À une époque où le danger des fake news est dévoilé au grand jour et la conscience du risque que cela représente apparaît, un autre phénomène médiatique demeure. Bien que loin d’être inconnu, il semble bien ancré dans la sphère des réseaux sociaux et n’est pas prêt à disparaître.

Presse partisane ou presse de divertissement

Là où l’information en tant que telle est parfaitement objective, il n’en est pas de même pour sa présentation, son analyse et jusqu’à sa mise en avant, qui sont autant de procédés subjectifs et dépendant uniquement de la personne la relayant. Ainsi Le Point, Le Figaro, L’Humanité ou Marianne partiront des mêmes faits mais ne les présenteront pas de la même manière, quand même ils les présentent. Cette prise de parti est un phénomène connu, reconnu et même nécessaire. La presse partisane est la meilleure manière de créer un débat sur les questions du monde et de l’actualité, et il est bon et même sain de lire plusieurs approches d’un même événement. Cela permet, en élaguant ce qui est lu, d’arriver à une base commune que l’on peut alors estimer comme se rapprochant de la vérité. Et si une telle vérité n’existe pas, cette diversité d’opinions permet au moins de prendre de la hauteur et ne pas s’enfermer dans une perspective unique, aussi juste nous semble-t-elle.

En parallèle de cette presse politique, a toujours existé, et existe encore, la presse de divertissement ou spécialisée sur l’information non politiquement partisane. Les médias dont le but n’est pas de présenter des informations et analyses du monde politique au sens large du terme. Dans ce type de supports, on retrouve la presse people ou la presse thématique, traitant par exemple d’informatique, de cuisine, de sport, de musique et autres sujets qui ne mènent pas nécessairement à une prise de position politique.

Ces médias sont très présents sur les réseaux sociaux et y trouvent leur place légitime au travers de la vocation de partage et de discussion qu’ont ces réseaux. Être présent dans le monde numérique est une méthode privilégiée d’atteindre un public vaste, varié et intéressé, et de toucher de nouvelles personnes qui jamais n’auraient lu sur un autre format. Il n’y a aucun effort à faire de la part des utilisateurs. Ils vivent leurs vies sur Facebook, Twitter, Instagram ou Snapchat et l’information tombe dans leurs mains : tel artiste sort un nouvel album, tel sportif a changé de club, telle comédienne est décédée et voici les 10 plus beaux lieux de la planète qu’il faut absolument visiter avant de mourir.

Captures d’écrans le 26.10.2018 via l’application Snapchat

Infos et opinions

Tout cela est souvent intéressant, parfois divertissant et on sait toujours à quoi s’attendre car on suit la page dans le but de voir ce genre de contenu. Mais, parfois, parmi ces articles culture, pop, et jeune, apparaît un dossier aux tonalités plus sérieuses, toujours sous le maquillage de la jeunesse à la mode et progressiste. Ainsi le danger naît lorsque l’un de ces médias non partisans, sous couvert de son statut de divertissement, cherche à délivrer des avis politiques. Faire passer entre un travel-blog et une interview d’artiste, un témoignage – sans remise en perspective – d’un militant engagé dans une cause politique. Glisser entre une liste des meilleures bières et un reportage sur les soirées à New-York, un dossier d’une demi-heure sur un sujet de société polémique.

Un partisanat insidieux

Le sujet que j’aborde ici n’est pas celui de la pertinence de l’idéologie que ces pure-players promeuvent, cela n’a pas d’importance dans mon propos. Ce qui doit nous intéresser réellement est le procédé qu’ils utilisent pour présenter leurs analyses, arguments et idéologies. Un jeune lisant la presse sera conscient que son article de Libération, Valeurs Actuelles ou même Rivarol est biaisé et suit une ligne éditoriale. Seulement, une fois l’article lu, il retournera à son fil d’actualité Facebook et n’adoptera, non plus une approche nuancée d’information, mais curieuse de divertissement. Ainsi, traînant d’abord sur une page de memes, il fera une blague vaseuse sur la nouvelle photo de profil d’une connaissance au physique avantageux puis tombera sur une vidéo Konbini traitant du dernier album de Kendrick Lamar. À partir de là, les vidéos défileront toutes seules et au bout de deux ou trois d’entres elles intéressantes et drôles, il arrivera sur un témoignage militant à propos d’une question de société importante et polémique, sans remise en question ou contexte de la part du journaliste, lui aussi cool et sympa. Dans la vidéo suivante il retournera au Fast & Curious d’un rappeur belge et le tout aura ce même goût jeune, drôle et léger.

