Le premier décembre, un nouveau rassemblement des « gilets jaunes », noyauté par des mouvements d’extrême droite tels le GUD ou l’Action Française ainsi que des éléments des mouvances anarchistes et autonomes, a été l’occasion d’affrontements majeurs entre ces manifestants et des forces de l’ordre dépassées. D’abord Place de l’Étoile, puis dans plusieurs arrondissements parisiens, des barricades ont été dressées, diverses dégradations commises. La violence de ces évènements, incarnée par le nombre élevé de blessés et de personnes arrêtées ainsi que par son relai dans les médias internationaux, pousse à s’interroger sur la manière dont le phénomène « gilets jaunes » pourrait tourner. Parallèlement à ces évènements, le 29 novembre, des « gilets jaunes » ont transmis à plusieurs médias une liste de 42 revendications. Celles-ci témoignent du malaise profond qui traverse notre pays et plus globalement les sociétés occidentales. Le capitalisme et le libéralisme, orientés par la démocratie représentative, devaient nous faire parvenir à un stade de développement où chacun pourrait s’émanciper, économiquement et socialement. Il y a eu, sans aucun doute, une élévation générale du niveau de vie. Cela n’a cependant pas abouti à une société où une classe moyenne travailleuse aurait accédé massivement à un niveau de vie confortable. Comment va tourner le cri du cœur d’une France en rupture sociale ? S’engagera-t-elle avec des mouvements politiques extrêmes sur la pente insurrectionnelle ?

Quentin Saison pour L’Alter Ego/APJ

De la rupture sociale…

Le creusement des inégalités depuis la fin des Trente Glorieuses a morcelé la classe moyenne. En 2018, la grande précarité touche les 8 millions de Français qui vivent sous le seuil de pauvreté, autour de mille euros. Aujourd’hui, il est admis que le schéma de la structure sociale ressemble davantage à un sablier qu’à une masse un peu étirée à ses extrémités. Les enfants de ceux qui ont connu l’ascension sociale et l’embauche facile jusque dans les années 1980 rêvent désormais d’un CDI et jonglent entre les intérims.

8 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté en 2018

C’est cette France-là qui a enfilé un gilet jaune courant novembre. Une génération à qui on avait tout promis et qui se retrouve souvent avec rien. Une génération, plus jeune, qui s’inquiète de son avenir ou subit déjà le déclassement. Ces gens-là, sortis des radars politiques à la différence de la France des banlieues qui sait se faire entendre, subissent de plein fouet la mondialisation. Le programme de village global n’a pas prévu de place pour les périphéries lointaines des mégalopoles en puissance. La ruralité n’a pas sa place dans la startup nation. Cette France, quand elle ne s’abstient pas, vote Le Pen qui par son préchi-précha natio-populiste parvient à capter une partie de la déception populaire. En 2017, la promesse d’un changement incarné par Macron avait pu séduire ceux de cette France. Aujourd’hui, plus personne n’y croit. Il n’a pas fallu longtemps pour que la politique de Macron soit perçue comme fondamentalement antisociale. Suppression de l’ISF et augmentation des taxes sur les carburants : ce couple explosif a mis en rogne la France du Diesel non-choisi. Alors elle s’est faite entendre, des femmes et des hommes se sont installés aux ronds-points et ont rappelé aux palais parisiens leur existence. Ils se sont donnés du baume au cœur, ont refusé de ne se croiser plus qu’au supermarché, dans ces territoires qui ne sont plus pensés, dans lesquels les services publics disparaissent, dans lesquels on veut implanter les usines polluantes d’où sortiront les voitures électriques qui nous permettront de rouler vert en ville. Pour l’instant, le gouvernement fait mine d’écouter les cris de la France des pleins-phares et entend instaurer un dialogue. Mais il refuse de comprendre ce qui se joue, et sa réponse sous forme de création d’un haut conseil, technocratique à l’absurde, témoigne d’une vraie incompréhension de ce qui se joue. En attendant, le mouvement se radicalise, sous de multiples influences.

Quentin Saison pour L’Alter Ego/APJ

…À la rébellion ?

