Laissez-vous séduire par ce mois malheureux et mal-aimé. Bientôt, il fera danser votre esprit.

Albums

Rosalìa – El Mal Querer

© Pauline Le Bozec pour L’Alter Ego/APJ

Au cours du XIIIème siècle, un troubadour occitan a imaginé Flamenca, récit d’amour courtois. Au cœur, un mariage rongé par la jalousie de l’époux transis. Plus tard, en novembre 2018, la jeune andalouse Rosalìa (troubadour moderne ?) s’empare de cette histoire pour composer un album concept : El Mal Querer. Titre intraduisible mais on comprend qu’il ne présage rien de bon. « La mauvaise passion », disons. Comme un nouvel écho à son inspiration première, le projet est divisé en chapitres (« Conflit », « Extase », « Pouvoir » et je passe les huit autres). Le morceau introductif « Malamente » en dévoile l’esprit : timbre véhément, rythmes flamenco, sonorités hip-hop… El Mal Querer fera virevolter les vertiges avec la rage. Trémolos et clappements de mains ajoutent la couleur traditionnelle, sans forcer à tendre vers un fond classique. Ainsi Rosalìa ne s’empêche-t-elle pas de proposer sa version du succès pop de Justin Timberlake Cry Me A River avec « Bagdad », soulignée par un mix soudainement étouffé, sans brillance. Dans ses clips, la star espagnole a la niaque, une assurance naturelle que tout interprète de trap qui se respecte tentera tant bien que mal de capter. La caméra saisit des pulsions, moments tragiques où miroitent la fébrilité des paroles : « Pienso en tu mirá, tu mirá clavá es una bala en el pecho » ou en français « Je pense à ton regard, ton regard transperçant est une balle dans la poitrine ».

Marquis Hill – Modern Flows, Volume 2

Le jazz chicagoan a le vent en poupe. Après le Universal Beings de Makaya McCraven le mois dernier, c’est au tour de Marquis Hill et son deuxième volume de Modern Flows de nous enchanter. On retrouve ici les musiciens incontournables avec lesquels il tourne depuis plusieurs années maintenant, Joel Ross au vibraphone et Jonathan Pinson à la batterie en tête. Le quintet continue logiquement l’exploration du premier volume, et mélange majoritairement post bop et hip hop, toujours avec la même dextérité. « Twin Flame », qui s’ouvre avec le magnifique vibraphone de Ross, illustre bien cet entremêlement, grâce au diabolique contraste apporté par les breaks de Pinson. Sans jamais oublier de rendre hommage à ceux qui ont fait le jazz des débuts avec un leak de Caravan au beau milieu d’« Ego vs Spirit », l’album se veut ancré dans les univers musicaux actuels et érige parfaitement le pont entre les deux mondes. Actuel, l’album l’est aussi à travers les thèmes abordés, et « Herstory », au titre tout à fait explicite, en est l’exemple le plus criant. Comme à chaque fois qu’il souffle dans sa trompette, Marquis Hill ne commet aucun faux pas avec ce nouvel album. Mieux encore, il enrichit encore un peu plus ce style aux arcanes délicieusement abyssales.

Rami Khalife – Lost

Dans Lost, son cinquième et dernier album, le compositeur franco-libanais Rami Khalife emporte le piano dans des contrées jusqu’alors peu explorées. Tantôt percussion (comme dans « Beautiful Saoul » ou « Brain Damaged »), tantôt voix (dans « Genese »), l’instrument s’habille de tonalités orientales, contemporaines, multiples et bouleversantes. En 13 titres, le jeune musicien joue avec les sentiments, frappant puis caressant le clavier de ses doigts habiles, gratifiant parfois l’auditeur de quelques paroles berçantes. Parmi les compositions, toutes plus captivantes les unes que les autres, se détachent la sublime et fiévreuse « Spotlight », la déchirante « Red Abyss », la presque religieuse « Echoes in Space » ou la baroque « To An Angel ». Et pour lier l’écoute à l’agréable, le très beau clip de « Continuum » est déjà disponible sur les plateformes de vidéo…