Les nouveaux médias tels que Konbini, Vice, Huffpost, ou AJ+ sont tous des pure-players qui ont à eux tous concentré le quasi-monopole de l’information sur les réseaux sociaux. Des articles courts, attirants, dynamiques, des formats plus simples comme la vidéo ou la story Snapchat ou Instagram… Pourquoi aller chercher l’info plus loin ? Ainsi, non seulement l’article ou la vidéo politiquement engagé est fondu dans la masse des contenus culturels et pop mais en plus le public atteint est énorme et parfois pas suffisamment renseigné sur les sujets abordés pour se faire un avis propre, justement par manque de diversité dans l’information. C’est donc de manière hégémonique que l’opinion politique cool et à la mode est forgée par les médias jeunes, dynamiques, et bien souvent d’un progressisme libertaire plus qu’attirant pour une jeunesse qui ne désire que vivre librement. Sans être d’une docilité panurgienne ou d’une naïveté ingénue, le public concerné ne prend simplement pas le temps de recouper les faits présentés, et chercher d’autres sources et d’autres avis. La vidéo était claire, le sujet apparement bien abordé, et de toute manière la vidéo suivante a déjà démarré. De cette manière, l’influence, l’ampleur et la rapidité de l’information et des réactions est telle qu’il suffit d’un mot bas envers une personnalité ou un politique pour que celle-ci perde toute crédibilité aux yeux du public qui, en plus de ne pas recouper les informations, a une confiance aveugle en ces journalistes qui s’expriment comme des jeunes et sont donc forcément biens.

On a toujours vu, dans l’Histoire, un clivage entre une presse de la majorité et une presse d’opposition. Binarité pas tout le temps manichéenne dans laquelle un équilibre relatif se forme. Dans le microcosme des réseaux sociaux, le phénomène se répète mais l’équilibre n’existe pas. Les pure-players majoritaires créent leur public non seulement parmi leurs partisans déjà acquis à la cause, qui sont une minorité, mais surtout parmi la grande majorité qui arrive là par hasard et est juste rentrée parce qu’il y avait de la lumière et des vidéos drôles. À partir de là, et grâce aux différents algorithmes des réseaux sociaux, les autres médias plus explicitement politiques sont écrasés car moins suivis et se retrouvent à être vus comme des opposants à la bonne parole, celle qui est présentée de manière ludique, jeune, et tellement dynamique qu’on ne la voit même pas passer.

C’est donc une incroyable influence qu’acquièrent ces pure-players jeunes, et c’est ainsi, sous couvert de divertissement et culture, qu’il devient facile de faire adopter comme l’opinion cool et à la mode leur propre vision du monde. On pourrait être tenté de comparer la conséquence de cette situation à l’achat d’un seul journal au kiosque plutôt que plusieurs, afin de ne pas lire ce que pensent les autres. La seule différence est que l’achat de l’unique journal est volontaire. L’exposition à la mainmise intellectuelle maquillée sur les réseaux sociaux ne l’est pas.

Pure-players : A l’origine, une entreprise n’exerçant que dans un unique secteur d’activité. Aujourd’hui, ce terme est utilisé pour désigner les entreprises et médias œuvrant uniquement au travers d’internet.

Fast & Curious : Interview type du média pure-player Konbini en format de vidéo court. Le sujet de l’interview se voit poser des choix binaires de mots auxquels il doit répondre le plus rapidement possible.