Les affrontements de samedi premier décembre ne sont pas le résultat d’une manifestation ayant dérapé. Trois catégories de personnes ont pris part à ce qu’ils imaginent être une rébellion. La première, ce sont des groupes d’extrême droite. Héritiers des ligues des années 1930, ils ont renoué ces cinq dernières années avec l’action, s’encanaillant en fin des Manif pour Tous en affrontant les CRS et organisant le Jour de colère en 2014 à Paris. Ce jour-là, l’extrême droite dans toute son hétérogénéité s’était réunie aux cris d’« Hollande démission ». Des slogans antisémites repris en chœur et des heurts qui avaient conduit à 250 interpellations avaient lors frappé l’opinion publique. (*1) Aujourd’hui, en se mêlant aux « gilets jaunes », leur stratégie est de montrer qu’ils sont aux côtés des Français les plus écrasés par le pouvoir, espérant répandre leurs idées et un jour arriver à la tête de l’État. Ils sont en concurrence avec l’extrême gauche, mais cette dernière est plus organisée et décidée. Depuis l’opposition à la loi Travail, des anarchistes et des autonomes ont pris l’habitude de former à chaque manifestation syndicaliste ou sociale un black block, une tête de cortège où tous les individus sont vêtus de noir et prêts à en découdre. Le premier mai dernier, les affrontements avaient été particulièrement intenses avec les CRS. Il y a des ponts entre eux et ceux qui ont pris part aux batailles pour les ZAD à Notre Dame des Landes et Sivens. Pour certains, la stratégie est aujourd’hui différente, au delà de l’acte politique de provoquer le désordre. Le but est de s’immiscer sans signe distinctif dans les rassemblements de « gilets jaunes » pour les pousser à l’insurrection. L’objectif est de semer le désordre et de tester les forces de l’ordre. Si ces dernières étaient poussées à la faute par une surenchère sécuritaire, il pourrait y avoir des morts et une crise politique majeure. C’est en tout cas ce qu’espèrent les partisans d’un mode d’action très théorisé, notamment par Le Comité invisible (*2). Le reste des manifestants qui en sont venus aux mains ou au pavé avec les forces de l’ordre étaient soit déterminés à en découdre depuis les images de samedi 24, soit converties sur la barricade à l’action violente contre une attitude policière jugée disproportionnée. Ailleurs en France, ce cocktail risque d’être au goût de certains groupes de « gilets jaunes » qui ne se sentent pas écoutés après trois semaines d’action. Samedi premier décembre à la préfecture du Puy-en-Velay les gilets jaunes ont tenté d’investir le bâtiment, repoussés par des gendarmes. Près de Narbonne, une gendarmerie de route et un péage ont été brûlés. Vers une radicalisation tous azimuts ? Si la réponse apportée par le gouvernement à la grogne sociale devait être uniquement sécuritaire, ce serait à craindre.

Quentin Saison pour L’Alter Ego/APJ

Changer de paradigme

La réponse à apporter aux « gilets jaunes », c’est un changement de paradigme. Le culte d’une croissance illimitée n’a plus sa place dans un monde dont les limites se manifestent chaque jour cruellement. Le projet néolibéral ne répond plus aux enjeux environnementaux et sociaux. Les « gilets jaunes » nous enjoignent à répondre à un impératif de justice sociale. Leur programme, sincère et ambitieux, porte l’utopie politique d’une société humaine. Économiquement, ils réclament un SMIC à 1 300€ net, un minimum retraite de 1 200€, une grande attention portée aux plus faibles – personnes âgées souvent maltraitées et sans-abris – une situation dont l’existence même leur est intolérable. Sur le plan politique, ils exigent fermement la « fin immédiate de la fermeture des petites lignes, des bureaux de poste, des écoles et des maternités » et rêvent d’une refondation institutionnelle, avec la création d’un référendum d’initiative populaire contraignant, la baisse massive des salaires des élus de la Nation, et le retour au septennat avec des élections législatives se déroulant deux ans après les présidentielles, ce qui permettrait de garantir que l’élu suit son programme.

Ce qui est marquant, c’est que malgré une hostilité souvent perceptible avec une écologie d’urbains pour qui il est facile de ne plus prendre sa voiture, leur programme n’est pas en désaccord avec des grands principes écologistes.

Ils s’opposent à la construction des centres commerciaux en dehors des petites villes, qui détruisent le tissu économique et social local, et incarnent une grande consommation extrêmement polluante. Ils refusent les délocalisations qui, en plus de supprimer des emplois, complexifient la production et éloignent lieu de construction et d’assemblage. En termes de taxes, ils promeuvent une taxation massive des grosses entreprises, en citant Google et Amazon, et un soutien aux plus petites. Une démarche authentiquement écologique. Ils défendent aussi la taxation du fuel et du kérosène. Ils sont également favorables aux nationalisations, les entreprises qui aujourd’hui vendent de l’électricité n’étant pas à même de participer pleinement à une transition énergétique puisque leur objectif est de faire des bénéfices. Relocalisation des productions, opposition aux mécanismes de profit, taxation juste et engagement pour rechercher des solutions écologiques (la voiture à hydrogène est mentionnée), ce programme social d’ampleur d’inspiration socialiste émane d’un peuple de consommateurs dépité par le projet libéral et conscient de ses limite. Macron l’entendra-t-il ? Il y a fort à parier que sa rhétorique d’un cap qu’il faudrait garder et son adhésion au projet capitaliste nous mènent à une crise politique historique, car en face, ils ne lâcheront rien.

1* https://www.liberation.fr/societe/2014/01/26/a-paris-les-eructations-du-jour-de-colere_975710

2* https://comptoir.org/2017/06/02/comite-invisible-de-la-destruction-a-la-decomposition/