De beaux projets sortis depuis janvier, musique déjà datée mais qui fera date. À votre seule écoute, transportez-nous à mille années-lumières ou, au contraire, confrontez-nous à l’irrésistible vérité avec confiance, panache ou désespoir. Les notes résonnent encore dans l’air silencieux, à la lisière d’une nouvelle année. Nous retenons notre souffle.

Sfera Ebbasta – Rockstar

Et si l’album trap européen de l’année nous venait d’Italie ? 26 ans, une allure de dandy futuriste un peu gangster, le timbre grave et reconnaissable entre tous, Sfera Ebbasta est l’étoile montante du rap italien. Pour sa quatrième mixtape, la bien-nommée Rockstar, l’artiste milanais livre une dizaine de morceaux entre trap traditionnelle et excentricités réjouissantes. L’album se décline en une version internationale (invitant notamment Quavo, Tinie Tempah ou Miami Yacine) et en une réédition sortie en décembre, Popstar, où l’on croise, au détour de nouveaux morceaux et ré-interprétations, les Français Lacrim et SCH. Si les influences de Sfera sont d’abord américaines, c’est bien l’Europe que le rappeur espère conquérir à grands coups de phrasé onduleux, bien accompagné par les productions facétieuses et efficaces de son ami Charlie Charles.

MGMT – Little Dark Age

Lassés de leur abstraction psychédélique pourtant délectable, les new-yorkais Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser s’en reviennent de la musique cérébrale pour construire un quatrième projet synth-pop plus dansant — mais gothique à souhait. Au programme, le désormais classique retour aux 80s. Pas celui qui agace, loin de là. MGMT semble se jurer d’y apporter toujours sa saveur cynique personnelle, sa mélancolie grinçante si dérangeante. Les sonorités et les textes, bien que morbides, frappent de plein fouet et sont susceptibles de déclencher à tout moment une euphorie incontrôlée chez son public. On retient également deux merveilleux concerts donnés à Paris, le premier hivernal, le second estival, et on conclut que toutes les saisons appartiennent à MGMT. (En lire davantage sur l’album Little Dark Age)

The Voidz – Virtue

Plus abordable que leur premier album Tyranny, le groupe parallèle de Julian Casablancas, chanteur mythique des Strokes, ne s’est pour le moins pas assagi. Dans une ambiance post-apocalyptique, les boys sont en révolte. Ils s’en prennent au gouvernement américain, à sa politique migratoire agressive, à sa guerre menée au Moyen-Orient mais aussi au racisme, aux inégalités, au consumérisme responsable de la pollution, au capitalisme. Virtue est hanté des mensonges des white devils (diables blancs). Casablancas l’anarcho-communiste ? En tout cas, celui doté d’initiales messianiques prend son rôle de prêcheur à coeur et ce n’est pas pour nous déplaire. Cette bonne parole est diffusée sur un genre nouveau, le « cyber-arabic prison jazz » mais surtout sur un mélange de tous les projets précédents de Julian Casablancas : The Strokes, son album solo Phrazes for the Young et bien sûr Tyranny.  (En lire davantage sur Virtue)

Clara Luciani – Sainte Victoire

Parfois, Clara Luciani aimerait être une sorte de fleur. Cela règlerait bien des soucis. Quand elle commence son discours musical, tout se fige. Les graves sont francs, hantés et tristes, venus -on le jurerait- des entrailles. Puis aux refrains apparaissent les aigus, fragiles, plus étiolés. Son orchestre de chambre porte la beauté du ton, d’une basse rock entêtante jusqu’aux cuivres évasifs et flâneurs. Sainte Victoire est son premier opus. Prometteur, c’est sûr. Elle y livre ses démons sur des textes certes peu bavards mais d’une clarté troublante. Quand c’est la tempête intérieure et extérieure, comment parvenir à communiquer ? En vérité, Clara, vous êtes déjà la fleur de la variété française.

