Lors du 71ème festival de Cannes en mai dernier, le réalisateur polonais Paweł Pawlikowski (My Summer of Love, Ida) recevait le Prix de la mise en scène pour son long-métrage Cold War, récit d’une touchante histoire d’amour sur fond de guerre froide. Une récompense méritée pour ce film à l’esthétique étourdissante.

A la fin des années 1940, Wiktor (Tomasz Kot), compositeur et musicien, participe à la création d’une troupe de musique et de danse folklorique en Pologne. Lors des recrutements pour constituer son ensemble traditionnel « Mazowsze », il est séduit par la jeune Zula (Joanna Kulig), chanteuse au timbre singulier. Profitant d’un concert à Berlin, Wiktor propose à Zula de s’enfuir vers Paris… mais celle-ci ne trouvera pas la force de le rejoindre. Unis par un amour indéfectible, ils tenteront de retisser leur histoire à travers l’Europe de la guerre froide, des années 1950 aux années 1960, entre l’Allemagne, la Yougoslavie, la Pologne et Paris.

Dans son architecture ponctuée d’ellipses, où tout s’articule autour de personnages choisis, le film rappelle par de nombreux aspects les romans de Milan Kundera. Comme dans les oeuvres de l’écrivain français d’origine tchèque, si l’histoire d’amour est centrale, elle permet aussi de se replonger dans le contexte historique et politique complexe des Etats satellites de l’ex-URSS. Les lieux d’où les amants fuient et ceux où ils se réfugient portent encore les stigmates de la Seconde Guerre mondiale, qu’ils tentent de les dissimuler derrière la vie de bohème à Paris ou derrière l’idéologie communiste à Varsovie. Ainsi écrasé par l’Histoire, l’amour devient aussi impossible à l’Est qu’à l’Ouest.

Cette histoire entre Zula et Wiktor – très librement inspirée de celle des parents du réalisateur – est celle de deux êtres qui ne se ressemblent pas, ni même ne se comprennent. A l’amour qu’ils se vouent l’un à l’autre s’ajoute une certaine admiration : Zula vénère le compositeur comme un mentor, Wiktor envie la spontanéité et le courage de sa chanteuse. Là où lui regagnera sa liberté artistique à Paris, elle s’enfermera dans la jalousie, la nostalgie et l’autodestruction. Là où elle trouvera sa gloire et son succès comme icône de l’imagerie communiste, lui sera toujours dans la fuite de ce régime qui l’étouffe. Et peut-être est-ce aussi cette impossibilité de s’entendre qui, tout autant que l’insolubilité de leur situation, les poussera à franchir une dernière frontière pour sauver leur amour.

© Lukasz Bak

La photographie du film (supervisée par Lukasz Żal) sublime chaque instant de ce récit bouleversant. Cadre resserré oblige, la composition de l’image est minutieusement travaillée. Couplée à un noir et blanc glacé, elle exacerbe la solitude des personnages, leur douleur, et leur désespoir. La sobriété dont use Paweł Pawlikowski est toute entière au service des sentiments. Mais si le film se garde de jamais basculer dans un pathétique outrancier, c’est également grâce au jeu d’acteur de Tomasz Kot et Joanna Kulig, remarquable de justesse et d’intelligence.

Enfin, comment évoquer Cold War sans mentionner sa bande-son. Des chansons traditionnelles recueillies aux quatre coins de la Pologne aux bars dansants du Paris des années 1950, le réalisateur livre une délicate histoire intime de la musique européenne du siècle dernier, point focal des oppositions entre Est et Ouest. D’abord interprétée par une enfant du pays, puis reprise en orchestration par l’ensemble Mazowske et traduite en français pour un enregistrement jazz, la chanson « Dwa serduszka » (« Deux coeurs ») agit comme le fil conducteur du film. Racontant l’amour impossible entre deux amants dont les yeux ne peuvent se rencontrer, écho à peine dissimulé au récit, chacune de ses occurrences est une nouvelle annonce de la fin à venir, tragique et sans retour.

Image de couverture : © Lukasz Bak