L’Alter Ego vous propose aujourd’hui une nouvelle série, « Première fois », qui sera l’occasion de découvrir un réalisateur, un acteur, un compositeur à travers une première œuvre cinématographique. Cela nous amènera à voyager à travers le temps pour déterrer les prémices de carrières rayonnantes, ou encore à entrevoir des futurs radieux à travers des débuts prometteurs. C’est d’ailleurs ainsi que nous commençons cette série, avec un tout jeune homme qui en moins d’une année est passé des rues de Beyrouth au confort d’une maison norvégienne : Zain Al-Rafeea et le Capharnaüm de Nadine Labaki.

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ

Ce jeune réfugié syrien, alors âgé de 12 ans, croise la route de Nadine Labaki, réalisatrice libanaise depuis toujours engagée dans ses films et dans la façon de les tourner, brutale, réaliste, sans détour, ce qui ne l’empêche pourtant pas d’être respectée et appréciée par la communauté libanaise. Alors qu’elle arpente les rues de Bourj Hammoud, un quartier tout proche de la capitale, pour alimenter son prochain film, Capharnaüm, elle voit rapidement en Zain l’acteur principal qui bouleversera le jury cannois durant le festival. Nous bouleverser, il y parvient dès le début du film, lorsqu’il souhaite « porter plainte contre (s)es parents pour (l)’avoir mis au monde ». L’histoire que nous conte la réalisatrice libanaise reflète malheureusement et simplement une terrible réalité qui ne frappe pas seulement les rues beyrouthines : des dizaines de millions d’enfants vivent dans les rues dans une indifférence, si ce n’est générale, du moins majoritaire. On suit donc un procès intenté par Zain contre ses parents, entremêlé de flashbacks qui nous éclairent sur le chemin qui l’a mené dans cette salle d’audience. De sa fuite de la maison lorsque ses parents marient sa sœur de force pour quelques poules jusqu’à son arrivée en prison, il connaîtra une horreur insoutenable et difficilement acceptable. Sur sa route, il croisera Rahil, une mère sans papier qui essaie tant bien que mal d’élever son bébé, Yonas, en travaillant comme employée de ménage dans le restaurant d’un parc d’attractions.

Un nouveau Roberto Cobo ?

Par de nombreux aspects, Capharnaüm rappelle Los Olvidados de Luis Buñuel, sorti en 1950 au Mexique et primé à Cannes l’année suivante. Le réalisateur hispano-mexicain traitait du même sujet, les oubliés de la rue, en travaillant, au moins au départ, de la même façon que Nadine Labaki. Passant plusieurs mois à arpenter les rues à la rencontre de ces enfants que l’on ne veut pas voir, il délivrait un film d’un réalisme dérangeant, tenant presque du documentaire. Et le héros de Buñuel, El Jaibo, même s’il est bien plus violent et cruel que Zain, partage des traits similaires avec le jeune effronté au regard d’ange, notamment cette grâce incompréhensible qui s’inscrit dans un monde si disgracieux. Si Roberto Cobo, l’acteur mexicain, n’a pas connu de grands succès après cette interprétation magistrale, il a eu une longue et riche carrière d’acteur, ce qui ne peut qu’augurer un futur plaisant pour Zain.

Une barrière infime entre réalité et fiction

Comme dans Los Olvidados, donc, Nadine Labaki cherche à filmer le réel, non seulement en ayant pour acteur principal Zain, mais aussi en utilisant un grand nombre d’acteurs amateurs venant également des rues. Zain est un réfugié et vit dans la rue. À la fin du tournage, chaque soir, il retournait dans la misère que connaissait sa famille dans Bourj Hammoud. Et s’il n’avait pas, grâce au film, été repéré pour être accueilli en Norvège avec sa famille, il serait retourné à une vie dans des conditions inadmissibles. Yordanos Shifera, qui incarne Rahil, est une immigrée sans papiers, et se fera même arrêter le lendemain de son incarcération dans le film. Les parents du bébé qui joue son fils, Yonas, ont également été arrêtés pendant le tournage, forçant la production à le garder avec eux et à l’élever pendant un mois. Labaki n’a jamais eu à diriger ses acteurs, ils se contentaient d’être eux même, et de vivre leur vie, de nous montrer leur quotidien dans les quartiers dans lesquels ils vivent. Bourj Hammoud, le quartier dans lequel elle a rencontré Zain, est peuplé majoritairement par des arméniens et des réfugiés syriens. C’est un fait connu des libanais, et c’est pour cela que la réalisatrice s’est rendue précisément là bas. Le souk dans lequel se rend Zain, le souk El Ahad, est juste à côté de ce quartier et connaît les mêmes fréquentations. Là-bas, le contraste avec le cœur de Beyrouth est saisissant. Chaque mètre carré du quartier est exploité afin de loger le plus de personnes possibles, on étend le linge dans les escaliers et les enfants jouent donc au seul endroit où il reste encore un peu d’espace, la rue. Et c’est ce que nous montre Nadine Labaki.

