L’assassinat de Jamal Khashoggi et la venue de Donald Trump en France ont récemment relancé les volontés de sanction à tout-va d’une partie de l’opinion publique. Or, les relations internationales ne se prêtent pas à ce genre de réaction.

© Gage Skidmore via Flickr

La manifestation du 11 novembre dernier contre la venue de Donald Trump est celle qui fait déborder le vase. Le fait qu’elle soit relayée par un sketch absurde de Yann Barthès, parlant là en son nom propre, bien qu’il se présente comme partageant un état d’esprit général, ajoute de la colère vis-à-vis de ce courant de pensée. Il est temps d’arrêter de tout confondre. La venue du Président américain est importante lors de la cérémonie du centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale. Elle permet de rendre un hommage particulier aux cinq millions de soldats américains venus en Europe lors du conflit ; de saluer la mémoire des 120 000 morts et des 200 000 blessés américains. Ceux-ci ont traversé l’Atlantique pour une guerre qui n’était pas la leur. Alors oui, la présence du président américain était importante. Non, aucun lien avec l’actualité ne pouvait être effectué pour empêcher sa venue.

La situation présentée ici est un cas symptomatique de cette diplomatie de l’émotion que tente d’imposer une partie de l’opinion publique et du paysage médiatique. Selon celle-ci, toute erreur est propice à une sanction ou à des représailles. Emmanuel Macron a même été obligé de s’expliquer sur la raison pour laquelle l’affaire Khashoggi ne remettait pas en cause la vente d’armes de la France à l’Arabie Saoudite. Or, l’assassinat en question touche certes aux domaines de la liberté des médias, des droits de l’Homme et de l’indépendance de la presse, mais il n’a strictement aucun rapport avec les affaires militaires. Deux affaires récentes, deux illustrations de ce propos.

Les relations internationales s’inscrivent sur un temps long

Cette réaction n’est pas très surprenante. Elle concorde avec une société du like. Les titres partagés traitent surtout de sujets clivants, appelant à la réaction et donc à l’engagement. Ils ne reflètent parfois même pas la ligne éditoriale du média et ne représentent qu’une partie de celui-ci. Cependant, ils sont parfaitement adaptés à leur mode de diffusion. Les sujets internationaux ne dérogent pas à la règle et les articles de fond sont vite effacés par la dernière déclaration polémique d’untel ou la bourde d’un autre. Ce format ne se prête ni à l’enrichissement, ni à l’évocation des réels enjeux. Le summum est même atteint lors d’ un débat complètement démagogique lancé par Le Figaro à l’été 2017.

Le problème est que ce genre de publication et de réactions forme l’avis d’une partie de la population française, qui voit dans celles-ci une façon convenable de traiter de l’actualité internationale. Or, dès lors qu’il s’agit de diplomatie, cette rhétorique des réponses simplistes atteint ses limites. Le temps d’intérêt de publications ou de thèmes de ce genre est de quelques jours, parfois de quelques heures seulement. Les relations internationales s’inscrivent elles sur un temps long, qui ne concorde pas avec le temps médiatique. Elles sont un exercice d’équilibriste, qui ne permet en aucun cas que l’émotion de l’instant ne prenne le dessus au moment de prendre des décisions qui sont susceptibles d’avoir un effet durable.

De plus, il est beaucoup trop facile de voir le monde et les sociétés selon le prisme occidental. Réfléchir sur la situation sociale et politique d’un pays implique de chercher à en comprendre ses fondements, ses causes, ses origines. Applaudie dans un premier temps par un large courant, l’intervention militaire en Libye se révèle ainsi être un échec cuisant. Certes, Mouammar Kadhafi n’était pas l’être le plus fréquentable du globe. Cependant, force est de constater qu’il stabilisait son pays, qu’il lui permettait d’être prospère et qu’il empêchait une immigration massive vers les rives nord de la Méditerranée en collaborant avec les pays européens. Si ses méthodes sont contestables, Kadhafi a modernisé le pays, l’a doté d’infrastructures et a même mené une politique sociale : doublement du salaire minimum, développement du système de santé et de l’école… Le panarabisme et le panafricanisme qu’il défendait en faisaient d’ailleurs un leader respecté en Afrique et au Moyen-Orient. Cette considération est certes difficile à comprendre pour nous autres occidentaux, dénoncés par ces idéaux. Mais la Libye n’a pas bénéficié du Printemps arabe, comme c’est également le cas pour le Yémen, la Syrie ou l’Égypte. Des pays arabes ayant participé au mouvement, seule la Tunisie semble d’ailleurs avoir bénéficié d’une amélioration de sa situation, bien que ce jugement ne soit pas absolu. Or, ce mouvement était largement présenté comme positif pour les peuples arabes.

Les relations internationales imposent un pragmatisme

Le Printemps arabe a d’ailleurs démontré que le passage d’un régime autoritaire à une démocratie n’est pas sans risque, une périlleuse période de transition étant obligatoire. Rappelons tout de même que trois ans après le début de sa Révolution, la France a subi un épisode de Terreur. De même, à peine quinze ans après 1789, elle a permis à un régime autoritaire de s’installer. Nous ne sommes pas nous même irréprochables. Prendre des leçons de l’Histoire, voir les évènements dans une perspective plus large, tenter de saisir les enjeux : là se situe la clef d’une analyse raisonnée de l’actualité internationale.

Les relations internationales imposent un pragmatisme qui s’oppose à nos instincts primaires de solidarité, d’entraide et d’humanité. Une hiérarchie de l’indignation doit être réalisée, afin que lorsque de causes primordiales sont en jeu, elles soient réellement considérées à leur juste valeur.

Les limites de cette diplomatie de l’émotion sont d’ailleurs clairement exposées. Ainsi, Donald Trump a renoué des relations diplomatiques sereines avec la Corée du Nord comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait depuis la fin de la guerre de Corée. Il se révèle plutôt non-interventionniste en poussant à un cessez-le-feu au Yémen et (partiel) en Syrie. Certes, ses décisions sur l’ambassade américaine en Israël, les migrants latino-américains ou sur l’accord nucléaire iranien ne sont pas sans conséquences. Mais il est injuste de lui réserver un traitement si manichéen et caricatural. Prix Nobel de la Paix en 2009 (sic), Barack Obama n’a jamais fait l’objet d’une telle contestation en France. Pourtant, il est l’auteur de la mort du plus grand nombre de civils par frappe de drones de l’histoire. Il a continué et amplifié l’entreprise de son prédécesseur dans le domaine. Effectivement, le prédécesseur de Trump est plus souriant, plus consensuel, sûrement plus qualifié sur ces questions. N’empêche que ceci n’occulte pas son bilan, bien plus négatif qu’il n’y paraît dans le domaine international.

Il est temps d’adopter de la mesure dans le rapport aux évènements internationaux, d’autant plus quand les décideurs cèdent également à cette diplomatie de l’émotion. Toute actualité doit être analysée dans le contexte qui est le sien, et non pas selon le regard occidental du XXIème siècle. Le risque de l’attitude émotionnelle est de se tromper d’objectif, en privilégiant les évènements marquant fortement médiatisés aux réels enjeux temporels. L’affaire Khashoggi illustre cette idée. L’importance apportée à la demande de représailles lors de cet épisode occulte un autre point sur lequel l’Arabie Saoudite est davantage sanctionnable. La guerre menée au Yémen est bien plus scandaleuse et touche bien plus de personnes qu’un règlement de compte comme de nombreux pays le pratiquent.