Par un après-midi d’automne, je me suis rendue chez Melina Panayotopoulos en région parisienne. Avec sa maquilleuse et son modèle, elle peaufinait les derniers détails de son projet du jour : une séance-photo sur le thème « petite-amie revancharde », toute en couleurs et en contrastes. Pour L’Alter Ego, j’ai rencontré cette étoile montante de la photographie : voici le 2ème épisode de la série bimensuelle « Rising Stars ».

Melina (@melina.panos), Orvana (@vavou.jpg) et Jawhara (@cybrotf) se sont rencontrées sur Instagram et collaborent régulièrement depuis. Leur complicité est enthousiasmante et leur talent impressionnant. Elles travaillent aujourd’hui sur une séance-photo dont le décor a été entièrement créé et conçu par Melina, entre objets glanés et néons rubescents. Avant de commencer le shooting, la jeune photographe s’affaire pour effectuer les derniers réglages, superviser le maquillage de sa modèle et tirer le meilleur de cet après-midi. Ses directives sont claires, précises et toujours bienveillantes. Bien que plongée dans ce bouillonnement réjouissant, elle a pris le temps de répondre à quelques questions…

© Melina Panayotopoulos

Bonjour Melina, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Melina : « Bonjour ! Je m’appelle Melina Panayotopoulos, j’ai 23 ans et je suis étudiante en architecture et photographe. »

Comment définirais-tu ton style de photo ?

Melina : « Presque kitsch, un peu épileptique, amateur. »

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la photographie ?

Melina : « Rien de particulier, si ce n’est la simple curiosité. J’étais très jeune quand j’ai commencé : la première fois que j’ai eu un appareil photo entre les mains, c’était au collège. Comme tout le monde, j’ai d’abord fait des photos de vacances. J’ai toujours été intéressée par l’art et l’accessibilité de la photographie m’a séduite. La photographie est un art très démocratique, il était donc facile pour moi de m’y plonger. »

Qu’est-ce que tu préfères photographier ?

Melina : « Les femmes. Les gens en général, mais les femmes en particulier. Peut-être que cela s’inscrit dans une démarche intellectuelle – consciente ou non – car je suis profondément féministe. Je trouve que les femmes sont beaucoup plus belles et intéressantes à photographier, qu’elles possèdent une expressivité que les hommes n’ont pas. Le fait que je sois moi-même une femme joue certainement, cela touche davantage ma sensibilité. »

© Melina Panayotopoulos

Est-ce que tu ne trouves pas que la photographie a parfois tendance à objectifier (1) les femmes ?

Melina : « La ligne est fine entre d’un côté l’objectification par « Jean-Michel photographe » qui fait des séances de boudoir en noir et blanc avec des masques vénitiens… et de l’autre le travail de la nouvelle génération qui est plus sensibilisée à ce phénomène et ne voit plus la personne comme un objet, mais plutôt comme un support pour véhiculer un message politique ou intellectuel fort. Cependant, je pense vraiment qu’il y a moins d’objectification aujourd’hui. »

Si les femmes sont tes sujets photographiques de prédilection, qu’aimes-tu le moins photographier ?

Melina : « Les hommes ! [rires] Blague à part, je n’ai jamais vraiment aimé photographier les paysages car ce n’est pas un domaine pour lequel je suis très douée. Je ne me suis jamais essayée à la photographie d’objets et aux natures mortes. Je suis plutôt intéressée par le vivant donc je photographie surtout des gens, même si je me suis récemment exercée à photographier des animaux pour un shooting avec des chevaux, et c’était très plaisant ! »

Pourrais-tu nous décrire le déroulement d’une séance-photo type, étape par étape ?

Melina : « Le déroulement d’une séance ne sera pas le même en studio ou en extérieur. L’idée d’une séance en extérieur me viendra le plus souvent d’un lieu que j’ai repéré, parfois d’un modèle dont j’aime le style. En studio, je peux être inspirée par des choses aussi variées qu’un maquillage original ou qu’un bout de tissu trouvé au Marché Saint-Pierre (2). Je peux aussi travailler sur des thématiques liées au calendrier (comme Halloween ou la Saint-Valentin) ou sur des esthétiques particulières : futuristes, urbaines, androgynes…

Une fois ces idées réunies, je fixe une date avec les modèles, les maquilleurs, les stylistes et toutes les personnes engagées dans le projet – en prenant en compte la météo lorsqu’il s’agit d’une séance en extérieur. Le jour de la prise de vue, on discute encore avec tout le monde de la séance, on règle les derniers détails et on se lance.

