Être jeune n’empêche pas d’être engagé. Thomas Gauthier l’a bien compris. Le Canadien de 24 ans s’attaque dans ses vidéos aussi bien à la politique écologique de Justin Trudeau, qu’à la place du français en Amérique du Nord ou à la stratégie commerciale de YouTube. Un de ses principaux angles d’attaque reste cependant la place donnée à la jeunesse dans la société occidentale actuelle. Il s’érige ainsi en défenseur des millenials et trouve un écho outre-Atlantique.

CAPTURE D’ÉCRAN – THOMAS GAUTHIER – « LES MILLÉNIAUX SONT DES MERDES?! » YOUTUBE

Il a 24 ans, il est beau, cultivé, fringuant et drôle. Non, Thomas Gauthier n’est pas votre dernier match Tinder. S’il cherche à vous séduire, c’est avant tout pour que vous approuviez ses idées, plus que sa personne. Le Québécois rechigne d’ailleurs à se mettre en avant. Lors d’une de ses rares interviews, donnée à Radio Canada, il apparaît ainsi réservé face à son interlocuteur Stéphan Bureau (1). Loin d’être un faux modeste, il souffre surtout d’anxiété sociale, ce qu’il n’hésite pas à rappeler sur le ton de l’humour dans ses vidéos. Car oui, Thomas Gauthier est bien Youtubeur. Il profite de la sérénité que permet ce statut afin d’exprimer ses idées dans un cadre qui lui est familier : sa chambre, son salon, parfois sa cuisine. Dans ces lieux, il peut pleinement développer sa pensée, sans crainte de se voir couper et remis en cause. Les critiques sont d’ailleurs rares dans les commentaires, tant il semble faire l’unanimité. Les poids lourds que sont Mc Fly et Carlito y font parfois une apparition, afin de l’encourager. Le 29 décembre 2017, au sujet du bilan du YouTube francophone sur l’année écoulée, Raphaël Carlier le vrai nom de Carlito avouait de fait aux Inrockuptibles : « Thomas Gauthier a survolé le game ». D’autres stars du réseau social comme Cyprien et Mister V ont aussi apporté leur soutien au Canadien en collaborant avec lui. Mais qu’est-ce qui plaît donc tant chez lui ?

« Garder un esprit critique par rapport aux différents enjeux »

Thomas Gauthier est l’antithèse du YouTube actuel. Chez lui, pas de vidéos survendues ou sponsorisées, pas de spam publicitaire, pas de plagiat. La rigueur et le fond plutôt que la fréquence de parution et le nombre. Les thèmes abordés ne sont pas réputés comme rassembleurs et sont rarement traités sous le prisme de l’humour. Il ne fait donc pas de vidéos pour son unique profit mais bien afin d’enrichir (culturellement cette fois-ci) ceux qui les visionnent. Ses statistiques n’ont rien à envier aux peu recommandables Ibra TV, Lama Fâché ou Sympa qui n’hésitent pas à plagier des contenus nord-américains ou à tout faire pour provoquer le buzz autour de leurs productions. Thomas fait cependant depuis plusieurs mois des apparitions brèves et remarquées dans les tendances(2). Il détonne alors dans ce classement où les vidéos travaillées sont rares. C’est justement ce qui plaît à Loïc, 21 ans, fan depuis ses débuts : « ça m’a fait du bien de voir quelqu’un avec une audience assez grande et un esprit critique ».

L’esprit critique, c’est justement ce qui fait le succès de Thomas Gauthier. Après des formats basées sur l’humour absurde, il construit progressivement ses vidéos, à la fois sur la forme et sur le fond. Ses productions de 2012 sont à l’opposé de celles de 2018. Il n’hésite désormais pas à s’engager sur des sujets sur lesquels il réalise un vrai travail de recherche. L’avènement de la série « Tabou » en novembre 2017 en est l’illustration. Dans celle-ci, ses propos sont fondés sur des études et autres observations de spécialistes du sujet qu’il s’attache à noter en description de la vidéo. Cette démarche, aussi simple qu’elle peut paraître dans bien des domaines, est remarquable sur YouTube, où l’honnêteté intellectuelle n’est que trop peu souvent de mise. À ceci s’ajoute une écriture soignée mêlant humour acerbe, attaques subtiles et situations absurdes.

Ce que j’essaie de dire à travers mes vidéos, c’est qu’il faut savoir garder un esprit critique par rapport aux différents enjeux. C’est important, sinon tu tombes dans le cynisme.

