Débarquée en septembre à Salamanque, au fin fond de l’Espagne, pour découvrir ce que de plus en plus d’étudiants européens ont la chance de vivre, j’aimerais permettre à ceux qui n’ont pas cette chance de comprendre ce que c’est vraiment, une année Erasmus. Cédric Klapisch l’avait bien cerné et popularisé, à tel point que c’est aujourd’hui gravé dans l’imaginaire des jeunes français : Erasmus passe avant tout par les rencontres et le partage. Mais contrairement à ce qui est montré dans L’Auberge Espagnole, ce partage ne repose pas uniquement sur des soirées et des sorties qui semblent s’enchaîner à un tel rythme que les cours n’existent plus. A cette impression d’être toujours un peu en vacances s’ajoute la vie réelle, une nouvelle routine, un nouvel univers où une multitude d’horizons se rencontrent. La série d’articles « Erasmes en herbe » tente de conter ces collisions.

Premier article donc premiers pas, les lignes qui suivent retracent la découverte de la vie Erasmus, le premier contact avec l’inconnu, et les inconnus. Pour leur donner plus de profondeur, elles se font la voix de six étudiants, de 19 à 24 ans, venant de quatre pays différents ; six histoires différentes racontées autour d’un café. Grâce à eux, la vague d’émotion peut être dessinée avec des mots. Mots retranscrits ici en français mais échangés alors en spanglish (mélange d’espagnol et d’anglais, couramment parlé par tout erasmus en Espagne), qui permettent d’ouvrir cette première expérience sur celle des autres, de les comparer, de les comprendre et de s’éloigner un peu de l’injonction à vivre la meilleure année de sa vie. Elle le sera peut être, probablement pas pour tous, mais c’est une année neuve et à construire, qui commence par un saut dans le vide.

Le nouveau monde

Pour la plupart, le grand saut s’est fait début septembre. Réelle chute libre pour certains, comme Laetitia (France), aussi inquiets qu’impatients au moment de monter dans l’avion et de quitter le sol qu’on ne reverra pas pendant un semestre ; vol groupé pour d’autres, comme Katrien (Belgique) qui s’apprête à vivre l’aventure entre amis. La première question qui trotte dans toutes les têtes, après celle de l’appartement pour ceux qui n’en ont pas trouvé avant de partir, est celle de la socialisation. « J’avais très peur de ne pas me trouver de potes » se rappelle Floriane (France).

© European Commission, 2017

Dès l’arrivée à l’aéroport, les premières rencontres commencent pour certains, puis le premier contact se fait, pour la plupart, avec les colocs. Ainsi, pour Jule (Allemagne), se faire des amis n’a pas été un problème. Le hasard des rencontres l’a très vite mise sur le chemin des potes qu’elle a encore aujourd’hui. Pour les autres, les premiers jours ont été vécus dans une sorte d’urgence de rencontrer le plus de monde possible, urgence de rentrer dans cette vie d’étudiant Erasmus idéalisée. Grâce aux associations Erasmus et aux groupes sur les réseaux sociaux, les rencontres de ces premiers jours représentent des dizaines de regards croisés, de conversations futiles, de numéros échangés pour se rappeler des potentiels futurs amis trouvés. « Au début, ce ne sont pas de vraies amitiés, c’est plus superficiel. On est perdu au milieu de plein de groupes différents. » explique Katrien. Mais « les premiers jours sont [aussi] les meilleurs, tout le monde est plus ouvert », tempère Caterina (Italie). Les émotions sont nombreuses et contradictoires : joie d’être ici, solitude, multitude de nouveautés, nouvelle ville à s’approprier. Puis avec le temps et les événements proposés toutes les semaines, le tri se fait de lui-même, peu à peu. Les sorties du week-end ou les lieux qu’on commence à apprivoiser nous dirigent vers des personnes avec qui on partage plus. Les liens se créent et permettent de se trouver une place, un groupe ou de sortir un peu de celui avec lequel on est venu quand on ne vit pas l’aventure en solo.

Je voulais à tout prix éviter les français

floriane

Comme Floriane, beaucoup s’imaginait construire des amitiés avec des Espagnols et quitter réellement son pays d’origine. Mais entre l’organisation de l’université et les associations, les étudiants Erasmus forment une sorte de microcosme où tout le monde finit par se connaître un peu et qui concentre la majorité de leurs interactions sociales. Une des seules alternatives est de se mettre en coloc avec des locaux, et même dans ce cas le pari n’est pas forcément réussi. Leur rythme de vie est celui de leur routine étudiante, le nôtre celui d’une année pas comme les autres.