Kali Uchis – Isolation

Non seulement Kali Uchis est apparue sous tous les projecteurs cette année, mais c’est aussi elle qui les a allumés par centaines, en élaborant un album neo-soul des plus étincelants. Isolation se teinte pourtant de bleu : tantôt éplorée, tantôt sèchement amusée, l’enchanteresse onde longtemps dans des rêves langoureux. Une pointe de réalisme sous le coude, elle la dégaine ponctuellement en réponse à ceux qui dénigrent sa fraîcheur et sa sincérité.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Janelle Monae – Dirty Computer

Avec un troisième album fiévreux plutôt pop, l’ancienne protégée de Prince fait un retour empreint d’une fantastique dextérité artistique. Plongée dans l’univers afrofuturiste* qu’on lui connaît, Janelle Monae prend la parole au nom des dirty computers, des « machines dysfonctionnelles » rejetées par le système dominant (personnes de couleur et/ou queer, les femmes…). Célébration de soi face à la gente masculine dans un rap frissonnant, il est désormais inconcevable pour Monae de s’effacer. La musicienne ajoute à son engagement socio-politique une éthique sentimentale élaborée, liée à la sexualité libre, un amour non-exclusif, parfois saphique avec le très remarqué « Pynk ». Monae sera émouvante, blessée et bercée à la fin de l’opus par de douces guitares. La voilà qui émerge pleine d’indécence, c’est elle ; la force agitée dont le monde a aujourd’hui besoin.

(*) Afrofuturisme : courant science-fictionnel dans lequel les personnes noires s’émancipent de la culture dominante par l’usage de la technologie, cf. Black Panther

Myth Syzer – Bisous

Je pense que l’on est tous d’accord que Myth Syzer a produit l’album rap qui a conquis le coeur des médias mainstream. Du rap plébiscité sur France Inter ? Myth Syzer l’a fait. Et pas de n’importe quelle manière. Avec un casting long comme le bras, chaque titre a son featuring. On retrouve ses comparses du collectif Bon Gamin, Loveni et Ichon mais aussi des têtes en vogue de la scène rap actuelle comme Hamza ou Roméo Elvis. Et puis il y a des associations improbables, Doc Gynéco et Clara Cappagli (chanteuse de Agar Agar). Le tout sur une production douce et sensuelle. Du love partout, on se fait des bisous, au bord de la piscine ou sous une couette. Rien n’est forcé, tout coule de source. On ne parlera pas de son jumeau maléfique Bisous Mortels, que « Ouais Bébé » annonçait pourtant, où le délire on-pécho-des-meufs est poussé à l’extrême jusqu’à overdose. Allez plutôt rider en douceur sur Bisous.

Jorja Smith – Lost & Found

Jorja Smith, jeune femme de 21 ans anglaise aux origines jamaïcaines, s’est révélée être l’une des découvertes 2018. Son premier album, Lost & Found, est une ballade de 46 minutes qui se balance d’air en air, la voix mélancolique et profonde de Smith en ligne conductrice de ses histoires d’amour ébranlées. Cet album est l’exergue d’un talent brut mais contenu, d’une personnalité qui toute en retenue se pointe sur la scène internationale pour l’habiter de ses trémolos suaves et séraphiques. Le style est sensuel mais brisé, sa beauté glaçante transperce l’écho de sa voix de velours. Le miel du R’n’B et le sel de la pop s’entremêlent pour aller parcourir au-delà des frontières du jazz ou de la soul. Calme et acclamée, Jorja Smith nous a offert un premier bijou, certes entaillé de petits défauts, d’accrocs de débutant, mais qui en resplendit d’autant plus.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Damso – Lithopéidon

« Le foetus mort issu d’une grossesse extra-utérine ». C’est la signification du titre du dernier album de Damso. Ainsi, on comprend mieux pourquoi la voix grave du rappeur semble faire écho à nos pensées les plus sombres. Vivre dans le mensonge, est-ce réellement vivre ? Le début de l’album pose cette question avec « Baltringue », dans lequel Damso rappe le mensonge d’un homme qui ne vit pas pour ce qu’il est ou encore dans « Julien » où il aborde le sujet délicat d’un pédophile. Plus on avance dans l’écoute, plus Damso semble vouloir assumer sa différence — ou plutôt son Ipséïté, titre de son précédent album qui signifie « ce qui caractérise un individu ». C’est donc dans « William » (son véritable nom) que Damso se livre totalement et conclut par « dernier album ou peut être pas, la vie nous l’dira ». A la rédac’ culture, on espère bien que ce ne sera pas le dernier !