Thomas Gauthier, 19 juillet 2018, Medium Large (Radio Canada)

« C’était mieux avant »

Son esprit critique, Thomas Gauthier l’utilise afin de défendre des causes qui lui tiennent à cœur. Il n’hésite pas à remettre en cause le discours féministe et écologique du Premier ministre canadien Justin Trudeau, en le confrontant à ses actions. De même, il milite pour la défense de la langue française et de la culture francophone en Amérique du Nord, contrant le discours dominant chez les anglophones canadiens. Mais puisqu’il est au moins autant regardé sur le Vieux Continent qu’au Canada, il traite aussi un sujet plus transversal : la place des jeunes dans la société occidentale contemporaine. Revenant d’un an et demi passés au pays à la feuille d’érable, Héloïse, 20 ans, résume la situation : « on parle beaucoup plus des millenials en Amérique du Nord qu’en France, c’est vraiment un sujet de société là-bas. Quand j’étais au Canada, on était souvent considérés à part ».

Or, l’image des jeunes qui est présentée est souvent négative. L’allongement de la durée des études, la complexification du monde du travail et le manque d’emplois disponibles aux postulants sans expérience compliquent l’accès au marché de l’emploi à une jeunesse dont le taux de chômage atteint le quart de ses effectifs. Il est facile d’expliquer cette inactivité contractuelle de manière plus stéréotypée par la fainéantise, le manque d’envie ou encore la déconnexion à la réalité. Mais de nombreux jeunes s’affranchissent aujourd’hui du cadre fabriqué par les générations précédentes : moins matérialistes, plus ouverts dans leurs moeurs, ils remettent en cause l’ordre établi, à l’instar de la place de la télévision. L’inquiétude liée à ces différences n’est toutefois pas propre aux millenials, ce que le YouTubeur s’attache à rappeler au fil de ses vidéos. Dans une vidéo au titre volontairement provoquant, il caricature ainsi l’idéalisme d’enfants interrogés en 1962 sur leur vision de l’an 2000. Dans une autre, il reprend l’indémodable slogan « c’était mieux avant » en chanson afin de rappeler par des antiphrases les bons côtés des avancées sociétales.

Après avoir défendu la jeunesse, il souhaite la servir

Thomas Gauthier revient aussi sur la pression qui pèse sur les jeunes dans une société où performance, efficacité et fiabilité sont devenues des maître-mots. Il se fait porte-parole de cette jeunesse qui n’adhère pas à cette philosophie.

Ça fait du bien de regarder Thomas Gauthier. Il met des mots sur ce qu’on peut penser, c’est rassurant.

Loïc

Le fait que le Canadien démystifie cette pensée du « toujours plus, toujours mieux, toujours plus fort » permet à chacun de s’y identifier, et pourquoi pas de reprendre confiance en soi. En élaborant une défense réfléchie, structurée et argumentée, Thomas Gauthier sert le discours d’une jeunesse qui souhaite mettre fin aux préjugés à son encontre. Avec lui, elle trouve une crédibilité dont elle manque parfois. « La plupart des jeunes qui regardent ses vidéos sont certes d’accord avec lui, mais c’est justement ces mêmes jeunes qui vont en parler autour d’eux à un public moins averti. En réalisant cette démarche, ils élargiront le public atteint » abonde Hugo, 20 ans, abonné depuis quelques mois. Le fait de transmettre ses idées par une plateforme de vidéos en ligne est à la fois la force et la faiblesse de cette entreprise. Si elle lui permet de trouver une large audience, celle-ci reste cependant générationnellement restreinte quand la télévision, les livres ou la radio sont moins connotés « jeunes ». Le YouTubeur ne s’en cache d’ailleurs pas et n’hésite pas à jouer avec les codes du milieu.

Il ne passe pas par des médias qui lui permettraient de convaincre les personnes qu’il cherche à atteindre. Il faut aussi dire que les médias ne sont pas très investis pour faire passer le message des influenceurs, à l’image de Squeezie chez Ardisson.

Loïc

Thomas Gauthier ne semble pas vouloir séduire à tout prix ceux qu’il pointe du doigt. Il sait que son point de vue ne permettra pas de changer les mentalités, du moins pas sur un format si court. Après avoir défendu la jeunesse dans sa série « Tabou », il souhaite désormais la servir pleinement. Sa nouvelle série « Drama » traite d’événements historiques sur un ton volontairement jeune, caricaturant la tendance actuelle à tout… dramatiser. En s’intéressant à des évènements ayant une réelle incidence, il remet en cause la place accordée aux polémiques faisant le temps médiatique. Ce renouvellement plaît à son public, pour qui changement rime avec augmentation de la qualité. Loïc résume :

Il ne reste jamais sur un format strict. Ce qui est intéressant, c’est qu’il va toujours sur des trucs plus approfondis. Si on en est là avec les Tabou, qu’est-ce que ça sera après ?

LOÏc

Thomas Gauthier ne semble donc pas avoir fini de surprendre.

(1) Émission Medium Large du 19 juillet dernier. Thomas n’a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos demandes d’interviews.

(2) Système de classement des vidéos les plus en vogue sur le réseau prenant en compte leur date de parution, leur nombre de vues et l’interactivité autour de celles-ci (commentaires, avis, partages).

image de couverture : capture d’écran – Thomas Gauthier – « les milléniaux sont des merdes?! » YouTube