Des danseurs, une fête, des vinyles, une sangria, des filles, un enfant, un drapeau, une sangria… Les bandes-annonces et affiches du dernier né de Gaspar Noé sont aussi incisives que sibyllines.

Noé ne plaît pas à tout le monde, il le sait, et il en joue. La piscine du cinéma français, il s’y est jeté comme une bombe en 1998 avec son Seul contre tous… et depuis, aucun de ses films n’est sorti sans quelques éclaboussures. En 2018, vingt ans après la présentation de son premier film au Festival de Cannes, le réalisateur italo-argentin signe avec Climax son cinquième long-métrage – pour le meilleur et pour le pire.

Ici, le réalisateur reprend des motifs déjà bien ancrés dans son cinéma. Parmi ses obsessions, rien de très lisse : la maternité menacée, violentée, détruite, les représentations saphiques, la fête, les psychotropes, le viol… Synthèse ou redite ? Difficile de le dire.

© 2018 Wild Bunch – Climax de Gaspard Noé

Dans sa forme, l’oeuvre de Noé est surprenante : et c’est là toute sa force. A chacun de ses films, c’est une nouvelle proposition formelle qui est offerte au spectateur. Irréversible s’était doté d’une construction antéchronologique, Enter the Void adoptait un point de vue subjectif, Love s’essayait à la 3D…

Et Climax ? Ce dernier long multiplie les idées… tendant parfois à l’accumulation. Belles réussites : le placement du générique en début et milieu de film, autorisant un final grandiose ; les mouvements de caméra libérés de toute gravité ; ou encore le génial plan-séquence chorégraphié du début. Plus décevant : la très longue séquence introductive d’interviews retransmises sur écran télé avec références peu subtiles aux films cultes du réalisateur ; l’explosion de forme du générique du milieu ; mais surtout les intertitres pseudo-philosophiques et plutôt grossiers.

Toutes ces tentatives de formes ballotent le spectateur entre fascination jubilatoire et soupirs de déception. Mais qu’importe : les tentatives sont là. Et si l’enveloppe visuelle ne tient pas toujours ses promesses, elle assure, couplée à un scénario simple mais efficace, une expérience sensorielle puissante et mémorable.

© 2018 Wild Bunch – Climax de Gaspard Noé

La trame narrative n’est pas bien plus complexe que le lexique développé pour la promotion du film : des danseurs, une fête, un couloir, un miroir, une sangria. L’histoire est celle d’une sauterie qui tourne mal après que de la drogue a été versée dans les boissons. A mesure que la soirée avance, une nausée de plus en plus forte, obsédante et insoutenable s’empare des participants, les poussant aux pires actions, à la violence, à la folie et à l’auto-destruction.

Aucune limite n’est fixée dans cette montée crescendo vers l’horreur – et l’impressionnante bande- son (Cerrone, Giorgio Moroder, Thomas Bangalter, Aphex Twin, Kiddy Smile – présent dans le film) ne fait qu’exalter cette longue et douloureuse descente aux enfers.

© 2018 Wild Bunch – Climax de Gaspard Noé

Le film s’enfonce dans des profondeurs d’abomination, et du même coup grimpe en puissance, s’élève. Cette simultanéité dans la descente et dans l’ascension, qui tient de la performance, touche profondément le spectateur et ne lui accorde aucun répit : les sens sont brouillés, la perception distordue, l’estomac retourné. Bâti comme un interminable paroxysme dans l’atrocité, qui pourtant toujours se dépasse, Climax semble ne jamais prendre fin. Pourtant, après d’infinies minutes d’un pétrissage sensoriel perturbant, vient la libération : l’extérieur pénètre l’intérieur, et l’on sort du huis-clos comme on s’apprête à quitter la salle.

Loin de constituer un dénouement, la fin brutale – de l’intérêt du générique au début – tient plutôt de l’achèvement. Les lumières se rallument et un silence s’installe : de quoi venons-nous d’être les témoins ? Si Climax n’est peut-être pas le film le plus abouti de cette année, il constitue assurément l’expérience la plus troublante qu’il ait été donné de voir dans nos salles obscures.

Image de couverture  : © 2018 Wild Bunch – Climax de Gaspard Noé