Ariana Grande – Sweetener

Ariana Grande a fait un retour remarqué cet été avec son album Sweetener. La jeune femme dévoile une maturité sur des morceaux léchés, essayant de contourner certains codes de la pop et participant à son évolution avec l’ajout d’éléments trap et R’n’B. S’accompagnant de savoureux guests (Missy Elliott ou encore Pharrell Williams qui a produit une partie de l’album), on notera cependant que les featurings de cet album sont moins intéressants que ses titres solo. Les chansons donneront du courage avant une semaine difficile et sauront vous faire danser au Nouvel An. « successful » réveillera la personne ambitieuse qui sommeille en vous, « no tears left to cry » et « God is a woman » révèleront votre caractère badass tandis que « get well soon » et « sweetener » vous donneront un petit côté lover. Si l’artiste a fait parler d’elle en 2018, ce sera sans doute aussi le cas en 2019 avec un nouvel album annoncé, ainsi qu’une tournée américaine et européenne.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Alpha Wann – UMLA

Couplets ciselés et voix acérée : Alpha Wann sort les crocs. Pas de place pour le compromis, même les instrumentales se soumettent aux mots durs que lâche le rappeur. Ce sont eux qui battent la mesure, eux qui dictent à l’album le tournant qu’il doit prendre. Exit les tubes et les refrains chantés, il s’est vu couronné du titre de « classique » quelques mois après sa sortie, pourtant reclus loin des palmarès et des records de stream. Cette vanité n’a pas sa place là où Alpha Wann décide de s’élever, les mains pleines de cambouis et la bouche de molly*. Ses morceaux moquent les appâts du rap contre lesquels il trébuche. Il écrit pour ne pas y tomber. Mais il se cogne à une société qu’il méprise, qu’il rejette, médiocre et injuste : les rimes riches et les métaphores ne prennent pas de détours. La poésie est dans l’urgence, dans l’alerte qu’Alpha se lance à lui-même ; celle de ne pas tomber, de ne pas s’incliner devant la convoitise. Son intégrité et sa justesse l’extirpent des sentiers battus et rendent à ses paroles leur beauté accrocheuse. L’art de dire comme il faut, ce qu’il faut.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

(*) Molly : autre nom pour la MDMA

Alexandre Tharaud – Beethoven Sonatas Opus 109, 110, 111

Les sonates n° 30, 31 et 32, écrites par Beethoven entre 1820 et 1822 – soit quelques années avant sa mort -, comptent parmi les dernières oeuvres pour piano du célèbre compositeur. Alternant prestesse et pesanteur, alliant une saisissante modernité à une complexité déroutante pour l’époque, ces trois oeuvres capturent toute la prodigalité et la vision d’un artiste alors déjà fortement gagné par la surdité. Alexandre Tharaud, pianiste français virtuose et, lui aussi, tourné vers la modernité, s’empare pour la première fois du travail du grand maître allemand pour un enregistrement lumineux et pénétrant, limpide, sans artifice. L’impressionnante technique de l’interprète se met toute entière au service du message, de l’émotion, fil gracieusement tendu entre le compositeur et l’auditeur. Une merveilleuse manière de s’aventurer dans l’oeuvre exceptionnel de Beethoven.

Butcher Brown – Camden Session

Jaco Pastorius, Herbie Hancock, Joe Zawinul, ils apparaissent comme par miracle à l’instant même où l’on ferme les yeux en écoutant la Camden Session des Butcher Brown. Le format très court du nouvel album du groupe richmondais ne laisse pas d’espace ou de temps à la tergiversation. Plongée éclair et éclairée dans les années 70 durant lesquelles régnaient en maîtres incontestés et incontestables fusion et jazz funk. Pilotée avec l’aisance habituelle du génial batteur de Christian Scott, Corey Fonville, cette escapade en terre hancockienne est un ravissement pour les oreilles, un peu moins pour les semelles. Aucune prise de tête, simplement de la musique pour retourner n’importe quelle salle, n’importe quand, n’importe où. Don’t ask. Just press play.

 

Ambrose Akinmusire – Origami Harvest

Ambrose Akinmusire est un trompettiste à la technique irréprochable, un instrumentiste qui a su montrer toute son habileté depuis ses premières collaborations avec Steve Coleman au début des années 2000. Avec ce nouvel album, il prouve qu’il est au moins aussi doué pour la composition que pour la trompette. Cette dernière se fait ici rarissime, providentielle. Akinmusire laisse toute latitude à ses musiciens et aux nombreux invités qui interprètent des pièces à la croisée entre rap et musique classique. Il est certain que sa musique n’est pas la plus accessible, mais lorsque l’on prend la peine de s’y plonger, on découvre un univers à la complexité poétique, et aux revendications primordiales, comme dans « Americana » : « The pigs kill men with pigments darker » (Les porcs tuent les hommes à la peau la plus foncée). Le trompettiste n’en finit plus d’émerveiller et de surprendre.

