La fashion week masculine des collections automne-hiver 2019/2020 a pris fin la semaine dernière. En ce début de nouvelle année, rien n’était plus excitant que de décrypter les looks des messieurs pour espérer faire un constat sur ce qu’il en est de la virilité. Car au vu de l’ampleur des débats féministes dans l’espace public et l’émergence des questions liées au genre, les hommes ont du pain sur la planche. Si de nombreuses maisons de couture font le choix de présenter leurs collections homme et femme ensemble, l’habit doit tout de même s’adapter aux corporéités de chacun. Et celle de l’homme, où en est-elle ? Malgré l’effervescence de marques non genrées, les stigmates persistent, d’autant plus que le discours de celles-ci sur la mode et le genre demeure encore bien pauvre. Il ne s’agit pas seulement de proposer des t-shirts informes unisexes pour aller par-delà les corps, et braver les interdits identitaires… Cette fashion week masculine doit être perçue, en ce sens, comme une jauge de la virilité dans la pépinière mode des identités, pour comprendre comment il est désormais possible de s’habiller, et d’être un homme.

La mode n’est pas qu’une histoire de femmes. D’ailleurs, elle a (trop ?) été écrite par les hommes pour en dire autant. Armani, Lagerfeld, et, plus récents, Abloh ou Slimane, mènent le cortège en terme de tendances. Mais les hommes ont souvent été collés au rôle d’inquisiteur, à juger les tenues des femmes, à en faire l’apanage de leurs lubies personnelles. Mais qu’en est-il d’eux ? Sous les trois pièces des gentlemen, peu d’originalité. Heureusement, les temps changent et la virilité aussi. Or, il n’est pas aisé de la redéfinir sans en faire un simple duplicata de la mode féminine. Cela serait grotesque et réducteur : les hommes aussi ont le droit à une mode à eux, pour eux. Comment épouser les lignes de leurs corps, que la société a viré de l’écran pour ne retenir que celui, assurément plus beau et attractif, des lestes vénus ? Pour les créateurs, c’est un appel au génie du textile qu’il faut lancer : à l’abordage des dés à coudre et des étoffes ! Il est temps de déterrer le David qui est en chacun de ces êtres testostéronés, et de pétrir leurs peaux pour mieux les libérer. Michel-Ange de la mode, révèle toi : il est grand temps de lever les carcans, et laisser à l’homme son juste droit à la beauté.

La saison dernière, et toutes celles depuis le début des années 2010, n’offraient aux hommes que peu de possibilités pour explorer leur corps par la mode. Tous cantonnés au streetwear, pour avoir l’air à l’aise et dans l’air du temps, ils n’ont pu porter que des baskets multicolores et des hoodies de trois fois leur taille. Si l’entreprise a d’abord semblé géniale, elle s’essouffle déjà. Le spectre doit s’agrandir, car tous les hommes ne sont plus des ados, et la vie implique parfois des tenues de taille pour des évènements grandioses. La fashion week de cette saison a donc, pour la plupart des défilés, évincé la carte street du vocabulaire de la virilité. Au contraire, un retour aux classiques s’impose maintenant : pour réinventer leur genre, les hommes doivent revenir à leurs origines.

Le grand revenant, c’est le costume, ou plus exactement le tailoring : pour le tailleur, il s’agit de savoir couper juste, couper droit. Cet habituel du vestiaire masculin s’est retrouvé dans tous les plus grands défilés de la saison. Kim Jones, chez Dior Men, l’a rendu romantique, version mauve pâle et satinée. Chez Prada, il se porte nu en-dessous, tourmenté et sensuel, près du corps, comme il n’a jamais été le cas. Les cheveux longs, roses ou violets, les ceintures à la taille redéfinissent la silhouette masculine, plus vulnérable et androgyne. Mais c’est surtout Hedi Slimane, pour son premier défilé homme chez Celine (sans l’accent, s’il vous plaît), qui a fait du costume la pièce maître de la saison. À la Matrix avec des lunettes noires nuit, il laisse lui aussi place à l’androgynie, en mixant pantalons en cuir moulants et manteaux mi-cuisse.

via vogue.fr

Entre deux coupettes de champ’ et deux costumes aiguisés, certains défilés se sont moqués de ces grands crus de la mode pour retourner le champ de la virilité. Dynamiter l’interdit, mais dans la subtilité : cette affaire de dosage n’est pas toujours approuvée. Certains préfèrent assumer une révolution du genre sans faire de détours : c’est le cas de Ludovic de Saint Sernin, où cropped tops, tétons et bustiers moulent le buste de nos David-en-devenir. Pourquoi une découpe devrait-elle définir le niveau de virilité ? La mode, ici, s’amuse et rend aux mâles leur incandescence et leur fragilité, sans compromis.