Metro Boomin – Not All Heroes Wear Capes

Drake, Travis Scott, 21 Savage, Offset… tous sont réunis sur le magistral album Not All Heroes Wear Capes du jeune producteur Metro Boomin — célèbre du grand public pour son travail sur Mask Off de Future ou Congratulations de Post Malone. S’extrayant de sa retraite annoncée il y a quelques mois, le talentueux américain livre un album superbement composé, où les morceaux s’enchaînent avec fluidité, empruntant aux codes des années 1980 (dans « 10 Freaky Girls » ft. 21 Savage) comme aux sonorités latines (dans le délicieux « Only You » ft. Wizkid, Offset & J Balvin). Du sensuel et insolent « 10 AM/ Save the World » (ft. Gucci Mane)  à la mélancolie chaloupée de « Borrowed Love » (ft. Swae Lee & WizKid) ou au chill éthéré d’ « Overdue » (ft. Travis Scott), l’album de Metro pourrait constituer à lui seul la bande-son de ce mois de novembre. Ses pérégrinations entre les styles forment un ensemble d’une exquise cohérence, presque cinématographique, où chaque morceau révèle le meilleur de ses interprètes… La pochette de l’album annonçait la couleur : Not All Heroes Wear Capes est une véritable petite bombe.

Aya Nakamura – Nakamura

La reine du R’n’B français revient avec un second opus très attendu. La jeune chanteuse franco-malienne Aya Nakamura s’était démarquée avec son featuring avec Fababy en 2014, « Love d’un voyou », et le single « Comportement » de son premier album Journal intime. En avril dernier, le tube « Djadja » a fait danser la France entière et même battu des records internationaux. En effet, Aya Nakamura devient la première artiste féminine francophone, depuis Edith Piaf en 1961, à être certifiée double disque de platine aux Pays-Bas — de quoi attendre avec impatience son album. Nakamura est un projet versatile. Aya whine*, comme dans « Ça fait mal », mais elle affirme sa position de femme indépendante dans « La dot », où elle s’échappe d’un futur qui ne lui dit rien qui vaille en chantant « je finis wanted moi j’veux la vie de rêve ». Dans « Djadja », elle est insensible aux rumeurs lancées par un congénère masculin aux intentions plus que douteuses : « Tu parles sur moi y a R, crache encore y a R ». Avec sa sensuelle reprise de « Pom Pom Pom » par Facteur X, dont l’instru épurée se marie à merveille avec sa voix « sexy (qui) se pavane en solo », Aya Nakamura épouse une autre facette d’elle-même, consciente de son charme.

Au-delà de son identité aux multiples facettes, Aya Nakamura se porte en icône de sa génération, notamment avec les titres « Gangster » et « Sucette » feat. Niska, aux sonorités caribéennes ou africaines, défendant l’amitié et la solidarité féminine avec « Copines ». L’album Nakamura est porteur de son vocabulaire propre, avec le légendaire « en catchana baby », et s’approprie avec brio les codes langagiers d’une jeunesse cosmopolite et diverse.

En clair, avec ce second album sacré disque d’or deux semaines après sa sortie, Aya Nakamura a dead ça.

*(to) whine : geindre, pleurer en anglais

L’Or du Commun – Sapiens

La poésie doucereuse du collectif belge presque magique, L’Or du Commun est de retour. Après le surprenant et prometteur Zeppelin, Loxeley, Primero et Swing nous offrent Sapiens, un bijou musical tout en subtilité. On entre dans leur univers lunaire avec « Sous les pavés », voyage homérique où Primero susurre de sa voix envoûtante : « Je vais là où l’eau coupe le soleil en deux, tous les hommes ont l’aventure qui sommeille en eux. »

Les thèmes de l’album sont liés les uns aux autres, décrivant le quotidien d’artistes en pleine ascension, parfois optimistes et forcenés comme dans « Sur ma vie », où l’on se retrouve à chantonner avec eux l’entêtant « faut qu’on graille mais pour ça faut d’la maille (…), sur ma vie que j’vais faire c’qu’il faut ». Ils se questionnent aussi sur l’industrie qui les entoure, notamment dans « Vrai », l’excellent featuring avec leur acolyte de longue date, Roméo Elvis.
C’est également l’histoire de trois jeunes hommes, témoins de l’anxiété de leur génération, tourbillonnant dans la spirale de « Téléphone », morceau frappant au rythme dégénératif, ou évoquant les illusions qui les entourent dans « Truman Show » (« Aujourd’hui, le ciel est un peu trop bleu, le soleil est un peu trop jaune, quand tout va trop bien, ça me trouble et j’ai besoin d’un problème dans les trois jours »). Le trio aborde également les histoires d’un soir, les amours impossibles et les ruptures silencieuses dans « Slalom », d’une pudeur et d’une sensualité contradictoires mais obsédantes, où Primero fait encore une fois la démonstration d’une subtilité qui est propre à L’Or du Commun : « Un regard, une caresse, un feeling, l’ivresse facilite, (…) j’ai fait semblant de rien quand tu paradais mais tes yeux visaient les miens comme une carabine, on était plus de cent mais on repart à deux dans un taxi du centre vers le paradis ».