SCH – JVLIVS

Révélant une oeuvre aussi profondément intime qu’ostensiblement fictionnelle, SCH livre avec JVLIVS un album plus mûr que jamais où les morceaux s’enchaînent avec intelligence, comme les épisodes d’une belle et terrible saga. De ses racines méditerranéennes, le rappeur à la voix rocailleuse tire une imagerie baroque et fascinante, inspirée par l’Italie corrompue, qu’il décline à foison sur des productions tantôt offensives (« VNTM », « Mort de rire »), tantôt chaloupées (« Le Code », « Skydweller »). Un projet d’une singularité et d’une cohérence bienvenues, sombre et théâtral, qui se joue avec panache des règles… et de la concurrence.

Anderson .Paak – Oxnard

Cette fin d’année a fortement « Anderson .Paaké ». Adoptons ce terme pour tout ce qui est excellent. Ne serait-ce pas une bonne idée ? Oxnard est tout simplement « Anderson .Paak ». Le groove « Anderson. Paak », le flow « Anderson. Paak », les feats « Anderson. Paak ». Oui, du feat il y en a et à foison : Kendrick Lamar, Dr. Dre, Kadhja Bonet entre autres. L’opus s’introduit grandiosement, des mélodies japonisantes dignes d’un film d’action d’arts martiaux. La suite ? Un rap funky. Sur Oxnard (nom de sa ville d’origine) les thèmes abordés sont multiples. Seule constante ? Paak Anderson est brutal dans ses paroles, qu’il s’agisse de sexe ou de violences policières. Le rappeur apporte cependant un peu de douceur et d’amour sur « Cheers » : lui et Q-Tip rendent hommage à leurs amis disparus, Phife Dawg et Mac Miller. Mais toujours en fête.

Lomepal – Jeannine

Le rappeur et chanteur Antoine Valentinelli, plus connu sous le nom de Lomepal, dévoile une facette jusqu’ici inconnue de sa personnalité dans Jeannine, second opus nommé en hommage à sa grand-mère. En se plongeant dans les thèmes de la famille et de la maladie mentale (« Beau la folie »), des chagrins d’amour (« Trop beau », « Dave Grohl ») mais en évoquant également le phénomène créé par Flip, son premier album, dans « Évidemment » et « Le lendemain de l’orage » notamment, Lomepal rend son art plus accessible et intime pour chaque auditeur. On retrouve dans Jeannine une douceur et une violence sans contrastes, qui donnent un aperçu incisif du personnage de Lomepal — insaisissable et inarrêtable.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Et aussi…

Arctic Monkeys – Tranquility Base Hotel & Casino

Bagarre – Club 12345

Blood Orange – Negro Swan

Car Seat Headrest – Twin Fantasy (nouvelle version)

Cardi B – Invasion of Privacy

Cat Power – Wanderer

Chilly Gonzales – Solo Piano III

Dinos – Imany

Eric Harland – 13th Floor

Frankie Cosmos – Vessel

Feu! Chatterton – L’oiseleur

Haru Nemuri – 春と修羅 (harutosyura)

Joji – Ballads 1

JPEGMAFIA – Veteran

Kamasi Washington – Heaven and Earth

Kids See Ghosts – Kids See Ghosts

Léonie Pernet – Crave

Mac Miller – Swimming

Makaya McCraven – Universal Beings

Maïsha – There Is a Place

Mélissa Laveaux – Radyo Siwel

NoName – Room 25

L’Or du commun – Sapiens

Orchestre Lamoureux – Ed Banger 15

Parcels – Parcels

Parquet Courts – Wide Awake!

Rosalia – El Mal Querer

Shame – Songs of Praise

SOPHIE – Oil of Every Pearl’s Un-Insides

Sophie Calle – Souris Calle

Travis Scott – ASTROWORLD

U.S. Girls – In a Poem Unlimited

Vald – Xeu

Toutes les playlists de l’Alter Ego en 2018

JanvierFévrierMarsAvrilMaiJuinJuillet/AoûtSeptembreOctobreNovembre

Image de couverture : © Clémentine Bonnet pour L’Alter Ego/APJ