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Albums

Makaya McCraven – UNIVERSAL BEINGS

En 2015, le batteur Makaya McCraven s’était autoproclamé beat scientist¹ à la sortie d’In the Moment, album symbole d’un renouveau dans le jazz. Ce véritable travail de précision a été obtenu en découpant, réarrangeant et réassemblant de nombreuses prestations live à travers le Chicago qu’il a fait sien. Après trois années d’affûtage, cette nouvelle façon d’appréhender la musique semble être arrivée à maturité. Le chicagoan assène quatre coups magistraux, quatre parties d’un seul album illustrant tout ce que le jazz a de diversités pourtant fédératrices. New York, Chicago, Londres, Los Angeles, chaque acte est enregistré dans une ville différente, dans des conditions complètement nouvelles, passant du H0L0 club de Brooklyn au garage angeleno d’un de ses amis, et surtout avec des musiciens renouvelés. Ces musiciens ont un dénominateur commun, faire partie d’une même génération surdouée capable de mélanger les genres avec maestria. La harpiste Brandee Younger et la violoncelliste Tomeka Reid, toutes deux américaines, côtoient donc les saxophonistes ténor londoniens Nubya Garcia et Shabaka Hutchings sur un chef d’oeuvre aux sonorités multiples — de l’afrobeat à la musique classique, manifeste de la richesse infinie de la Black American Music. Des êtres universels pour une musique qui l’est tout autant, jouant ensemble une musique transcendant leurs divergences stylistiques au profit d’une unité sémillante, voilà l’immense présent que nous offre le génie McCraven. L’album jazz de l’année, à tout le moins.

Cat Power – WANDERER

 

If you know people who know me, you might want them to speak

« Si tu connais des gens qui me connaissent, tu aimerais sans doute qu’ils parlent »

Cat Power dans « Woman » (Wanderer, 2018)

Quand Chan Marshall s’est lancé à corps perdu dans l’industrie musicale, la plupart des journalistes à l’Alter Ego n’avaient pas encore vu le jour. Airs timides et gauches (et pourtant bien affirmée, elle qui est restée longtemps sa propre manager), Cat Power a tracé un petit chemin sur le bas-côté, à part, qu’elle continue d’étendre plus de vingt ans après son premier disque. En oscillant, ces derniers temps. Mais aujourd’hui, Wanderer porte l’avènement de sa blues-folk sinueuse, parfois inconsistante, souvent éperdument agitatrice. Marshall dévoile les graves insoupçonnés de sa voix, qui brûle, trépigne sous couvert d’apaisement. De veine musicale plutôt conservatrice, elle ose pourtant sans broncher le vocodeur avec le morceau « Horizon », immergé de résignation et d’interpellations en suspens.

Il y a une chanson du groupe Animal Collective qui dit : « Quelqu’un dans mon dictionnaire a de mauvaises intentions, je ne trouve jamais les mots justes ». Peut-être que Cat Power ne trouve jamais les mots justes pour développer sur la longueur un état d’âme ou d’esprit. Les phrases tournent en boucle : « I am leaving/Me voy, me voy » — « je m’en vais » en anglais et en espagnol. S’adresser au plus grand nombre, mais pour dire quoi ? Constat duquel on tirerait alors sa longue tradition de reprises, à laquelle elle fait ici un honneur bouleversant : pour WAN derer, l’unique cover accordée sera celle de Rihanna, Stay. Une retenue, un souffle perceptible, une note de lumière, et la larme pointera son nez.

Avec « Woman », Chan Marshall semble nous répondre : son public ne peut ni ne doit la connaître. Et sa parole, si allusive soit-elle, demeure la seule chose dont elle a besoin. La préciser davantage, ce serait risquer de la perdre un jour, en route.

Joji – BALLADS 1

« Joji, c’est qui ? ». En entendant pour la première fois ces quatres lettres, telle sera la réaction de beaucoup de jeunes. George Miller de son vrai nom, Joji est un auteur-compositeur-interprète japonais de vingt-six ans.

