Pour des motifs inexplicables, certaines personnes, pour rompre l’ennui, ont préféré dessiner des choses plutôt que de se curer le nez. Ils ont dit : « C’est de l’art ! ». D’autres ont continué à se curer le nez, mais avec inspiration, et ont jeté leurs trouvailles sur une toile en disant : « Regardez c’est encore de l’art ! ».

Aujourd’hui, il semblerait que les machines elles-mêmes nous envient notre manière si raffinée d’aborder l’ennui, et tentent à leur tour de pousser ce cri victorieux.

DeepDream : LI.A. rêveuse de Google

Avez-vous déjà été victime de paréidolie ? Jeune, il vous arrivait sûrement de regarder longuement le ciel les dimanches après-midi. C’était cette époque curieuse où les gens, ces imbéciles, observaient des phénomènes naturels sans casque de réalité virtuelle. Dans une sorte de transe, animée par le silence et la digestion redoutable du rôti de grand-mère, des créatures chimériques se dévoilaient devant vos yeux, à la place des nuages. Vous étiez si humain avec votre petit privilège de l’imagination. Voir des lapins-chiens à la place des cumulus, quelle humanité ! Mais voilà que Google a décidé, en 2015, que les ordinateurs pouvaient, eux-aussi, rêver au-delà des plafonds gris de la Silicon Valley.

DeepDream est un programme informatique que l’on a gavé de millions d’images. Suffisamment pour que l’intelligence artificielle soit capable d’en comprendre les formes, les reconnaître et même les reproduire. A l’origine, la mission était d’obtenir un « simple » système de reconnaissance d’images, mais les chercheurs de Google ont poussé l’idée plus loin en demandant à leur système de voir au-delà de l’existant. En bref, on a demandé à l’intelligence artificielle de reconstruire complètement ce qu’elle croit reconnaître dans certaine formes.

Mis en ligne sur Internet, le logiciel a connu un certain succès, puisque tout le monde peut proposer des images à DeepDream, pour un résultat relativement psychédélique. J’ai eu, pour ma part, l’idée de passer un célèbre tableau de Gustave Courbet dans le moulin DeepDream. Le message est assez déroutant, les Goldens Retrievers seraient-ils à l’origine de notre monde ?

Captures d’écran – Deepdream à partir de l’origine du monde de gustave courbet

Ce qui frappe, c’est que les rêveries du logiciel sont inattendues, elles dépassent le simple stade de l’évidence. Peu de personnes auraient vu la truffe d’un chien dans le sexe de cette femme. On doit reconnaître à cette machine un certain sens de l’humour.

Pour autant, peut-on assimiler cette intelligence artificielle à un artiste ? Certains parlent même d’un véritable courant artistique, « l’inceptionnisme ». Courant bien vite tari, puisqu’en dehors des adeptes de DeepDream aucun créateur ne s’est réclamé de ce mouvement. Mais les limites de ces créations apparaissent rapidement. Certains schémas sont redondants, comme l’obsession de l’intelligence artificielle pour les canidés. Et pour cause, le programme a été nourri exclusivement d’images d’animaux, qui sont aujourd’hui ses seules références.

Nous voilà rassurés dans notre humanité. DeepDream n’imagine pas, puisqu’il ne fait que recracher un patchwork de connaissances ingurgitées de force. Rien de romantique, rien de magique. Rien d’humain. Seulement voilà, l’imagination ne peut surgir ex nihilo, et procède obligatoirement d’une assimilation du réel. La réalité et l’imaginaire sont les deux faces d’une même pièce, et à ce sujet, Boris Vian avait trouvé la formule juste : « L’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ».

Le processus d’apprentissage subit par DeepDream est, qu’on le veuille ou non, semblable en certains points à celui de l’expérience humaine, et le produit de cet apprentissage est à l’évidence créatif, voire artistique, qui sait.

Le Rembrandt qui n’en était pas un

S’il y a une constante chez les artistes, c’est qu’ils sont nettement moins productifs une fois mort. Mais c’était sans compter sur l’intelligence artificielle et une équipe de Néerlandais qui, en 2016, ont décidé de jouer aux nécromanciens, en tentant de ramener à la vie le génie artistique de Rembrandt Van Rijn.

