Nathan Ambrosioni est né à Grasse, dans le Sud, à l’été 1999. Il a écrit Les drapeaux de papier à 17 ans et réalisé à 18 ans. Il n’a pas fait d’école de cinéma, un simple Bac L option Anglais renforcé. Il n’a même pas pu suivre l’option cinéma du bac car le lycée était trop loin. 

Sortir un film à 19 ans, avec des acteurs reconnus et une équipe expérimentée sous ses ordres, sans aucune formation au cinéma ? Le défi est relevé haut la main. Après avoir fait frémir les festivals de cinéma à l’automne passé, le film est sorti en salle le 13 février.

Nathan Ambrosioni (au centre), avec Paolo Moretti (directeur du festival de la Roche sur Yon, à gauche) et Guillaume Gouix, acteur principal du film (à droite) – © Philippe Bertheau

Ce film parle avant tout de la force d’une relation entre un frère et une soeur

« Les drapeaux de papier, ça parle de Charlie, une jeune femme de 23 ans qui vit seule, avec ses rêves, mais surtout avec sa vie trop banale. Elle est complètement passive devant sa vie, puis du jour au lendemain, il y a ce frère, Vincent, qui débarque après 12 ans d’incarcération, et qui revient chez elle avec rien  ». C’est ainsi que Nathan Ambrosioni présente son film. « Ce film parle avant tout de la force d’une relation entre un frère et une soeur, de l’amour très fort qu’il y a, et d’à quel point cet amour, mis à l’épreuve, peut surpasser beaucoup de choses  ».

Déjà plein de maturité, le réalisateur ajoute : « c’est un film qui parle aussi des rapports inversés de fraternité, puisque Vincent a toujours 18 ans dans sa tête, alors qu’il en a 30, et sa petite soeur est devenue sa grande soeur. Cela raconte comment un grand frère devenu petit frère essaye de reprendre son rôle de protecteur, essaye de donner l’amour qu’il doit à sa soeur et comment sa soeur va l’accepter malgré le fait que lorsqu’il s’énerve, il peut tout casser : c’est là le piment du film  ».

C’est un duo d’acteurs déjà reconnus qui portent Les drapeaux de papier : Noémie Merlant, que l’on a pu voir dans Le ciel attendra (2016), et plus récemment aux côtés de Jean Dujardin dans Le retour du héros (2018), et Guillaume Gouix, que l’on a pu entre autres voir dans la série de Canal + Les revenants, ou dans La French, Les confins du monde et Chez nous.

 J’ai séché les cours pour aller présenter mon film

Sa première rencontre avec le cinéma date de ses 12 ans : il regarde alors un film d’horreur avec des amis. « Voir ce film, et avoir peur comme ça, ça m’a fasciné, et je me suis passionné en me disant que c’était un art qui véhiculait des émotions très fortes, de manière assez précise et instantanée. Au début, c’était vraiment le côté sensoriel ! Le côté artistique m’intéressait moins : je l’ai découvert plus tard  ».  

Réaliser un film ? « Il n’y a pas eu de déclic : l’envie de faire un film est venue dans la longueur. À partir de ma passion pour les films d’horreur – j’en regardais plein, je ne parlais que de ça -, j’ai eu envie de comprendre comment on faisait peur, comment on faisait ces effets spéciaux, et j’ai regardé les making-of de ces films. En 5ème, j’ai vendu tous mes jouets pour payer un caméscope avec mes parents, et avec une amie on a fait un remake de Paranormal activity, pour s’amuser. On l’a montré dans les salles des fêtes de nos petits villages en faisant venir tout le collège, on s’amusait. Avec des moyens amateurs, on se faisait plaisir, et au fur et à mesure j’ai eu envie de me professionnaliser  ».

C’est en terminale que Nathan écrit le scénario de son film. Il décide de l’envoyer à des boîtes de production parisiennes, dont il aimait le travail : « je ne connaissais personne dans le cinéma, c’était le saut dans l’inconnu. On dit : « il faut avoir le réseau, les contacts ». De toute façon, je n’avais pas de réseau, donc autant essayer quand même !  ». Sans réponse, il insiste « toutes les semaines  ». Son culot est récompensé lorsque Stéphanie Douet, productrice chez Sensito, l’appelle alors qu’il est en plein cours de sport : « je ne pouvais pas répondre, alors j’ai écouté le message : elle voulait qu’on se rencontre, que je monte à Paris. Alors, j’ai séché les cours pour aller présenter mon film  ». Après leur rencontre, elle accepte de produire le film : la belle histoire est lancée.

Du culot, il en a aussi lorsqu’il contacte Noémie Merlant. Le rôle est fait pour elle, il en est persuadé. Il envoie le scénario par mail à son agent et profite d’une avant première de l’actrice à Aix-en-Provence pour venir lui parler à la fin de la séance et lui proposer son film. Elle lui promet de le lire et de le rappeler si cela l’intéresse : « un mois plus tard, elle m’appelle et me dit : « ça m’a beaucoup plu, viens à Paris, on boit un café pour en parler »  ».

