Bruxelles, Belgique

19 février / Release Party, le 104, Paris

02 avril / L’Arsenal, Metz

03 avril / Le Cheval blanc, Schiltigheim

05 avril / Festival Mythos, Rennes

09 avril / Cully jazz festival, Suisse

24 avril / Salle Paul Fort, Nantes

11 mai / Europa jazz, Le Mans

23 mai / L’Equinox, Châteauroux

15 juin / Philharmonie de Paris

29 juin / Respire Jazz festival, Charentes

12 juillet / Festival d’Echternach, Luxembourg

14 juillet / Unterfohring, Allemagne

16 juillet / Jazz y Krampouezh

05 aout / Villa Domergue, Cannes

Image de couverture : © Sylvain Gripoix pour Anne Pacéo