Déjà deux ans que Trump s’étire dans un fauteuil de la Maison Blanche. Bon anniversaire, meilleurs vœux, et autres réjouissances. Pour les opposants, le feu d’artifice a plutôt retenti au coup d’envoi des élections de mi-mandat, mardi 6 novembre 2018. Alors que le Sénat se régale d’une poignée de républicains en plus (trois sièges gagnés), la Chambre des représentants ouvre enfin ses portes à une majorité de démocrates — une première depuis 2010. Est-ce suffisant pour tasser les déferlements des sceptiques, qui prévoient à terme la plongée fatidique d’un progressisme jugé trop « identitaire » pour convaincre ? Stacey Abrams ne devient pas la première femme noire élue gouverneur de Géorgie, mais le Minnesota et le Michigan amènent les premières musulmanes à siéger à la Chambre. Parmi ces effluves inhabituelles du genre féminin et des minorités dans un haut lieu de pouvoir, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, a mené une campagne des plus remarquées.

Le sensationnalisme d’une campagne transparente

Avec pas moins de 78% des voix récoltées face à son adversaire républicain Anthony Pappas, Ocasio-Cortez est désormais la représentante de la 14ème circonscription de New York, qui recoupe une partie du Bronx et du Queens. D’une pierre deux coups, elle est officiellement la plus jeune élue au Congrès, et porte l’espoir d’une diversité d’âge : un moment opportun pour accueillir une nouvelle génération au cœur des fonctions législatives.

En militant pour Bernie Sanders en 2016, elle révèle un discours socialiste assumé, loin d’être monnaie courante au pays de la consommation. C’est suite à la défaite du sénateur du Vermont que de nombreux déçus se rassemblent autour d’un mouvement neuf, Brand New Congress (BNC), brandissant comme objectif de présenter un candidat pour chaque circonscription aux midterms. Le dossier d’Ocasio-Cortez est envoyé par son frère cadet ; il est rejoint en mai par un vidéo-clip de lancement, « The Courage to Change ».

Il en faut du courage, pour changer, lorsque l’on sait que son concurrent aux primaires Joseph Crowley connaissait un mandat à la Chambre long de près de vingt ans, ainsi qu’un budget conséquent favorable à une probable réélection. Ocasio-Cortez respecte les conditions du BNC : elle fait financer sa campagne par la population volontaire tout en refusant l’argent des grands donateurs et des lobbies. Et contre toute attente — la sienne en particulier — elle emporte en juin dernier les primaires démocrates, avec 57% des suffrages.

Accompagnée d’un Instagram chaleureux (presque trop familial) et d’une excellente communication sur les réseaux, la candidate met l’accent sur la proximité et l’accessibilité. Sur Twitter, elle répond de manière régulière aux mentions que lui adresse son million d’abonnés. Divers médias télévisés, tout comme la presse, se sont d’autre part appliqués à relayer sa campagne, d’une invitation sur le Late Show de Stephen Colbert aux réactions hargneuses de Fox News — chaîne pro-Trump qui la compare au dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro. Toujours est-il que la ténacité d’Ocasio-Cortez n’a de cesse d’éveiller les regards curieux.

Une biographie de mille pages déjà

Malgré son jeune âge, la nouvelle représentante new yorkaise s’est forgé une expérience dans plusieurs domaines, s’allouant la possibilité d’analyser le monde qui l’entoure sous des prismes éclectiques. Née d’une mère portoricaine, elle grandit dans le Bronx dans des conditions précaires et se rend au lycée d’une banlieue nord, Yorktown. Elle y fait preuve d’un talent saisissant en sciences de l’ingénierie, si bien que l’Union astronomique internationale décide de donner son nom à un astéroïde. Par suite, Ocasio-Cortez obtient une maîtrise en économie et relations internationales à l’université de Boston, et apporte son aide au sénateur Ted Kennedy sur les questions d’immigration. Les difficultés financières de sa famille la contraignent à revenir à New York après ses études, en 2011. Elle devient serveuse dans un bar à Manhattan ; en parallèle, elle ouvre une maison d’édition de livres pour enfants, grâce à laquelle elle souhaite dépeindre le Bronx sous un jour positif. La jeune femme s’engage par ailleurs pour la communauté hispanique et travaille en tant qu’éducatrice à l’Institut national hispanique, la plus grande organisation pour la jeunesse latino-américaine aux États-Unis. Elle met un point d’honneur à la revendication des origines jusque dans sa campagne : les affiches sont imprimées en version bilingue, à la fois en anglais et en espagnol.

Très à gauche ?

Ocasio-Cortez accepte d’endosser l’étiquette de socialiste — et les obnubilés par la menace communiste frémissent. Ses revendications principales ne semblent pourtant pas sorties de nulle part : une assurance-maladie accordée à tous, des universités gratuites, mais aussi un salaire minimum horaire de 15 dollars (contre 7,25 dollars actuellement)… « 200 millions d’Américains gagnent moins de 20 000 dollars par an : ça représente 40% du pays ! », s’exclame-t-elle sur le plateau du Daily Show. « Comment espérer une économie qui prospère si une large partie des citoyens est trop pauvre pour y participer ? ».

La démocrate attire l’attention sur la réalisation d’un Green New Deal : sauver le futur de la planète relève d’un devoir moral. Selon les mots qu’elle confie à Trevor Noah, « si les plus aisés payaient un taux d’imposition de 15%, et si l’on augmentait le taux nominal de l’impôt sur les sociétés à 28% —ce qui n’est même pas aussi élevé qu’avant [la réforme fiscale de Trump en 2017]—, cela ferait 2 milliards de dollars en dix ans. Et l’une des vastes estimations aujourd’hui est qu’il nous faut 3 à 4 milliards de dollars afin d’effectuer la transition vers une économie à énergies 100% renouvelables ». Ocasio-Cortez porte des valeurs idéalistes et optimistes, comme souvent à gauche ; plus encore, elle offre à travers ses propos des changements drastiques, portés par des chiffres davantage risqués que l’aile modérée du parti (Obama prônait un salaire minimum de 9 dollars par heure). Mais elle désire aussi y ajouter une dose de pragmatisme, ainsi qu’un ancrage certain dans les réalités économiques.

L’exemple d’Alexandria Ocasio-Cortez incarne un mouvement général chez les démocrates, qui commencent tout juste à représenter de façon plus diversifiée l’ensemble de leur électorat. Peut-être la gauche retrouvera-t-elle également le contact perdu avec les classes populaires. Mais le solide maintien des républicains, qui ne possèdent que vingt sièges de moins au Congrès (Sénat et Chambre), ne faillit pas à tranquilliser ces derniers pour les élections de 2020.

Image de couverture : © Flojos136 via Flickr