Pour se faire, les chercheurs ont analysé et compilé dans une banque de données l’oeuvre entière de Rembrandt, pour déterminer les caractéristiques essentielles de son art. A quoi ressemblerait un nouveau tableau du maître ? Ils en sont arrivés à la conclusion qu’il s’agirait d’un portrait, représentant un homme entre 30 et 40 ans, regardant vers la droite et habillé d’une collerette et d’un chapeau. C’est à partir de ce portrait-robot que l’intelligence artificielle va composer. L’analyse et l’apprentissage statistique des tableaux de Rembrandt vont permettre au programme de synthétiser le coup de pinceau du peintre. Après vingt jours de travail acharné de la part de l’algorithme, le tableau est là.

Les proportions, les reliefs, le clair-obscur, tout y est. La prouesse technique est si remarquable, qu’un néophyte ne saurait faire la différence entre ce tableau et un Rembrandt véridique. Et c’est là que le bât blesse.

Sans rien créer de nouveau, puisqu’il ne s’agit jamais que de singer un artiste, l’intelligence artificielle a réussi à construire quelque chose de suffisamment crédible pour que l’esprit humain se trompe. Suffisamment crédible, pour que l’on puisse se méprendre sur l’origine humaine de l’art. Les galeries pourraient être entièrement remplies de ces imitations, que les cortèges de visiteurs ne cesseraient de s’extasier sur la beauté et la poésie de l’expression humaine.

Cette création effraie quant à notre capacité à déceler l’émotion d’une peinture. Pourtant un tableau de Rembrandt est forcément le reflet des angoisses de son époque, et de la vie difficile qu’il a menée. Un peintre compose davantage avec son intimité qu’avec de la peinture. Alors quoi ? Il faudrait blâmer les auteurs de cette machination diabolique ? Non. Le Nouveau Rembrandt n’est en rien responsable, il ne fait qu’éclairer notre propre insensibilité.

La vente du portrait d’Edmond de Bellamy, une première mondiale

Le 25 octobre dernier a été vendu pour la coquette somme de 380 000 euros le portrait d’Edmond de Bellamy.

Immédiatement, l’aspect diffus et vaporeux du portrait interroge. Qu’est-ce qui justifie une telle vente ? Ce qui semble être le brouillon d’un enfant de cinq ans a pourtant bien été mis aux enchères chez Christie’s, l’une des plus grandes maisons de vente du monde. La réponse est dans la griffe de l’auteur. Pas d’initiales, mais un algorithme.

Edmond de Bellamy est la première oeuvre conçue par une intelligence artificielle vendue aux enchères. Cette nouvelle semble parachever l’incursion des créations issues d’algorithmes dans le milieu de l’art. DeepDream a eu la reconnaissance de sa créativité avec l’enthousiasme autour de l’inceptionnisme. Le Nouveau Rembrandt a eu la validation du potentiel technique des intelligences artificielles. Edmond de Bellamy, lui, vient de recevoir l’onction suprême de l’argent. Que les choses soient claires : chez Christie’s, on a vendu le portrait comme une oeuvre d’art, pas comme un objet quelconque. Or, la validation artistique se cache bien souvent sous le marteau d’un commissaire-priseur.

Mais au fond, qu’est-ce qui a été vendu ? S’agit-il d’un portrait peint maladroitement par une intelligence artificielle, ou d’une proposition artistique de la part des concepteurs de l’algorithme ? La question de l’auteur d’Edmond de Bellamy renferme à elle seule la possibilité de déconnecter ou non l’art de l’humain, et donc des émotions. Quoiqu’il en soit, l’évènement est une réussite en ce qu’il bouleverse toutes nos certitudes, de la même manière qu’un célèbre urinoir l’avait fait auparavant.

En définitive, la démarche visant à construire des programmes capables de créer de l’art de manière quasi-autonome interroge. En dehors du défi technologique, la finalité de cette entreprise reste mystérieuse. Elle peut même inquiéter, et alimenter les pires fantasmes autour d’une intelligence artificielle toujours plus puissante et ingénieuse. Beaucoup craignent d’ailleurs que ces nouvelles formes d’intelligence viennent à nous dépasser pour mieux nous remplacer. Ces discours catastrophiques sont à relativiser, mais reste que cette étape supplémentaire se moque encore un peu plus de l’intelligence des hommes. Car jusqu’à aujourd’hui, l’art était la plus belle preuve de notre singularité, et il nous permettait de garder le menton haut. Demain, nous nous contenterons, peut-être, d’applaudir le froid plagiat de l’essence humaine.