Son style, approchant du rap US, est bien à lui. En effet, s’il connaît un succès grandissant, le Japonais compose depuis longtemps. Comme tout passionné, celui-ci aime travailler seul, et il expérimente l’auto-édition. Si, sous le nom de Joji, ses productions sont structurées et sérieuses allant même vers la musique traditionnelle, Miller, lui, n’hésite pas à s’adonner à l’écriture de rap humoristique.

Le 26 octobre dernier, Joji sort son second album, BALLADS 1, composé de douze titres. Il est son premier réel projet hors auto-édition.

Comme l’indique le nom de l’album, c’est la ballade que souhaite revisiter Joji. Ce format lui permet de repenser les paroles auxquelles il nous avait habitués, du type « je t’aime, moi non plus ».

Les thèmes abordés restent les mêmes, à savoir une tourmente intérieure accrue, des chagrins d’amours et une peur avérée de ne pas vivre sa vie pleinement. D’une attente de désir sur « WANTED U » à une sensation de mort intérieure avec « NO FUN », Joji nous emmène à nouveau, cette fois de manière plus aboutie et travaillée, à la découverte de son intériorité.

Parcels – PARCELS

Le 12 octobre dernier, le groupe Parcels a sorti son premier album du nom de… Parcels ?

Coïncidence ou pas, ce 12 du mois, le projet nous révèle douze titres. Certains sont des re-découvertes comme « Tieduprightnow », single à succès sorti fin avril dernier. C’est aussi le cas de « Bemyself », « Lightenup » ainsi que « Withorwithout ».

Les huit morceaux restant sont fidèles aux mélodies groovy et aux harmonies auxquelles les cinq Australiens d’une vingtaine d’années nous ont habitués. Des airs des Steely Dan en passant par les Daft Punk, Parcels a su trouver ses sonorités propres tout en s’inspirant.

Les autres titres sont dans la même lignée que les singles : de « Comedown » à « IknowhowIfeel », Parcels invite à la détente et au feel good.

Une chanson diffère tout de même de l’ambiance habituelle. Dans « Everyroad », Parcels nous emmène dans une toute autre atmosphère. Des voix graves imitent une conversation, et une instru presque loufoque — qui se rapproche par moments du groupe Polo & Pan puis vire quelques secondes plus tard à de la pseudo électro — marque comme un interlude innovant et posé à la mi-album.

L’opus s’achève sur le titre « Credits » avec Dean Dawson, seul featuring du projet. Ce morceau n’est autre qu’un remerciement en musique de la part du groupe, interprété par Dawson, un rappeur berlinois.

Un conseil, n’attendez plus : bonne humeur et joie de vivre sont au rendez-vous !

Odezenne – AU BACCARA

Odezenne revient trois ans après le triomphe de Dolziger str. 2 avec Au Baccara, trente-quatre minutes d’immersion totale dans les ruelles tortueuses de la musique du trio bordelais. On s’y engage tête la première, yeux grand clos, et on en ressort sans bien savoir ce à quoi l’on vient d’assister. Si le dernier opus du groupe était d’un délice plus facile d’accès, Au Baccara est complexe, tout en nuances malgré un premier abord brutal. La première écoute ne suffit pas pour l’apprécier dans son entièreté, témoin du travail d’expérimentation exécuté par Odezenne.

Au coeur de l’album, on erre entre « Lost », « James Blunt » et « Jacques a dit », qui exploitent de nouvelles sonorités au synthétiseur, superposent un parlé saccadé tout en gardant une mélancolie monotone, signature d’Odezenne. Sur ces morceaux, on se retrouve hypnotisés, enfumés tout entiers, bercés par cette poésie tout sauf simpliste.

© Erwan Raison du Cleuziou pour L’Alter Ego/APJ

Dans « Lost », Odezenne récite avec douceur : « Tant pis pour sa main et le blé tendus vers le ciel, des ombres aux couleurs d’elle me collent comme un miel d’enfant, se lécher les babines quand je ronge mon os saignant, se casser les dents sur un souvenir d’avant. »

Cette langueur envoûtante est brisée par la techno colérique de « BNP », « Bonnie », ou encore « Bébé ». Odezenne flirte avec la dubstep, évoque la violence dans « Bonnie » ; la soif de revanche dans « BNP » en assénant « BNP rends la monnaie, rends les billets. Ouais BNP ! Rends les billets » ; ou encore la déception de l’autre dans « Bébé », anthème d’une dispute de couple qui éclate en soirée.