Il faut ensuite retoucher les photos, voir si elles conviennent à tout le monde, et les publier. Pour la publication, j’utilise une application qui me permet de voir mon fil Instagram en amont et de déterminer quelles photos poster et dans quel ordre, pour que tout s’enchaîne harmonieusement. »

©Tahani Samiri

Préfères-tu faire tes prises de vue en  extérieur ou studio ?

Melina : « J’ai longtemps été allergique au studio – peut-être parce que je ne pouvais pas me permettre un studio professionnel. Mais maintenant que j’ai commencé le travail en studio, j’y prends goût ! Le studio est vraiment intéressant car il demande beaucoup d’organisation. Mais les deux exercices sont très différents. »

Quel matériel utilises-tu pour photographier ? En changes-tu souvent ?

Melina : « En ce moment, j’utilise un Sony Alpha 77. J’avais déjà un Sony amateur auparavant mais j’en ai changé il y a environ deux ans. Je suis fidèle à la marque pour des raisons principalement financières, car changer de boîtier signifie également changer d’objectifs… et cela a un coût. Je me suis équipée récemment de deux parapluies avec de la lumière et d’un portique pour tenir les fonds en studio. J’ai aussi un réflecteur qui me sert surtout en extérieur, par temps couvert. J’aime bien l’idée de devoir faire avec ce que l’on a sans toujours chercher à acquérir du matériel professionnel. Pour moi la qualité du travail ne passe pas seulement par la technicité des appareils. Au contraire, la débrouille peut encourager la créativité. »

Cette créativité, t’arrive-t-il de la stimuler en observant le travail d’autres photographes ?

Melina : « Je suis touchée par les photographies de certains artistes comme David LaChapelle ou Pierre et Gilles, qui travaillent sur des couleurs très vives, à la limite du kitsch. Mes études d’architecture m’ont permis d’être plus attentive aux perspectives et aux éclairages et de mieux comprendre les espaces. En cela, je suis très admirative du travail de James Turrell, un artiste du land art (3) qui questionne la frontière entre le vrai et le faux.

En règle générale, je regarde très peu le travail d’autres photographes de ma génération, qu’ils soient professionnels ou amateurs. A une époque où l’on est bombardé d’images, notamment sur Instagram, on retrouve malheureusement peu d’originalité dans les contenus : beaucoup de photos se ressemblent, sont retouchées de la même façon… Plutôt que de m’enfermer dans ces standards, j’essaye de revendiquer un style parfois criard mais vraiment personnel. »

© Melina Panayotopoulos

Tu parlais des photographes de ta génération : penses-tu que ta génération apporte un nouveau souffle à la photographie ? Ou plus généralement : est-ce que le travail d’un jeune photographe sera différent de celui d’un photographe plus expérimenté, selon toi ?

Melina : « Tout dépend de la façon dont on travaille. Si l’on crée toujours en référence à ce que des photographes expérimentés ont déjà fait, il y a un risque de tourner en rond. Mais aujourd’hui les consciences sont bien plus éveillées qu’autrefois. En travaillant avec des sujets humains, qui véhiculent nécessairement des questionnements sociaux et politiques, le résultat ne peut être que différent. Le contexte social influence beaucoup la manière dont on va produire de l’art, et les prises de conscience en matière de racisme, d’homophobie ou de validisme (4) ont par exemple permis un certain renouveau en photographie. De ce point de vue, notre génération est assez passionnante. »

Si l’art est politique, crois-tu que la photographie puisse être utilisée comme moyen d’action et, à son échelle, changer les choses ?

Melina : « C’est difficile à dire car la photographie est un terme très général. Dans des domaines éloignés du mien, comme la photographie de reportage ou de journalisme, on confronte directement les gens à la réalité et à ce qui se passe ailleurs – c’est bénéfique. Mais même dans la photographie de mode, qui peut sembler plus anodine, il y a une volonté de changer les choses : en mettant en avant des mannequins racisés ou non valides, on change les standards de représentativité et on force les gens à regarder la société dans sa diversité. A cet égard, je pense que la photographie peut changer le monde, oui – j’ai en tout cas envie de le croire. »

Art, instrument politique… quelle définition donnerais-tu de la photographie ?

