Tout commence par des yeux, deux yeux verts, peut-être pas si verts, que croise la narratrice un soir de réveillon. Ceux de Sarah. Ils ne la quitteront pas durant 192 pages. Deux yeux deviennent deux femmes, elles s’aiment ; l’obsession est infinie, bien qu’un livre doive avoir une fin. Ça raconte Sarah était l’un des événements de la rentrée littéraire, nommé au Goncourt, rien que ça. Pauline Delabroy-Allard, sa créatrice, est âgée de trente ans. C’est son premier roman. Au travers des dix questions que nous lui avons posées, elle partage quelques unes de ses pensées.

Pauline Delabroy-Allard – libre de droit

Qu’est-ce que cela te procure, ce succès si immédiat, fulgurant ?

Pauline Delabroy-Allard : « Une grande joie, en premier lieu. C’est vraiment un honneur pour moi que d’être publiée aux éditions de Minuit. Pour le succès, je dois dire que c’est une surprise chaque jour. Je ne pensais pas un jour publier ce texte, alors le publier dans cette maison, c’était déjà une surprise. Son succès critique, c’en était une deuxième, son apparition sur les listes des grands prix littéraires une troisième, et ainsi de suite… »

As-tu mis du temps à écrire ton roman ? Quel en a été le processus d’élaboration ?

Pauline Delabroy-Allard : « J’ai mis une année à écrire mon roman. J’avais la scène d’ouverture en tête depuis un bon moment déjà, une espèce de vision qui m’obsédait de plus en plus… j’avais envie de la sortir de moi et je l’ai couchée sur le papier. En l’écrivant, je me suis rendu compte qu’elle s’inscrivait au centre d’une histoire que j’ai eu envie de raconter. La scène de clôture m’est venue aussi rapidement en tête, je l’ai souhaitée comme un miroir à la scène d’ouverture. Entre les deux, je savais que j’avais envie de m’essayer à l’exercice de style du portrait d’une femme, dans une première partie, et du portrait d’une ville dans la deuxième [la ville de Trieste en Italie, ndlr]. Alors je suis allée vers ça. »

Il me semble que cela fait un moment que tu écris… Est-ce une activité cathartique pour toi ?

Pauline Delabroy-Allard : « Ah, la question de la catharsis, c’est compliqué… concernant cette scène d’ouverture, ça l’a été, oui, c’était un moment assez fort d’écriture. Ensuite, j’ai ressenti beaucoup de choses en écrivant Ça raconte Sarah, et notamment de la… joie, alors que je ne m’y attendais pas ! En tout cas c’est une activité dont je ne peux pas me passer, ça fait plus de quinze ans maintenant que j’écris, et je ne pense pas m’arrêter un jour. »

Tu parais avoir une plume vive et abondante, très identifiable, d’ailleurs tu as reçu le Prix du Style. Tu joues constamment entre l’urgence émotionnelle et le factuel, comme si tu voulais bousculer, voire frustrer la personne qui te lit. Est-ce voulu ? Ce style t’est-il naturel, ou au contraire est-ce un travail uniquement lié au sujet du roman ?

Pauline Delabroy-Allard : « Je crois que ce style-là, tout particulier, m’est venu spécialement pour raconter cette histoire-là. Dans la première partie, dans le portrait que je fais du personnage de Sarah, je voulais une écriture aussi vive que la femme que j’essayais de décrire. Il fallait une écriture rapide, urgente presque, pour dire l’urgence du désir, l’urgence que les deux femmes ressentent devant cette passion qui leur tombe dessus. Concernant la deuxième partie, j’ai choisi de modifier un peu mon style pour que, cette fois, les phrases se fassent le miroir de l’introspection que vit la narratrice. Les paragraphes s’allongent, les phrases aussi, pour montrer que l’espace-temps est modifié, que la vie a changé. »

La musique tient une place importante dans Ça raconte Sarah. À L’Alter Ego, on est plusieurs à aimer rédiger des analyses musicales. Comment s’y prend-on, pour imprimer des sons sur le papier ?

Pauline Delabroy-Allard : « Alors ça, c’est très difficile, je trouve, très difficile que de retranscrire ce que l’on entend lorsqu’on écoute de la musique. Mais surtout, et avant toute chose, l’émotion qui peut nous prendre à ce moment-là… Il se trouve que le personnage de Sarah est violoniste, violoniste virtuose, alors il était impensable que la musique ne figure pas dans le roman. Je crois que l’écriture de la poésie, que je pratique depuis des années, m’a aidée pour ça, ainsi que l’écoute presque obsessionnelle de certains morceaux de musique qui figurent dans le texte, une écoute en boucle, jusqu’à imprégner chaque centimètre de moi du morceau, jusqu’à vibrer avec les instruments. Puis, dans le silence, j’essaie d’écrire ce que j’ai ressenti. »

Couverture Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard © Les éditions de Minuit

Quel public vient à ta rencontre ? Et à quelles réactions assistes-tu de sa part ?