Malgré la variété de sujets contemporains et touchant la jeunesse française abordés, Au Baccara n’a pas vocation à être une critique de la modernité. Au contraire, il se rapproche d’un conte écarlate, composé de bribes d’une réalité contemporaine, sans la lourdeur ou la prétention que l’on peut retrouver chez certains artistes pop actuels.

Odezenne sait encore et toujours mettre des mots sur la tendresse avec « Au Baccara », ses promesses d’amour de l’autre, « Marie, marie, marie, marie-moi » et de soi « Je n’suis pas l’homme de ta vie, je suis l’homme de la mienne, et quand l’amour désunit c’est la haine qui nous tient. T’es pas la femme de ma vie, toi t’es la femme de la tienne (…) ». Odezenne délivre donc un disque intime qui sait rester léger, tendre, et s’amuser, avec « En L » et « Pastel ». C’est donc un album qui explore la capacité d’Odezenne à allier une poésie contemporaine et intime avec des expérimentations instrumentales électroniques. En tendant plus au rap et à la trap que précédemment, Odezenne nous nourrit encore et toujours de sa tendresse inimitable.

PLK – POLAK

Quelle belle année pour PLK, alias Mathieu Pruski. Après le succès de ses deux dernières mixtapes, Ténébreux et Platinum, PLK complète un 2018 bien chargé avec son premier album solo, intitulé Polak, sorti le 5 octobre.

L’an dernier, le jeune rappeur s’est émancipé du Panama Bende, avec qui il avait fait ses premiers pas d’artiste depuis ses quatorze ans. PLK se cherche dans ses mixtapes, laisse sa voix chaude se moduler au rythme de sonorités dance ou trap nébuleuses – némésis musical de Polak.

« C’est PLK, ça ?! », s’écrit-on en voyant la couverture de l’album. On est loin de la sensualité transgressive de la couverture de Platinum, ou du presque-minimalisme parfaitement blanc de Ténébreux.

Mathieu Pruski, blond peroxydé tout de blanc vêtu, tient en laisse un ours brun surplombant une mare sanguinaire de feuilles d’érable. Le violent contraste entre le blanc et le rouge est un avant-goût d’un album teinté d’agressivité salvatrice.  

« Premier album j’rentre dans l’game avec les idées claires », éructe d’emblée le rappeur dans son intro, et on ne pourra lui retirer cette affirmation : avec ce premier opus carré, PLK nous emmène du début à la fin de son propos acerbe avec assurance. On retient son souffle sur « 250 », « Le sel » ou encore « Olcho Gvng », tant le flot est serré, et l’instru tendue.

Les featurings avec des grands du rap français, SCH et Nekfeu, mais aussi avec le rappeur polonais Paluch, épousent à la perfection les univers des trois artistes tout en gardant la patte nerveuse de PLK. Plutôt que d’alourdir l’album, ou de briser son esprit, ces collaborations renforcent l’identité musicale de PLK sur cet opus.

Jeune maître dans son art, Mathieu Pruski contrôle bien la tension infusée tout au long de l’album, en la brisant notamment avec des morceaux plus festifs comme « Idiote » et « Ils nous comprennent pas », où PLK s’essaie aux sonorités afrodance. De même, dans « Monégasque », on retrouve un synthé et des paroles qui s’approchent plus du style de Platinum.

La pépite « Bunkoeur » résume le ton de l’album ; Mathieu Pruski y démontre la tournure sensible que peut prendre sa musique (« Dans ma tête c’est la guerre, mon bunkoeur est en ciment »), tout en « tirant chaque mot comme une balle à blanc ». En rappant sa violence et son apparente insensibilité, PLK offre en réalité un morceau touchant, témoin de sa versatilité en tant que parolier.

PLK signe donc un premier album prometteur dans lequel il émeut et amuse, et met à profit son potentiel de grand rappeur. Son dernier conseil dans « Intro » pour l’auditoire : « Mets l’album à fond dans tes écouteurs ou dans ta caisse ».