Melina : « Je préciserais que cette définition est propre à chacun. Instinctivement, je dirais qu’il s’agit de figer un instant t. Mais cette définition est remise en cause par des outils tels que les Live Photos (5) qui ne réduisent plus la photographie qu’à un seul instant. De façon plus personnelle, je conçois la photographie comme un moyen de véhiculer une esthétique, une façon de voir le monde et les gens qui m’entourent. »

Qu’est-ce qu’une photographie réussie, selon toi ?

Melina : « Une photographie réussie est une photographie qui dégage du caractère, une personnalité. Même si je ne l’apprécie pas personnellement, elle me fait réfléchir. Souvent, il s’agit pour moi d’une photographie bien composée, qui a plusieurs niveaux de lecture, des éléments qui m’interpellent les uns après les autres pour leur beauté ou leur justesse. L’important est avant tout de toucher quelque chose chez le spectateur. Je pense que le « beau » n’existe pas : on a longtemps voulu nous faire croire que le beau était une femme blanche et mince, puis une femme brune et pulpeuse… Mais l’essentiel doit d’abord être ce qui nous émeut. Une photographie réussie pour quelqu’un peut sembler très laide à quelqu’un d’autre. »

© Melina Panayotopoulos

A quoi ressemblerait ta séance-photo parfaite ?

Melina : « Sans hésitation, le lieu serait la salle de réunion du siège du Parti Communiste Français à Paris, dessinée par Oscar Niemeyer. C’est un lieu qui s’ouvre de plus en plus [on l’a vu dans un clip d’Angèle ou dans le dernier film de Quentin Dupieux ndlr.] et dans lequel je ne désespère pas de pouvoir shooter un jour ! Pour ce qui est des modèles, j’ai aimé travailler avec nombre d’entre eux, alors je n’ai pas d’idée préconçue. Toutefois, je serais ravie de pouvoir collaborer avec des groupes que j’admire comme Bagarre ou The Pirouettes car ils apportent un nouveau souffle à la scène musicale française, et j’aime leur univers. »

Comment envisages-tu l’avenir ?

Melina : « Si je dois finir photographe, c’est pour devenir le nouveau Jean-Paul Goude (6) sinon rien (rires). Plus sérieusement, par excès d’humilité ou par manque de courage, je n’ose pas encore m’imaginer photographe professionnelle. On dit souvent que la passion s’arrête lorsque l’on commence à être payé pour l’exercer – et une part de moi a peur de tuer cette relation passionnelle que j’entretiens avec la photographie. Pour le moment, je m’oriente donc plutôt vers la scénographie qui est un bon compromis entre mes études et la photo. Néanmoins, je continuerai toujours à prendre des photos. Je sens que je peux encore évoluer, et je m’aperçois que j’ai déjà énormément progressé quand je compare mes photos d’aujourd’hui à celles d’il y a quelques années. Pour moi, la consécration ne viendra pas forcément du fait d’être exposée ou publiée, mais plutôt de parvenir à créer l’image que j’imagine. »

Un conseil à donner à quelqu’un qui souhaiterait débuter dans la photographie ?

Melina : « Prendre beaucoup, beaucoup, beaucoup de photos ! Et ne jamais s’arrêter. Personnellement je photographie depuis des années, mais mon travail n’est vraiment cool que depuis un ou deux ans. Sans pratiquer, impossible de développer son style et de s’améliorer. »

Merci Melina !

Melina : « Merci à toi. »

Pour retrouver le travail de Melina, c’est ici : https://www.instagram.com/melina.panos/

Et ici : www.melinapanos.com
Et pour être photographié·e : https://drive.google.com/file/d/1C9I_QbgcVJWj1Rj0o1nmC8ptZSzQfqLn/view

(1)  L’objectification est une forme de déshumanisation, consciente ou inconsciente, qui consiste à rabaisser des sujets (ici les femmes) au rang d’objets.

(2)  Le Marché Saint-Pierre est un grand marché aux tissus situé dans le 18ème arrondissement de Paris.

(3)  Le land art est un mouvement d’art contemporain dans lequel les artistes s’émancipent du cadre des musées ou des galeries pour créer et exposer leurs oeuvres – souvent éphémères – en extérieur.

(4)  Le validisme désigne une discrimination envers les personnes en situation de handicap.

(5)  Les Live Photos sont un outil disponible sur les appareils Apple et permettant de capturer un instant de 2 à 3 secondes comme une photographie.

(6)  Jean-Paul Goude est un photographe français, célèbre dans le monde entier pour ses photos de mode et de publicité réalisées des années 1980 à 2000.

image de couverture : © Melina Panayotopoulos