Pauline Delabroy-Allard : « Un public assez divers. Tout à fait mixte. Et tout à fait charmant, la plupart du temps, très enthousiaste. Certaines m’ont dit avoir eu une révélation, avoir eu envie d’enfin s’avouer un amour caché pour une femme… ce sont des histoires qui me touchent. Je sais que le livre est à la fois plaisant pour des jeunes gens car j’en ai rencontré beaucoup dans le cadre du Goncourt des lycéens, mais aussi pour des seniors, comme on dit, qui, eux, viennent me voir dans les librairies où je passe chaque semaine pour faire des rencontres, des lectures, des dédicaces. Ce sont des moments très forts, aussi émouvants qu’intenses. Je n’ai pas encore rencontré de lectrice ou de lecteur choqué(e), mais peut-être que ça viendra ! »

Ça raconte Sarah, c’est du désir, de l’érotisme, et inévitablement tu engages ta personne, ton rapport à l’autre peut se révéler. Ça doit être difficile de présenter à tout ce monde un livre relevant d’une telle forme d’intimité, non ?

Pauline Delabroy-Allard : « Oh non, car le filtre de la littérature est là et bien présent. Il s’agit de présenter un roman, de raconter une histoire. L’intimité de l’auteure y est toute relative, finalement. Concernant les scènes érotiques, je ne voulais pas écrire le roman sans, ça n’aurait pas eu de sens à mes yeux. Alors oui, c’est vrai que c’est plus délicat d’écrire un texte sur l’amour et le sexe qu’un texte sur l’environnement, mais enfin, c’est plus exaltant aussi, pour moi en tout cas ! »

Comment définirais-tu cette relation entre Sarah et la narratrice ? Est-ce une histoire d’amour ? Une passion charnelle ?

Pauline Delabroy-Allard : « Pour moi il s’agit vraiment d’une passion. Je ne voulais pas écrire une histoire d’amour. Il en existe trop, dans la littérature, au cinéma. Je voulais écrire, décrire, ce qu’est la passion amoureuse, charnelle bien sûr, mais pas seulement, la passion dans tous ses aspects et notamment dans le côté absolument morbide et destructeur qu’elle contient forcément. Je voulais les deux versants de la montagne, la magie blanche et la magie noire. L’évocation des corps, mais aussi la lutte pour rester soi quand on n’a plus qu’une envie : la tentation de la fusion. »

Lors de ton intervention à la Maison de la Poésie, tu mentionnais ton « côté militant » féministe. As-tu fait l’expérience du sexisme depuis ton arrivée dans le milieu de la littérature, que cela soit de la part d’auteurs, des questions que l’on t’a posées, en terme d’opportunités… ?

Pauline Delabroy-Allard : « Comme toutes les femmes, je fais l’expérience du sexisme chaque jour… Dans le milieu de la littérature, on a pu constater que tous les prix majeurs ont été attribués à des auteurs masculins. Sinon, oui, j’ai pu le ressentir surtout dans les questions posées, on me demande souvent ce que ça fait d’être une femme autrice. Et puis aussi, la narratrice de mon roman abandonne sa vie (son métier, ses amis, mais aussi sa fille) et cela choque beaucoup les gens. Alors que la même chose, dans un récit, de la part d’un homme, est d’une banalité sans nom… ! Du coup, la frontière entre la vie et la fiction se gomme, on me demande si moi je serais prête à abandonner mon enfant… pas sûre qu’on pose la question à un auteur ! »

Si tu devais choisir une personnalité ou une œuvre qui a été déterminante dans ton adolescence pour la femme et l’auteure que tu es aujourd’hui, tu nous parlerais de qui/quoi ?

Pauline Delabroy-Allard : « En littérature, c’est ma rencontre avec Marguerite Duras, et puis ce livre qui est culte, pour moi, L’arbre aux haricots de Barbara Kingsolver. Et la prise de conscience qu’il existe énormément de femmes artistes, je crois que c’est le début de ma passion pour le travail des femmes, de mon engagement personnel à aller voir des expositions, des films de femmes, à lire des femmes. Je pense, entre autres, aux travaux d’Agnès Varda, de Chantal Akerman pour le cinéma, de Camille Claudel, de Louise Bourgeois, d’Annette Messager, de Sophie Calle pour les arts plastiques. Women power ! »