Clips

Vendredi sur Mer – Écoute chérie

Après l’excellente Marée basse et son succès prometteur, la suisse Vendredi sur Mer nous offre le clip de son nouveau titre, Écoute chérie, sur un plateau d’argent. Pépite disco qui a fait danser le Point Éphémère en janvier dernier, l’entraînant Écoute chérie est illustré par un clip floral et sensuel, signé Alice Kong. On y voit la merveilleuse Charline Mignot, toute de soie vêtue, évoluer entre des couples de tous genres, s’enlaçant, s’embrassant, s’aimant au fil des tromperies et des ruptures à la chaîne. L’esthétique brumeuse et juvénile permet à ce bal adultère de ne rien avoir d’intimidant — au contraire, il porte la délicatesse de l’imaginaire de Vendredi sur Mer, naïf et doux. Au coeur d’un village idyllique où toutes les amours sont permises, éclosent de singulières romances rythmées par des premiers baisers dans la nuit. Le statisme et la sensualité des différents personnages, aux physiques radicalement différents, donnent l’impression d’une image d’Épinal au goût d’interdit. L’aspect de statues grecques dans un Éden champêtre de la plupart des plans donne toute leur importance aux séquences où Vendredi sur Mer chante, et où les figurant-e-s s’embrassent.

La douceur cinglante de cette presque-chanson d’amour présage un avenir brillant pour Vendredi sur Mer.

Pépite – Feu Rouge

Pépite est de retour avec un clip aux allures aussi douces que mélancoliques. Le duo parisien utilise des images et des paroles poétiques pour évoquer la rupture amoureuse et ce qui en découle. Le clip se présente comme un générique de fin, symbole du clap de fin mis sur une relation. Au début, une femme rend un foulard à un homme, ce après quoi il s’éloigne : c’est la fin de leur histoire, mais ce n’est pas par le biais de ces personnages que la rupture sera explicitée. Par la suite, les noms défilent sur l’écran, de même que le décor qui est dévoilé par un long travelling, comme pour représenter les souvenirs qui défilent. Le lieu choisi, Montmartre, n’est pas anodin : lieu par excellence du romantisme à la française, il est pris dans une tempête, et bascule du crépuscule à la nuit. Il devient le théâtre de relations amoureuses qui débutent et s’achèvent, un quartier qui cristallise une certaine image de l’amour. Certains éléments tels que des fleurs ou des lettres d’amour sont jetés à terre, et soulignent d’autant plus cette fin. La charmante tristesse du morceau est enivrante et parfaite pour l’automne. Feu Rouge annonce le premier album de Pépite dont la date de sortie n’a pas encore été précisée.

Bagarre – Diamant

Dans l’imagerie machiste et patriarcale, la femme est un objet de plaisir, mais elle n’a pas son mot à dire concernant le sien   ; la masturbation féminine est un tabou et est souvent vue comme honteuse, dénigrante voire même sale. Bagarre balaye ce non-dit et offre une ode au plaisir féminin avec son dernier clip Diamant, réalisé par Marion Dupas. Il met en scène une jeune fille qui tente de se donner du plaisir mais qui en est empêchée par divers imprévus, ce qui donne un côté comique. Au début du clip, on a l’image d’une femme qui aime les choses douces et mignonnes, comme dans l’imagerie commune, mais cette impression est vite dissipée par l’instru électro, bruyante et rythmée du morceau, par les expressions utilisées par le groupe ou encore par l’aspect comique du clip.

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ

Le refrain « Index à l’envers majeur en l’air » a un double sens : c’est le geste à reproduire par la jeune fille, mais aussi une manière à inviter celui qui regarde le clip à combattre le patriarcat et à le rejeter. La masturbation féminine est montrée comme sublime et importante, elle permet à la jeune femme de se révéler à elle-même grâce au diamant qui brille au fond d’elle. Et pour cause, à la fin de la vidéo, la jeune fille qui apparaît comme inexpérimentée jusqu’alors devient une femme forte et puissante : elle s’est enfin révélée.

Liste de morceaux

¹ Littéralement, scientifique du rythme

image de couverture : © erwan raison du cleuziou pour l’alter ego/APJ