Pour tous les enfants, et particulièrement les filles – pour des raisons évidentes d’éducation différenciée – ayant regardé des dessins animés à la télévision au début des années 2000, Sabrina l’apprentie sorcière et son chat Salem étaient des immanquables. Aussi l’adaptation Netflix des aventures de Sabrina Spellman, sortie il y a un peu plus de deux semaines, avait-elle un public de prédilection, avec des attentes élevées. Attentes qu’elle a remplies, et dépassées.

Il est impossible d’écrire sur Les nouvelles aventures de Sabrina sans mentionner les choix d’acteurs très judicieux : bien entendu, la très talentueuse Kiernan Shipka (Mad Men) dans le rôle-titre, qui livre une performance incroyable, ainsi que Ross Lynch – principalement connu jusqu’alors pour son rôle dans Austin & Ally sur Disney Channel – qui incarne avec brio Harvey, le petit ami de Sabrina. Dans son ensemble, le casting est irréprochable, et la présence de l’incroyable Miranda Otto (Le Seigneur des Anneaux, Homeland) ne gâche rien. Même si Tati Gabrielle (The 100) est ensorcelante en Prudence, la grande découverte de la série est le britannique Chance Perdomo, qui excelle dans le rôle d’Ambrose Spellman, le cousin de Sabrina, un personnage complexe dont l’évolution est un plaisir à regarder. La relative diversité du casting est donc à souligner, notamment avec le percutant Lachlan Watson dans le rôle de Susie Putnam : un acteur non-binaire incarnant un  personnage non-binaire. Ce genre de choix, qui semble pourtant évident, est suffisamment rare pour être noté.

S’il est difficile d’évaluer la quantité exacte d’écriture originale sans avoir lu les bandes-dessinées desquelles la série est adaptée, les scénaristes, en s’éloignant un peu de la trame originelle, ont réalisé un travail remarquable, notamment sur le personnage de Sabrina. Beaucoup de fans du dessin animé ont d’ailleurs eu quelques difficultés à se faire à la transformation opérée, puisque de simple adolescente, l’apprentie sorcière devient un véritable symbole. Féministe convaincue qui n’hésite pas à faire appel à ses pouvoirs pour « donner une leçon » à des garçons qui harcèlent son amie, mais également profondément attachée à sa liberté de penser, Sabrina incarne une jeune femme pleine de convictions. Loin de tomber dans le cliché, elle nous livre un portrait en miroir de nos propres doutes et questionnements, notamment à propos de la liberté, du pouvoir et de l’équilibre entre ces deux notions. Le questionnement permanent de Sabrina sur le rapport entre pouvoir et liberté est placé au coeur de l’intrigue : par l’omniprésence de ces questions universelles au sein d’un monde imaginaire, la série ancre ses problématiques dans la réalité, ce qui lui permet de gagner en crédibilité . Les autres personnages ne sont pas en reste : de la discrète mais résolue Susie à la fantasque tante Hilda, en passant par Miss Wardwell, les femmes et minorités de genre de la série, sorcières ou non, sont des personnages forts, complexes, tenant une place essentielle au cœur de l’intrigue – bien plus que les hommes. Les personnages masculins ne sont toutefois pas absents de la série, et sont – malgré une présence plus discrète – très travaillés, avec le malicieux Ambrose, cousin et allié de prédilection de Sabrina, ou encore le sombre Faustus Blackwood, obsédé par le pouvoir. Et comment ne pas mentionner le fameux Seigneur obscur, qui conditionne en grande partie l’évolution du personnage de Sabrina… notamment à travers des intermédiaires féminins comme Miss Wardwell ou la tante Zelda ?

