En philosophie, la question de la vertu est centrale. Elle est au cœur de nombreuses réflexions, de nombreuses doctrines, et des philosophes tels que Socrate ou Pascal en font une de leurs principales préoccupations. Mais heureusement, lorsqu’il est question de géopolitique, elle passe au second plan ; les calculs électoraux et les relations diplomatiques priment sur la vertu sans la moindre hésitation. Et cela même quand l’intégrité d’une nation est concernée. C’est ainsi que, face aux pressions politiques venues de toute l’Europe – et même d’au-delà -, Médecins Sans Frontières et SOS Méditerranée ont été contraints de « mettre un terme » aux opérations de sauvetage de l’Aquarius, l’un des navires les plus polémiques de son ère. L’humanité est-elle définitivement vaincue par la peur ?

© Ministerio de Defensa VIA FLICKR

Le symbole d’une humanité…

Affrété en 2016 par l’ONG SOS Méditerranée, le navire de sauvetage européen avait enchaîné les pavillons, c’est-à-dire les autorisations de navigation. Malgré les difficultés auxquelles il faisait face, souvent plus politiques que matérielles, il représentait aux yeux du monde entier un symbole de l’humanité des Européens, mis à mal par la montée de l’extrême-droite en Italie, en Hongrie ou en Pologne. Il s’agissait là d’une perception tout à fait justifiée, puisqu’en deux ans de navigation le navire a porté secours à près de 30 000 personnes, d’origines Camerounaise, Érythréenne, Ivoirienne, Guinéenne, Gambienne et Libyenne.

…constamment remis en cause…

Pourtant le 6 décembre, SOS Méditerranée annonce devoir mettre fin aux opérations de sauvetage de l’Aquarius.

Dix-huit mois de criminalisation, de décrédibilisation et de diffamation contre les ONG de recherche et de sauvetage ont encore davantage fragilisé les capacités de sauvetage en mer

déclarait SOS méditerranée dans un communiqué

Et pour cause, les détracteurs du sauvetage organisé en mer n’ont pas été en reste ces dernières années. En passant d’Emmanuel Macron, pour qui le navire Lifeline faisait « le jeu des passeurs », à Matteo Salvini qui se félicitait d’avoir refusé l’accès aux ports italiens à 629 rescapés en juin dernier, les pressions de dirigeants européens quant à la libre navigation du navire n’avaient de cesse d’inquiéter les membres de SOS Méditerranée. En plus de cela s’ajoute l’agression de membres de l’ONG au sein même du siège marseillais de l’organisation, en octobre 2018, par le collectif Génération Identitaire. Des personnalités d’extrême-droite ont été jusqu’à prendre la défense du collectif dans le journal Valeurs Actuelles, et ont appelé à faire cesser les activités de l’Aquarius. Enfin, le désenchantement atteint son paroxysme le 28 septembre 2018, tandis que le Panama s’apprête à retirer son pavillon à l’Aquarius. Une pétition récolte alors plus de 200 000 signatures, et 40 000 manifestants sortent dans les rues d’Europe. Rien n’y fait : l’Aquarius, dépourvu de pavillon, est condamné à cesser ses activités.

…et cela jusqu’au déshonneur

Rien ne peut être plus déshonorant pour une patrie que le reniement de son éthique. Alors que le racisme et la haine envers les réfugiés croissent constamment en Europe, ni la France ni l’Union Européenne n’ont su protéger l’Aquarius. L’équation est pourtant simple : est-il envisageable, par pragmatisme, de laisser mourir des gens en mer ? Lorsque des enjeux électoraux l’imposent, il semble que oui. En plus de trahir ses engagements en matière de Droits Humains et de Droit International, la France, en ignorant les demandes de pavillon de l’Aquarius, envoie un message fort au reste du monde, et en particulier aux personnes tentées d’émigrer : nous ne voulons pas de vous. Si les grands décideurs n’ont de cesse de mettre en garde contre un isolationnisme économique à même de fragiliser l’économie mondiale, le danger réside sans doute davantage en l’isolationnisme sociétal vis-à-vis des personnes dans la misère.

Pourtant, SOS Méditerranée ne s’avoue pas vaincue. Sophie Beau, directrice de l’antenne française de l’ONG, déclare : « Sauver des vies en mer est et restera notre mission et, aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin du soutien de tous les citoyens qui croient encore en nos valeurs d’humanité en mer et désirent concourir à nos efforts pour trouver un nouveau navire et un nouveau pavillon. ». Si l’honneur de nos « nations civilisées », qui laissent mourir en mer d’autres êtres humains, est plus que profondément atteint, il semble pourtant que tout espoir ne soit pas perdu. Malgré les difficultés et les attaques politiques, les membres de l’ONG maintiennent le cap. Respect, moussaillon : puisse votre conviction nous sauver tous du sévère jugement de l’Histoire !