Jusqu’en février 2019, l’Institut du Monde Arabe à Paris nous propose une exposition émouvante : un voyage vers quatre cités millénaires du monde arabe. Transportés au coeur de l’Irak, de la Syrie et de la Libye, les visiteurs découvrent ou redécouvrent quatre lieux emblématiques. Ils s’émerveillent successivement des richesses architecturales des villes de Mossoul et d’Alep, et des prestigieux sites archéologiques de Palmyre et Leptis Magna. Véritables symboles de l’histoire multiculturelle des civilisations du Proche-Orient, ces sites ont été choisis pour leur ancrage dans l’histoire, leur beauté et leur richesse mais aussi pour leur souffrance, ces dernières années. Ce sont en effet des cités meurtries par l’Etat Islamique qui nous sont ici présentées. Mossoul, prise dans le conflit qui fait rage en Irak, a été détruite par Daech en l’espace de trois ans, qui a fini par dynamiter la somptueuse mosquée Al-Nouri en 2017. Alep, classée au patrimoine de l’UNESCO, devenue ville martyre du conflit syrien, a vu sa mosquée des Omeyyades tomber en morceaux. Palmyre, ville commerçante incontournable de l’Empire romain, conservait des vestiges remarquables… qui ont été méthodiquement détruits par l’état djihadiste, jusqu’à son grandiose théâtre romain, utilisé pour mettre en scène des exécutions avant d’être réduit en poussière en 2017.

Devant nos yeux, des écrans géants, des murs numériques dressent les tristes portraits actuels de chacune de ces cités ravagées. Face à nous, des villes qui partent en morceaux, et de chaque côté, d’anciennes photos rappellent ce qu’ont été ces cités millénaires, ce que l’on a perdu. Les visiteurs naviguent dans ces espaces grâce à un remarquable travail de reconstitution effectué par la start-up française Iconem, spécialisée en numérisation 3D des sites patrimoniaux. Pour arriver à ce résultat, l’équipe d’Iconem a travaillé à partir d’images recueillies sur place à l’aide de drones. Après des mois de façonnement, le résultat est époustouflant. La reconstitution virtuelle en très haute définition est aussi un moyen de remonter dans le temps, pour revoir les édifices, les habitations et les vestiges archéologiques avant qu’ils ne soient jugés hérétiques, contraires à l’idéologie, et ainsi dévastés par l’État islamique. L’exposition s’appuie essentiellement sur la magie du numérique : témoignages et reportages filmés sur place, reconstitutions 3D, et pour finir une visite de monuments en réalité virtuelle. Il s’agit là d’un partenariat intelligent avec Ubisoft, premier éditeur français de jeux vidéo, qui a travaillé pour offrir aux visiteurs une immersion réaliste à l’intérieur de six monuments emblématiques des sites précédemment découverts dans le parcours. Equipé d’un casque, on peut regarder autour de soi, lever la tête, s’avancer pour mieux apprécier le cadre de ces édifices… on croirait vraiment y être ! Si cette prouesse technologique émerveille, elle permet aussi de se rendre compte de l’état alarmant des monuments.

Egisto sani via flickr

On ressort de l’IMA avec en tête ces images chaotiques, partagé entre l’admiration de la beauté de ces cités millénaires, et la tristesse de les voir détruites. Bouleversé, on prend alors conscience de l’urgente nécessité de préserver ce qu’il nous reste. Ce patrimoine, aujourd’hui menacé par la folie des Hommes, regroupe des monuments religieux, des vestiges de l’Antiquité… Mais c’est aussi le patrimoine immatériel qu’il faut protéger. Ce ne sont pas que les pierres qui s’effondrent : ce sont nos origines, notre histoire, notre diversité qui risquent de disparaître. En effet, à l’époque antique comme aujourd’hui, c’est la mixité de leurs habitants qui caractérisent ces villes. Elles hébergent diverses cultures, religions, langues. Lors d’un témoignage marquant, Nage Michaeel, Père Dominicain à Mossoul, explique qu’« au-delà de reconstruire les pierres, il faut reconstruire l’esprit ». Concrètement, cela signifie travailler avec les jeunes générations, lutter pour l’éducation de tous, afin d’encourager la tolérance et l’ouverture d’esprit. C’est seulement de cette manière que l’on peut espérer reconstruire l’esprit multiculturel qui habitait Mossoul, et cela paraît aussi valable pour les autres villes présentées. Pour faire revivre ces cités, il faudrait leur permettre de retrouver cet aspect pluriculturel.

grands sites archéologiques via flickr

Au-delà de faire découvrir quatre sites emblématiques, l’IMA souhaitait sensibiliser le plus large public possible aux enjeux cruciaux de la préservation et de la réhabilitation du patrimoine dans le monde entier, le pari est réussi. Cités Millénaires n’est pas de ces expositions dans lesquelles on contemple des objets anciens. Ici, on constate, impuissant et honteux, la destruction de notre propre histoire. Pour ceux qui ont connu ces lieux comme pour ceux qui les découvrent trop tard, les yeux sont remplis de tristesse et d’incompréhension. Mais ce qui prime par delà toutes ces émotions, c’est une bouleversante prise de conscience, l’alerte est lancée.