Le 20 mai 2003 sortait Hard Groove, premier opus d’un groupe révolutionnaire, The RH Factor, avec à sa tête un trompettiste texan qui aura marqué sa génération : Roy Hargrove. Sur cet album, on retrouvait Erykah Baduh, D’Angelo, Common, ou encore même Q-Tip. La présence de ces artistes sonnait alors comme une main que le jazz se décidait enfin à saisir, cette main tendue par les artistes de Hip Hop depuis leur début à un genre qu’ils respectaient et sur lequel ils s’appuyaient. Le résultat ? Une bombe jazz, funk, hip hop, infusée par des freestyles poétiques scandés par ces invités prestigieux. Roy Hargrove était un précurseur, un visionnaire pour sa musique, le jazz, et un génie de son instrument.

En introduction de cet album, on pouvait l’écouter distiller ses conseils aux jeunes artistes, un de ses nombreux chevaux de bataille. Keyon Harrold, Christian Scott ou Theo Crocker, les futures stars de la trompette jazz, ne remercieront jamais assez un homme qui les aura inspirés, formés, et encouragés tout au long de sa carrière, lui qui ne pouvait jamais s’empêcher d’exhorter les jeunes pousses du Smalls à New York à venir jammer¹ avec lui. New York, son repère favori, qui entrait en ébullition aux sons de sa trompette. À chaque fois que « Roy was Back in town », tout le monde savait que le club dans lequel il se rendrait serait « the place to be ». Il possédait en lui une énergie qui transcendait la musique, il l’incarnait dans toute sa complexité et sa puissance salutaire. Il aura joué avec les plus grands musiciens de son temps, Sonny Rollins, Joe Henderson ou Herbie Hancock en tête, composé pléthore de morceaux iconiques, et restera sans aucun doute comme une Milestone du jazz.

L’américain a entretenu avec la France une relation toute particulière, le New Morning en tête, dans laquelle il se produisait parfois cinq ou six fois par an. La mythique salle parisienne a été le théâtre de nombreux concerts qui pouvaient durer parfois trois heures, avant qu’Hargrove n’aille diffuser sa musique bénéfique dans un autre club jusqu’au bout de la nuit. Une générosité sans bornes, et ce alors même qu’il était sous dialyse depuis déjà plusieurs années.

© Guillaume Laurent via Flickr

C’est au New Morning que j’ai assisté à mon premier concert de jazz. Et c’était avec Roy Hargrove. Inutile de vous dire qu’avec une telle entrée en matière, il serait inhumain de quitter un genre qui paraissait être le prolongement de la Rue de Paradis, non loin du club du 10e arrondissement. Et à chaque fois que je reprendrai le chemin de cette salle, que je marcherai d’un pas tranquille vers ma prochaine dose d’extase, j’aurai une pensée pour ce monstre sacré qui m’a ouvert un nombre infini de portes. Roy Hargrove est celui qui m’a éveillé au jazz, celui qui m’a montré ce que la musique pouvait faire naître en moi. Lorsque je l’ai écouté pour la première fois, j’ai compris le sens de grandeur, de beauté, j’ai découvert le sommet d’un iceberg sublimissime dont je ne verrai jamais la totalité. J’ai eu le bonheur d’assister à une petite dizaine de ses concerts, moments qui resteront à jamais comme hors du temps, suspendus aux notes des mélodies qu’il tordait avec malice. Je ressortais toujours de ces parenthèses groggy, émerveillé par un répertoire qui semblait sans fin, par une connaissance du jazz à faire rougir les historiens, et une alchimie totale avec ses musiciens. Rarement ai-je ressenti un tel feu, une telle passion animer un homme en jouant de la musique, rarement ai-je été témoin d’une telle volonté de jouer, à tout prix, tout le temps, partout. Je ne remercierai jamais assez ce grand monsieur pour tous les pleurs, les souffles coupés, les rires impuissants d’un garçon dépassé par tant de maîtrise, mais aussi pour Sullivan Fortner, Gerald Clayton, Danton Boller, Justin Robinson, Montez Coleman, Quincy Philipps et bien d’autres, que je n’aurais jamais connus sans lui. Le Roy est mort, mais grâce au jazz, il va continuer à vivre longtemps, repris par de nombreux musiciens, étudié par autant d’autres, élevé au rang de légende à connaître, tout autant que Coltrane ou Davis. Le Roy est mort, vive le Roy.

¹Une Jam session est une soirée/un concert durant lequel les musiciens jouent majoritairement des standards de jazz, permettant ainsi à n’importe quel musicien connaissant ces standards de se joindre au groupe.

image de couverture : © Guillaume Laurent via flickr