C’est un sans faute du début à la fin. L’Or du Commun réussit la prouesse de produire douze titres excellents et de garder l’auditoire en haleine de la première à la dernière seconde, avec un soin porté aux moindres détails qui fait de Sapiens un album idéal.

Various Artists – A Day In The Life: Impressions of Pepper

À l’occasion du 50ème anniversaire du club des cœurs solitaires (une prestation offerte par le groupe du Sergent Poivre), plusieurs jazzmen and women ont été assemblés par Universal Music afin de reconstruire intégralement cet album mythique des Beatles. À chaque morceau, un nouveau musicien, qui réinvente, réorganise et livre sa signature avec finesse. Le tout s’inscrit dans une atmosphère douce-amère, l’énergie espiègle que devait promettre cet opus. Quelques chansons sont d’emblée identifiables : on s’amuse à déceler la caisse claire de « With A Little Help From My Friends » par-dessus la guitare distordue de Mary Halvorson ; puis vient « Lucy In The Sky With Diamonds », toujours aussi céleste et hasardeuse sous vibraphone, Makaya McCraven aux commandes. « Getting Better », en revanche, reste méconnaissable. Le trio britannique WildFlower transforme la dynamique originelle, joyeuse et appuyée, en improvisation énigmatique au saxophone, agrémentée d’une basse (très) obstinée. L’effet orientalisant de la reprise rappelle néanmoins les inspirations des Beatles à ce moment de leur carrière — l’enregistrement du Within You Without You de George Harrison avait par exemple nécessité la présence de plusieurs instruments indiens. Mention spéciale au pianiste Sullivan Fortner pour son approche de la ballade « When I’m Sixty-Four », dont il conserve l’humour en exécutant une marche guillerette, telle la bande sonore d’un film muet.

Morceaux

Sade – The Big Unknown

Après avoir prêté sa voix suave et enveloppante à la bande-originale du film Disney Un raccourci dans le temps, Sade (prononcer « chadeh ») revient vocaliser pour le dernier long-métrage de Steve McQueen : Widows. Voilà désormais huit ans que l’artiste britannique n’a pas sorti d’album, faisant de chacune de ses apparitions musicales des instants aussi précieux qu’espérés. Dans la B.O. de Widows, la chanteuse occupe une place de choix entre compositions originales de Hans Zimmer et chanson de Nina Simone. Avec The Big Unknown, sa voix se fait plus nasale mais conserve son souffle incandescent et ses influences jazz et soul. Les paroles désespérées couplées à un accompagnement dramatique donnent par moments à la chanson des airs quelque peu pathétiques — mais l’immense joie de retrouver cette talentueuse interprète pousse à la clémence. En ce frileux mois de novembre, la voix de la discrète Sade Adu s’affirme comme le réconfort tant désiré, la chaleur tant attendue… Espérons que ce timide retour s’accompagne incessamment d’un nouvel album, pour traverser l’hiver plus paisiblement.

Shay – Jolie

Deux ans après la sortie de son album Jolie Garce, Shay revient en force avec un nouveau titre aussi surprenant que survolté, Jolie. Dans ce dernier son, la rappeuse belge dresse son bilan : le succès de son premier album, son amitié avec Booba, les critiques dont elle a pu être la cible… la jeune artiste passe en revue les péripéties qui ont jusqu’ici marqué sa carrière. En plus de la charmante effronterie qui caractérisait déjà ses précédents morceaux, Shay pare ici son style d’une détermination triomphante : la place qu’on refuserait de lui faire, elle la créera elle-même. Ni couplet ni refrain pour ce dernier né ; rien qu’un long discours qui s’égraine dans l’urgence, avec résolution, sans compromis, vers l’avenir. Après cette petite mise au point produite par Pyroman (déjà derrière le succès de Réseaux de Niska ou Mwaka Moon de Kalash et Damso), Shay promet de bousculer une fois de plus le rap francophone avec un nouvel album attendu pour bientôt.