Ludovic de Saint Sernin via vogue.fr

D’autres alternatives préfèrent s’imposer en douceur, main tendue aux hommes pour sortir de leur identité mode morose. La transparence est sur tous les terrains : Fendi, Loewe (sous forme de mailles – qui se déclinent aussi en tuniques), et surtout Louis Vuitton. Virgil Abloh, pour son deuxième défilé homme au sein de la maison, a surpassé ses penchants street pour tendre vers un luxe plus mature. Probablement le défilé le plus attendu, certainement le plus réussi, il invente de nouvelles formes pour régénérer la virilité. Il faut lui adresser une identité propre : la calquer des défilés féminins serait une erreur, et serait sûrement tournée en ridicule par les hommes eux-mêmes. Alors Abloh construit des silhouettes architecturales, tout en volume, y dresse des drapeaux, des motifs pied-de-poule en forme d’Afrique, des jupes culottes et des chapeaux, des plaids rabibochés en écharpes, des vestes droites cintrées, les couleurs en total look, transparence et marcel à la clé… Il y a autant de coupes que de corps. La diversité elle aussi se doit d’être masculinisée.

Les accessoires de la saison sont sans hésiter le harnais (vu porté sur Timothée Chalamet en Off-White) et le sac à main, désormais incontournable pour tout vestiaire d’homme qui se respecte.

chalamet en Off White (golden globes) via pinterest

Malgré ces jolies avancées, certes encore timides, pour reconstruire une virilité plaisante et libre, la mode s’offusque encore et s’enferme dans des règles aigries d’un temps dépassé… Dolce&Gabbanna et Philipp Plein opèrent un retour en arrière pour représenter des hommes fiers, puissants, totalitaires dans une énergie phallique et désuète. Armani aussi, avec l’aigle sur les pulls pour bien appuyer leur puissance guerrière. Là-bas, l’homme est business man la semaine, chasseur en temps libre. Aussi coureur de jupons, mais cela va de soi. Belle perspective d’identité pour ceux à qui la mode continue de faire des pieds-de-nez.

C’est sans compter tout ce que la mode masculine a décidé d’évincer de son champ : peu de bijoux, peu d’accessoires. Exit le maquillage… Pourtant, Cody Fern est un adepte, et son apparition aux Golden Globes, chemise transparente et paupières fumées de fard, a fait sensation.

Cody Fern aux Golden Globes via cosmopolitain.fr

Cela peut être risible pour certains, abject pour d’autres. Mais il est nécessaire de passer par là, de normaliser ces coutumes nouvelles pour introduire de nouveaux standards de beauté. Les hommes ont bien ri, à épier les femmes et à les réduire à leur beauté, mais ils en ont oublié l’importance d’accorder du soin à leur propre apparence. La beauté doit bien passer par ces étapes liminaires de badigeonnage, où le corps se couvre d’encens, de crèmes, de breloques. Il est du recours de la mode de normaliser un vestiaire où la virilité ne joue plus à son propre jeu, car il est un piège malsain et dangereux. Il faut normaliser l’éventail des possibles et la féminisation des hommes, car c’est seulement ainsi que l’égalité peut prendre sens. Que les hommes peuvent accepter tout ce qui fait d’eux des hommes : les sentiments, la vulnérabilité, la coquetterie, le désir… et bien plus.

Atrophier les interdits dictés par une virilité idiote, où l’homme est un beau gosse aux lunettes d’aviateur, peut instaurer un discours libre entre les genres, respect pour clé de voûte. L’identité des hommes y est en jeu, leur vitalité aussi. C’est pour contrer les menaces de mort reçues par Bilal Hassani, d’avoir porté des perruques et embrasser une identité pleine, saine, et infinie, qu’il faut redynamiser la mode masculine. Qu’ils ne perdent pas cette bataille, les messieurs, car elle engage le pronostic vital de leur propre espèce : la virilité doit se dépoussiérer, pour laisser vivre et laisser aller, pour être, et ainsi devenir.

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