En 1977, Yves Saint Laurent lance son parfum sulfureux au nom évocateur : Opium, fragrance succédée par sa collection « Les Chinoises » parue la même année. Aujourd’hui, le musée YSL revient pour sa première exposition temporelle sur « L’Asie rêvée » du styliste, source d’inspiration continuelle donnant naissance à un véritable culte créatif prolifique. Cette Asie « chimère » est un haut lieu de fantasmes, plus parcouru par son imaginaire que foulé de ses pieds, et semble ainsi cristalliser tous les enjeux imbriqués dans la notion trouble et aporétique d’appropriation culturelle.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

L’appropriation culturelle, on la retrouve ces temps-ci dans nos assiettes et nos coiffures, dans l’art et dans la publicité ; bref, c’est devenu un bien vilain mot fourre-tout dont on ne sait même plus ce qu’il désigne à l’origine. Pourtant, il est important et bourré de sens multiples : une telle notion permet de mettre en relief l’écueil de l’appropriation de cultures minoritaires et marginalisées par celle dominante. Il s’agit donc de l’utilisation de certains éléments d’une culture par une autre, déjà hégémonique. Le monde de la mode, connu pour son hybridité et ses influences en mouvance perpétuelle, est la cible numéro un de ce que dénonce l’appropriation culturelle. Références, pastiches, vols ou inspirations : les frontières sont poreuses. L’industrie textile, entre justifications balbutiantes et hommages certifiés, se voit désormais forcée de prendre position face au problème le plus au cœur de son processus de création.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Celui dont on dit qu’il a créé la quintessence parisienne, s’est sans cesse inspiré d’aires culturelles et régionales éloignées de lui. Tout au long de sa carrière, entre la Russie, le Japon, l’Afrique ou l’Espagne, monsieur Yves Saint Laurent s’est porté de continents en continents, de rêveries en rêveries. Il a beaucoup voyagé, beaucoup étudié ces cultures dont est nourrie sa vision de la parisienne. Mais pour parvenir aux collections finales, c’est avec le songe qu’il visite ces contrées lointaines :

ll me suffit d’ailleurs d’un livre d’images pour que mon esprit se fonde dans un lieu, ou un paysage. […] Je n’éprouve aucun besoin de m’y rendre. J’en ai tellement rêvé…

Yves Saint Laurent, Elle, 25 décembre 1995

La mode française est une mode cosmopolite, appuyée à partir des années 1970 par des créateurs immigrés rapportant leurs cultures d’origine au cœur de leur conception du prêt-à-porter parisien. Kenzo Takada, Rei Kawakubo, Issey Miyake, Yohji Yamamoto appartiennent par exemple à la première génération de stylistes japonais arpentant la capitale pour trouver dans l’énigme mythique, et devrait-on dire presque mystique, de l’élégance à la française, un sens nouveau. Il est inutile de dresser une anthologie de ces maisons de mode venues d’ailleurs, dont les formes demeurent jusqu’à aujourd’hui incontournables dans l’essence française du prêt-à-porter. On sait bien que la mode est une affaire de fluctuations et de mixités : le souci, c’est celui de la mainmise d’une culture sur une autre, de sa possession presque physique, paraissant la tenir recluse dans l’ombre de son oppressante.  

Le désir de certains grands noms, fast fashion comme couture, de vampiriser les attraits d’une culture jugée exotique, pour les faire coller aux codes vestimentaires occidentaux, est le noyau central d’un problème d’ordre économique, social, et politique.

Les détracteurs disent que l’appropriation culturelle est un vol, inconscient et parfois même délibéré, d’une culture adventice, exploitée comme valeur ajoutée d’un produit purement occidental. Or, de nos jours, le mode de consommation des vêtements complexifie ce rapport culturel de prime abord plutôt simple. La mondialisation fulgurante de l’industrie produit l’éclosion des frontières dans la logique capitaliste de la fast fashion, où l’on veut tout, tout de suite. La mode, qu’on savait déjà temporellement cyclique, redéfinit maintenant son rapport à l’espace. Et là où cela bute, c’est dans le laisser-passer que s’octroie la mode occidentale sur les terrains les plus reculés du globe, pour continuer d’apporter quelque chose de neuf et d’excentrique à son public insatiable. L’appropriation culturelle dans la mode reproduit de ce fait un rapport de force politique, économique et social, entre deux parties du monde. C’est ce déséquilibre qui est critiqué, considéré comme un pillage d’une culture déjà gardée dans l’ombre, au profit de celle déjà hégémonique.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