Arctic Monkeys – Anyways

Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que les Arctic Monkeys refassent « coucou ! » ; on les accueille volontiers. Entrez, my lords. Encore et toujours sous la fantastique plume d’un leader adulé, les voici qui proposent un B-side de Tranquility Base & Casino, album qui était paru en mai dernier. Avec Anyways, le vocaliste se présente enfin à nous : « You can call me Alexander, it’s nice to meet you all ». Merci, Alex Turner, de nous avoir ignorés tout ce temps, pendant que nous essayions de survivre dans les pogos de tes concerts — passons. Sa voix articulée et si séduisante joue au jeu des devinettes avec la basse ; une guitare entraînante en unisson, notre conquérant semble achever l’introspection portée par le dernier opus. Il affronte alors ses secrets révélés au grand jour : auteur d’œuvres intimes face à des millions de fans, il s’est rendu responsable de sa propre vulnérabilité (« Oversharing and its bitter aftertaste », « Le partage excessif et son arrière-goût amer »…). Sous couvert de sublimes références à l’antique chanteur Bing Crosby ou à la météo de la BBC, Alex Turner parle de lui, de lui et de lui, le groupe entier gravite autour de son nom. On le soupçonne en réalité d’y prendre du plaisir. Nous, c’est sûr : on adore.

Clips

Issam – Trap Beldi

Dans son dernier Trap Beldi, le rappeur Issam dresse une iconographie contemporaine et sans idéalisme du Maroc. Paré de son plus beau maillot des lions de l’Atlas, à califourchon sur sa pétrolette, le rappeur au charme fou dépeint le quotidien d’une jeunesse marocaine lookée, rêveuse et désabusée… Loin du bling-bling et des grosses caisses, se déploie ici une esthétique sobre, reflet authentique et sincère d’un monde où la musique permet de tromper l’ennui. Aromatisant la trap américaine à sa sauce toute personnelle, le Casablancais propose avec Trap Beldi (« la trap traditionnelle de son pays ») une vision singulière du genre, entre références patrimoniales et 2.0. Le collectif NAAR, dans lequel Issam évolue, a pour but de promouvoir à l’étranger des cultures et des esthétiques orientales (et en particulier marocaines) qui peineraient d’ordinaire à trouver du succès en Occident. Basé à Paris, il réunit des artistes comme les rappeurs Shayfeen et MADD ou encore le photographe Ilyes Griyeb. La sortie de l’album complet du collectif, intitulé SAFAR, est prévue pour 2019.

Radio Elvis – 23 minutes

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ

Il ne reste que 23 minutes avant que la nuit ne tombe et d’étranges personnages s’éveillent. Le nouveau clip de Radio Elvis, réalisé par Yannick Demaison et Alexis Magand, nous invite à une soirée surréaliste où le trio se mêle à des convives haut en couleurs et en paillettes. A l’instar du titre, le clip est rythmé, par des séquences dans lesquelles on aperçoit Pierre (parolier et chanteur), Manu (bassiste) et Colin (claviériste et batteur) en pleine composition ; puis, au milieu des flashs et des strass, des figurants dansent, chantent. « 23 minutes », issu de leur dernier album Ces Garçons-là, est un titre frénétique et dansant, aux frontières du rock new-wave et du disco ; terrain sur lequel nous n’attendions pas forcément le groupe. Pourtant, ce morceau reste dans la même veine, conservant les problématiques du précédent album, comme la fuite du temps. Alors que l’on ressent une urgence à travers les riffs de guitare et le temps qui passe par le refrain « C’est la vie c’est comme ça, ça passera tu verras », les images illustrent toute cette symbolique du temps perdu par l’omniprésence d’horloges et de réveils. A travers ce clip, envoûtant et déroutant, ces garçons-là montrent, une fois de plus, qu’ils peuvent nous surprendre.

Playlist

image de couverture : © Pauline le bozec pour l’alter ego/Apj