© Chloe Hojeily
© Chloe Hojeily

Voyeurisme ?

Ce réalisme, à l’instar de celui de Buñuel, divise. Alors que certains se laissent emporter et sont profondément touchés par un film qui veut incarner la voix de ces enfants devenus inaudibles dans la société, beaucoup reprochent au film un misérabilisme pathétique, un voyeurisme mal venu, une façon même de s’emparer de cette misère. Cachez cette misère que je ne saurais voir. C’est là une erreur aussi monumentale que l’ego infroissable d’une caste qui ne veut pas entendre ce qu’est l’inanité. Nadine Labaki ne fait pas dans le misérabilisme, elle expose une réalité, aussi atroce soit elle. Bien sûr, elle romance, c’est ce que l’on appelle une fiction, qui connaît effectivement une fin que l’on peut dans une certaine mesure qualifier d’happy ending. Aussi dure que soit la réalité, les choses peuvent parfois finir bien, et Zain en est d’ailleurs un exemple criant. Zain a dû fuire la Syrie alors qu’il n’avait que 7 ans, avec ses parents et ses trois frères et sœurs, vivant cinq années de calvaire sans pouvoir apprendre à lire ou à écrire. Et pourtant, grâce à l’aide du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies, sa famille a été sélectionnée pour partir vivre en Norvège, où il habite aujourd’hui. Alors, quoi de plus à propos qu’une fin heureuse pour le film ? Se cacher derrière ces prétendues largesses de la réalisatrice et derrière un anticonformisme refusant la bien pensance pour ne pas avoir à aborder les questions soulevées par ce film est au mieux de la couardise, au pire de la malhonnêteté intellectuelle.

…Réalité

« Kafala ». C’est le nom de la procédure qui permet à une famille de s’attacher les services et même l’assignation à résidence d’une domestique, à travers un contrat. Sans ce contrat, pas de permis de travail. On parle bien ici de possession, d’esclavage moderne de femmes asiatiques et africaines venues au Liban pleines d’espoir. Cette question est intimement liée à un racisme séculaire au Liban, qui touche également de plein fouet les réfugiés syriens.

D’après un sondage du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies, 90% du million de réfugiés syriens établis au Liban voulaient regagner la Syrie à l’été 2018. En cause, des conditions de vie insupportables, et une partie de la population libanaise – population qui a augmenté de 25% avec l’arrivée des réfugiés – qui blâme les réfugiés des conditions de vie au Liban et qui réclame leur départ.

Cela s’explique probablement en partie par l’occupation de leur pays par la Syrie jusqu’en 2005. Il y a, parmi ces réfugiés, 400 000 enfants. Lorsque l’on sait que, d’après une étude du ministère des affaires sociales libanais datant de 2008, un enfant sur quatre est victime de maltraitance infantile au pays du cèdre, on comprend alors que Capharnaüm pourrait presque être taxé de pudeur plutôt que de voyeurisme.

Ruben Ostlund l’avait parfaitement souligné avec The Square, la critique est facile, et la leçon de morale l’est encore plus. Lorsque l’on est dans une position sociale très privilégiée, il est aisé de dénoncer la laideur de ce monde, pour ensuite retourner dans le confort d’une vie déconnectée de ces problématiques. Mais les dénoncer reste absolument nécessaire, et particulièrement en utilisant le septième art, qui a cette capacité imprescriptible à toucher un auditoire qui aurait autrement pu rester de marbre. Peut-être est-ce là que Zain et Capharnaüm déplaisent parfois. Lorsqu’il souhaite que l’on interdise à ses parents d’avoir d’autres enfants – et que l’on fasse de même pour chaque couple incapable d’élever correctement ses enfants – pour qu’aucun autre n’ait à vivre ce qu’il a enduré, il nous touche si profondément que l’on ne sait appréhender ce qui se déroule sous nos yeux, tout meurtri que l’on est par le fatalisme d’un enfant de 12 ans.

Image de couverture : © Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