Il fait enfin preuve d’audace pour contacter Guillaume Gouix, qui par chance est dans la même agence que lui. Le scénario est lui aussi envoyé par mail, et trois jours plus tard, ils se retrouvent pour boire un café. Pour le reste de son équipe, devant comme derrière la caméra, Nathan approche des personnes avec qui il veut travailler, certains avec le même culot, d’autres avec l’appui précieux de sa production.

La jeunesse, ce n’est pas un atout, c’est une fierté

© sensito – rezofilms – les drapeaux de papier

Réaliser un premier film à 19 ans, c’est peu banal. Pourtant, quand on le lui demande, Nathan ne veut pas que sa jeunesse soit un étendard : « je revendique ma jeunesse, mais je veux qu’on juge mon film comme un autre. C’est contradictoire, c’est vrai. Je n’ai pas envie qu’on me pardonne des choses parce que j’ai 18 ans, mais d’un autre côté je n’ai pas envie qu’on traite mon film comme le premier de quelqu’un qui a 40 ansJ’ai envie qu’on comprenne que c’est le premier film d’un réalisateur de 19 ans, qu’on l’accepte, mais pas que ça devienne un objet de fascination ou de détestation  ».

La jeunesse est inconsciemment là dans son écriture : « j’essaye de ne pas penser à ma jeunesse quand j’écris. Déjà, mon film n’est pas autobiographique, et mon but n’est pas de faire un film sur la jeunesse au seul motif que je suis jeune. J’ai juste envie d’écrire sur un sujet qui me touche. On dirait que je renie ma jeunesse (rires), mais je pense que ça intervient partout dans l’écriture. Déjà, j’ai pas les codes, pas l’expérience, pas la manière de parler de quelqu’un qui a 50 ans, donc je pense que c’est une fatalité : quoi qu’il arrive je suis jeune, donc indirectement, ça influence forcément ce que je fais. Je suis content quand on me dit que mon film est dynamique, jeune, alors que ce n’était pas un de mes buts. La jeunesse, ce n’est pas un atout, c’est une fierté : la fierté d’identifier ce film à ce pourquoi et quand je l’ai écrit. Ça a pu être une faiblesse, lorsque des financiers ont douté et refusé de mettre de l’argent dans le film, et je les comprends. Je pense que l’on peut vraiment en faire une force de cette jeunesse, sans pour autant s’éterniser dessus. »

D’ailleurs, son équipe ne lui en a jamais tenu rigueur : « pour les premières rencontres avec la productrice, les acteurs et l’équipe, il y avait toujours le petit mot pour rire, la blague sur ma jeunesse, mais une fois les préjugés disparus, la discussion était fluide, je n’avais pas l’impression d’être jugé… on passait rapidement à autre chose, on avait un film à faire !  ». La réalisation était quelque chose de nouveau pour Nathan, il avait besoin d’un repère et il l’a trouvé dans sa région natale : « je n’ai toujours connu que le Sud. On a tourné à coté de chez mes grands-parents, dans l’Intermarché où j’ai toujours fait mes courses, à la plage où je suis allé des milliers de fois… Des lieux qui me tiennent à cœurL’équipe était parisienne, c’étaient des inconnus pour moi avant le tournage. Les acteurs, pareil. Le Sud, c’était un repère : ce n’était pas moi qui allais chez eux, c’est eux qui venaient chez moi, ça me permettait de garder un point central pour me dire que l’équipe venait travailler sur mon film, qui est devenu le nôtre. Il y avait un sentiment de sécurité à tourner dans le Sud  ».

 Je porte ces comédiens et cette équipe dans mon cœur à la meilleure place

Son équipe, c’est sa grande joie. Nathan avait ses idées, et son équipe et ses comédiens ont permis la matérialisation de celles-ci. « J’ai eu de la chance d’avoir une équipe comme ça : souvent quand je parle de l’équipe, c’est coupé dans les interviews. C’est comme ça, mais voilà il faut le rappeler : je porte ces comédiens et cette équipe dans mon cœur à la meilleure place ».

En fait, son équipe, c’est ce qui a rendu cette expérience formidable selon lui : « ce film, c’était trop cool de le faire. Noémie, Guillaume, Alysson, Sébastien, Anne, Jérôme [les acteurs du film]… Ce sont des comédiens incroyables, j’ai beaucoup d’admiration pour eux. J’ai adoré cette expérience grâce à toute mon équipe. Ma productrice, surtout, elle m’a poussé dans mes retranchements, elle m’a questionné, elle a éclairé le scénario toujours en respectant le sens du film que j’avais envie de faire ».

Quand on lui demande si finalement son équipe ne fut pas les profs qu’il n’a pas eu dans l’école qu’il n’a pas fait, il répond : « c’est un peu ça, mais c’étaient des très bons profs alors, car je ne me suis jamais senti élève face à un prof. On travaillait ensemble, on apprenait ensemble les uns des autres ».