Le nouveau rythme

C’est indéniable, notre rythme de vie, même s’il s’est accalmi avec le temps, n’a rien à voir avec la vie étudiante que nous connaissions. « Dans l’avion j’avais l’impression de partir en vacances, après un mois tu te rends compte que tu vis vraiment là ». Pour Katrien et pour les autres, le mois de septembre est passé à toute allure, comme un mois de vacances entre potes à traîner et boire des verres au soleil et où chaque week-end est une nouvelle expédition. « On a beaucoup plus envie de partir explorer les environs qu’en France », souligne Laetitia. Une période d’hyperactivité pour essayer de retenir les semaines qui semblaient passer si vite. Ajoutez à cela le rythme espagnol et votre notion du temps est complètement chamboulée. « C’était très dur de s’adapter au début » surtout quand, comme Friedhelm, on a l’habitude du rythme allemand.
Mais finalement, la pression finit par redescendre et une nouvelle petite routine commence à s’installer, au plus grand bonheur de tous. Les quelques heures de cours réparties dans la semaine ne commencent généralement pas à 8 heures, le départ en soirée se fait plus tard qu’en France, les journées paraissent plus longues.

Plus besoin de choisir entre bosser ou sortir, on a le temps de faire les deux, c’est beaucoup moins stressant

note Laetitia

Les groupes d’amis se resserrent et permettent d’apprécier la vie étudiante en toute tranquillité. « Au début, je n’aimais pas les soirées Erasmus, mais maintenant que j’ai de bons amis, c’est marrant », Friedhelm peut enfin supporter le reggaeton et l’attitude un peu beauf des DJ. Le plus difficile devient de jongler entre les différents groupes d’amis, entre les personnes du même pays que toi et les étrangers avec qui tu aimerais développer une relation aussi forte ; entre les Erasmus de ta classe et ceux que tu as rencontrés au détour d’un voyage ou d’une soirée. Pour cela, organiser des voyages en plus petit comité et s’éloigner un peu des grands voyages et de tout le business autour d’erasmus devient le meilleur moyen de se rapprocher. Un autre est de se lancer dans des activités hebdomadaires, qui permettent aussi de se lier à des locaux : rugby, yoga, musique, tout est permis.

Et la maison dans tout ça ?

Au milieu de cette nouvelle vie, entre nouvelles rencontres, soleil, voyages, soirée et cours en langue étrangère, il n’y a, les premiers temps, pas vraiment de place pour penser à la vie qu’on a quittée. Une fois notre petit monde construit, on reste dans la petite bulle d’un semestre ou d’une année pas comme les autres. Le retour à la réalité se fait doucement avec l’arrivée de l’hiver, plus de météo de rêve, les partiels arrivent, parce qu’on reste quand même des étudiants, l’envie de sortir doit lutter contre Netflix et les plaids. « La période de Noël arrive, ça me manque de ne pas être avec ma famille » donc pour se consoler un peu Jule cuisine des galettes de Noël en attendant le retour en Allemagne. « J’étais plus proche de mes colocs en France, cette vie ensemble me manque un peu », observe Floriane, qui vit pourtant avec des Espagnols, comme elle le souhaitait.

Je veux profiter jusqu’au bout et les gens ici ont été ma famille pour un semestre.

Katrien

Mais surtout, une petite mélancolie s’installe quand quelqu’un du « monde réel » s’invite pour quelques jours dans notre bulle espagnole. Pour Katrien « quand mes frères et soeurs sont venus ça m’a fait me rendre compte à quel point ils me manquaient ». Ancrés dans notre réalité, nos proches se rendaient peut-être davantage compte de notre absence que nous de la leur, mais le retour à la maison commence étonnement à se faire désirer. Pour ceux qui restent un an, la petite pause Noël en famille permettra de mieux repartir au semestre prochain. Pour les autres, ce retour marque le début de la fin d’une aventure. Après les partiels de janvier ce sera retour à la réalité, c’est pourquoi certains, comme Katrien, choisissent de rester passer Noël dans leur ville Erasmus. « Je rentre juste après, ça ne servait à rien de rentrer à Noël. Je veux profiter jusqu’au bout et les gens ici ont été ma famille pour un semestre », conclut elle avant que nous ne retournions tous en cours.