La mode a de nombreuses fois porté préjudice à ces cultures non occidentales vers lesquelles elle se tourne régulièrement pour trouver une inspiration venue d’ailleurs. Les exemples sont trop nombreux : le plus parlant est peut-être le costume porté par Karlie Kloss lors du défilé Victoria’s Secret 2012/2013. Tanga léopard, coiffe amérindienne, et stilettos de 12 ne font peut-être pas bon ménage : Victoria’s Secret, le géant de la lingerie féminine, emprunte un symbole fort de la culture amérindienne en le tournant au ridicule. Il ne s’agit pas ici d’un hommage ou d’une référence, mais bel et bien d’un pastiche, d’un véritable déguisement destiné aux fins qui sont propres à la marque (à savoir attiser le désir en érotisant ce qu’elle ne voit que comme un costume carnavalesque). Après le tollé que cette tenue a produit sur la toile, la marque et la mannequin se sont excusées, et ont retiré de leur campagne publicitaire l’élément perturbateur. Cette coiffe, symbole traditionnel de respect et de bravoure pour les peuples amérindiens, n’avait de toute évidence rien à faire dans un défilé où l’érotisme joue avec la candeur. Car cet incident peut aussi se lire historiquement, et politiquement. Victoria’s Secret, emblème du pouvoir des Etats-Unis, du capitalisme appliqué à l’objectification du corps féminin (ou de son empowerment… là aussi, la frontière est trouble), ravive ainsi la douleur des peuples amérindiens. On continue encore à jouer des caractéristiques stylistiques de ces populations, en les parodiant pour faire vendre à Halloween ou au Carnaval.

L’appropriation culturelle renvoie donc la balle aux stigmates causés par la suprématie d’une culture institutionnalisée. Mais la mode doit être perçue comme un échange, et non pas comme étant vecteur univoque d’une société à un moment donné. De nos jours, il est impossible de ne pas être porté par une influence extérieure, même inconsciemment. Acheter une robe chinoise, un kimono, une jupe en wax, est-ce de l’appropriation culturelle ? Quid des braids ou des dread locks ? Marc Jacobs pour son défilé printemps/été 2017, Pierpaolo Piccioli chez Valentino en 2016, ont tenté le coup et se sont fait pointer du doigt. Les nattes et les robes de ce dernier, puisant directement dans les cultures africaines, ont gêné du fait du manque drastique de mannequins noires dans la campagne. Promouvoir une culture et refuser de caster ses héritières est antinomique ; naïf au mieux, raciste au pire.

© Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ

Là où il y a une vraie critique à adopter, ce n’est pas du point de vue de l’inspiration qu’apportent les mixités culturelles. Il serait bête et surtout impossible de penser une mode autonome créée par elle-même, autorégulatrice de son contenu. La mode est cosmopolite par définition : elle est en quête d’identité, toujours, et cette identité doit pouvoir se croiser, se coupler, s’altérer avec d’autres, bref, se mélanger. La critique, la rancune et l’injustice que l’on peut voir dans ce phénomène d’appropriation culturelle, tient au fait qu’il n’y a qu’une gagnante dans ce jeu. On s’inspire, on emprunte, mais l’autre partie n’a souvent rien à y gagner. La mode rappelle le passé colonialiste de l’Occident, un passé douloureux car trop peu pris en compte par les sphères publiques, y compris la mode.

Pour que l’appropriation culturelle cesse de nuire, il faut faire un réel effort de créditation, d’information et d’ouverture à l’autre. Pour que cet assemblage d’influences soit favorable à l’édification d’une mode consciente et riche, il faut que les gains bénéficient aux deux parties, et que la circularité des influences soit pleine et avouée. On a créé de véritables mythes culturels par la mode, chacun voulant apporter sa touche « d’ailleurs », on a perdu l’origine de ce que l’on porte. Par exemple, les nattes africaines sont appelées french braids aux Etats-Unis. Les tendances stylistiques forment un magma de références dont on perd l’origine. Il nous faut une mode plus inclusive, respectueuse et éducative : c’est seulement ainsi que la culture, plutôt que d’être considérée comme un bien à posséder et à se disputer, pourra être vue comme une entité d’identités réflexives et un métissage en devenir.

Et, bien sûr, il faut une Histoire écrite par toutes ses parties, car tant que certaines demeureront négligées et meurtries, la mode et tout autre domaine artistique se verront toujours en proie à ces jugements si difficiles, mais parfois si justes, qui se doivent de les freiner dans leur propre recherche créatrice.

Image de couverture : © Amélie Zimmermann pour L’Alter Ego/APJ