© sensito – rezofilms – les drapeaux de papier

Quand je vois un film, je me dis : l’Humain est bien

Quand on lui demande d’où vient son goût pour le cinéma, quelles sont ses références, ses inspirations, Nathan cite quelques réalisateurs « Terrence Malick, Jacques Audiard, Miyazaki, Xavier Dolan…  », puis quelques films en vrac, et il s’arrête soudainement : « en fait j’aime le cinéma dans sa diversité : j’aime aller piocher des références un peu partout. Le cinéma, c’est un art fédérateur. Dans une salle, les cœurs battent à l’unisson, on ressent la même émotion que son voisin. Il y a une vraie union, ça me fait croire à une âme universelle que tout le monde partagerait. C’est aussi un merveilleux moyen de s’exprimer, de parler de choses importantes ou non. C’est un art qui reflète une grande humanité, peu importe le genre de film. Quand je vois un film, je me dis : l’Humain est bien, on est formidable, on peut faire des trucs hyper touchants ».

Puis, pour illustrer son propos, il parle de son film et de ce qu’il voulait transmettre dans son cinéma : «  j’avais envie de faire un film avec beaucoup d’émotivité. Je parle pas de l’émotion du spectateur, mais celle des acteurs. Je voulais que quand ils pleurent, ils pleurent vraiment, que quand ils rient, ils rient fort, quand ils s’énervent, ils crient, je ne voulais pas amoindrir ou théâtraliser les sentiments ».

© sensito – rezofilms – les drapeaux de papier

On ne fait pas des films pour nous : j’ai voulu faire ce film pour le public

C’est cette émotivité, cette émotion, qui semble être le fer de lance de ce que Nathan veut faire des Drapeaux de papier. Il veut que le film soit vu et partagé : « les interviews, c’est un exercice solitaire mais que j’aime bien : je me dis que plein de films sortent chaque semaine, et si parler de ma jeunesse et dire que j’ai 19 ans plaît aux journalistes et aux gens, et que ça crée quelque chose autour du film, mais tant mieux, profitons-en, ça fait de la pub ! J’ai tellement envie que les gens voient ce film, que ça leur plaise, que je ferais tout pour que les gens aillent le voir. Je dis souvent à mon distributeur : je vendrais mon âme pour que le film soit vu ».

C’est que Nathan aime reçevoir les avis des spectateurs. La tournée des festivals, à l’automne, l’a renforcé dans cette conviction : « au festival de La Roche Sur Yon, il s’est passé un truc super fort dans la salle pendant la projection, on a vraiment senti un engouement ». C’est peu dire que le film a plu : alors qu’il n’était pas en compétition officielle, et qu’il ne pouvait donc recevoir que le prix du public et celui des lycéens, il les a raflés tous les deux. Nathan joue avec son film dans la cour des grands : avec le prix du public 2018, il succède aux chefs d’œuvre Manchester By The Sea et 3 billboards : les panneaux de la vengeance, lauréats du prix du public en 2016 et 2017.

C’est un véritable enthousiasme qui semble se créer autour du film, autant chez le public que chez les professionnels : « les salles où on va présenter le film en avant première nous envoient des messages très touchants, nous disent que le film les a bouleversées, et c’est trop bien ! On ne fait pas des films pour nous, j’ai pas envie de faire un film expérimental qui ne plairait qu’à moi. J’ai voulu faire ce film pour le public, et savoir qu’il le reçoit comme ça, c’est chouette ! ».

La pratique, c’est la belle école

© sensito – rezofilms – les drapeaux de papier

Fort du culot de sa jeunesse, de l’émotivité de son cinéma, de son goût pour le public, de son sens du collectif, et de son respect pour son équipe, Nathan est promis à une belle et longue carrière. « Déjà, ça m’a énormément appris : la pratique est une grande école, peut être pas la meilleure, mais la belle école. Je ne renie pas les écoles, j’ai juste eu la chance et le privilège de faire un film avant une école. On apprend beaucoup. J’ai adoré faire ce film, et je suis déjà sur le prochain… Comme je suis très superstitieux, je ne parle des choses que quand elles sont faites…  ». On n’en saura donc pas plus sur ses prochains projets, mais qu’importe, nous avons déjà Les drapeaux de papier à aller savourer, dès le 13 février au cinéma.

Finalement, c’est une véritable leçon que Nathan offre : celle qui veut que tout soit possible. « Cela me fait dire qu’aujourd’hui, on peut réaliser un film à 18 ans avec le système du cinéma français actuel, pleins de portes sont ouvertes, il faut juste avoir vraiment envie de faire le film et beaucoup travailler  ». Qu’importe l’âge, pourvu qu’on ait l’envie.

image de couverture :  © sensito – rezofilms – les drapeaux de papier