© Netflix

Plus largement, la série mêle à la perfection les interrogations sur la place des femmes et les limites qui sont imposées à leur pouvoir par la crainte qu’ont les hommes d’être surpassés, à l’univers magique qu’elle s’attache à mettre en place, et dont elle explore – en partie – les tenants et aboutissants. L’on pense notamment à une réplique de l’ambiguë Prudence au début de la série à propos du Seigneur obscur, qui illustre parfaitement cette articulation : “ Le Seigneur obscur est terrifié à l’idée que toi ou l’une d’entre nous puisse avoir les deux [Le pouvoir et la liberté]. […] C’est un homme, voyons”. Outre la question du mâle, celle du mal est également omniprésente : la religion des sorcières, à travers des pratiques comme le cannibalisme, le meurtre rituel au sein de la famille, ou encore le renoncement au libre arbitre à la signature du Livre de la Bête, interroge les notions de bien et de mal. La représentation de personnages et d’actes maléfiques est faite sans chercher à les excuser, et la clé permettant de comprendre cette perspective nous est offerte par le Père Blackwood lui-même au début de la saison lors de son entretien avec Sabrina : “il est primordial que tu changes fondamentalement ta façon de penser” – ou, en version originale, “what’s really needed here is a fundamental shift in perspective”, qui implique un renversement complet de nos prénotions. Il nous faut donc renoncer à porter un jugement sur des pratiques d’ordinaire prohibées par la morale, telles le meurtre ou la nécromancie.

Si l’on ne saisit pas immédiatement l’imbrication du monde des sorcières à celui des mortels, un certain nombre de codes, usages et règles sont explicités au gré des aventures de Sabrina, ce qui permet une relative compréhension de son univers. L’articulation entre la trame de fond et les aventures de Sabrina propres à chaque épisode est réalisée d’une main de maître, permettant au spectateur d’être absorbé par l’intrigue propre à chaque épisode, sans jamais perdre de vue la trajectoire générale de la série et des personnages. Le reproche qui pourrait être fait est un certain manque de finesse – déjà présent dans les bandes dessinées – dans la représentation de la religion, au sens où l’Église de la Nuit prend le contrepied exact de la religion catholique, ce qui donne lieu à une certaine forme de grotesque. Cependant, ce contrepied peut être interprété comme faisant partie intégrante de la critique de notre monde mise en place par la série : en forçant le trait, en grossissant les excès de la religion des sorcières, une critique en miroir des excès du catholicisme  est subtilement induite.

© Netflix

Visuellement, le travail effectué est irréprochable : les plans, sur le couple Sabrina-Harvey notamment, sont remarquables, et les effets spéciaux parfaitement maîtrisés. L’évolution chromatique coïncidant avec l’évolution du personnage de Sabrina est un choix qui semble couler de source – le changement soudain de sa couleur de cheveux et de l’intensité de son maquillage à la fin de la saison apparaît comme nécessaire pour rester en accord avec sa personnalité de sorcière, et sa couleur dominante, le rouge, reste présente tout au long de la saison, à l’image du fil conducteur – rouge également – qui la rattache au monde des vivants lorsqu’elle s’aventure dans les limbes. La magie de ce qui apparaît à l’écran est prenante, et l’on peine à sortir de la série pour revenir à la réalité. Les quelques sursauts et frissons provoqués sont tout à fait raisonnables même pour les plus froussard.e.s, et si cette saison tient le spectateur en haleine de manière quasi-permanente, elle ne verse toutefois pas dans l’horreur. Avis aux plus sensibles, l’épisode cinq peut toutefois s’avérer particulièrement difficile à regarder, et il vaut mieux vous abstenir si l’hémoglobine vous effraie.

Les nouvelles aventures de Sabrina réussit un pari audacieux, et  réunit tous les ingrédients d’une grande série : une intrigue cohérente et construite, des personnages attachants et intéressants, des frissons, un message positif, une réalisation magistrale, et une dose d’humour suffisante pour ne pas être accablante malgré son pessimisme. Le tournage de la saison 2 est bientôt achevé, et elle ne pourra pas arriver trop tôt !

Image de couverture : © Netflix