Merkel, le début de la fin ?

Treize ans après son arrivée à la chancellerie, Angela Merkel n’a jamais semblé aussi fragilisée. Déjà en 2017, la difficulté à former un gouvernement de coalition à l’issue des législatives révélait les premiers désaveux d’une partie de la population à l’égard de sa politique. Il faut dire que malgré des indicateurs économiques au vert, l’accueil d’un million de réfugiés en 2015-2016 a été un véritable choc politique dont les répercussions sont encore visibles aujourd’hui.

Angela Merkel – © World Economic Forum via Flickr

Des déboires politiques

En juin dernier, l’allié historique de la CDU (l’union chrétienne-démocrate), la CSU bavaroise (l’union chrétienne-sociale), haussait le ton face à une politique migratoire jugée laxiste. Le ministre de l’intérieur et président de la CSU, Horst Seehofer, menaçait de fermer totalement les frontières allemandes si un accord européen n’était pas trouvé d’ici deux semaines. Cette position totalement à l’opposé de l’actuelle politique migratoire allemande a clairement été perçue comme une provocation à l’encontre de la chancelière en Allemagne. Heureusement pour Merkel, l’accord de Bruxelles du 28 juin 2018 lui laisse un répit. Serait-ce là, néanmoins, le début de la fin de la coalition historique entre les très conservateurs CSU bavarois et la CDU ? Il faut dire que les élections régionales d’octobre s’annoncent particulièrement difficiles pour la CDU, en partie à cause de la montée de l’AFD, l’extrême droite allemande. La CSU marque ainsi ses distances relatives avec son allié historique.

De même, en septembre, le groupe parlementaire de la CDU connaissait un véritable rebondissement politique qui cache un désaveux d’Angela Merkel. Volker Kauder, le candidat à la tête du groupe parlementaire conservateur soutenu par Merkel, n’a pas été reconduit par les élus du groupe et à sa place c’est Ralph Brinkhaus qui a été élu. Bien que ce dernier se soit empressé de rassurer la presse en déclarant que le groupe parlementaire et le gouvernement étaient sur la même longueur d’onde, son élection à la place du candidat soutenu par Merkel sonne clairement comme un avertissement pour la chancelière.

La prochaine échéance politique pour Angela Merkel est donc le congrès de son parti qui se tiendra le 6 décembre à Hambourg. Sera-t-elle de nouveau plébiscitée à la tête des conservateurs? Rien n’est moins sûr, car la jeune garde conservatrice attend son heure depuis trop longtemps pour encore une fois se plier à la domination de Merkel. Les successeurs potentiels se pressent : Jens Spahn, 38 ans ; Daniel Günther, 45 ans ; Annegret Kramp-Karrenbauer, 56 ans ; ou encore Armin Laschet, 57 ans.

Il est important de souligner que la côte de popularité d’Angela Merkel est au plus bas depuis le début de son ascension au pouvoir. Avec moins de 50% des allemands satisfaits par sa politique, la chancelière est en sursis. Néanmoins, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuée, dit le proverbe. Il s’applique aussi à Angela Merkel : c’est une habituée de la politique qui a connu l’annonce de la fin de son « règne » à de nombreuses reprises. En 2017 déjà, beaucoup voyaient les sociaux-démocrates en tête des élections législatives… mais Angela Merkel a su convaincre encore une fois.

Un bilan économique en apparence très bon…

La chancelière peut se targuer d’un bilan économique très favorable. Le taux de chômage est à son niveau le plus bas depuis la réunification, soit 3,5%. L’Allemagne fait figure d’exception européenne. La croissance de 2018 devrait être de 2,6% selon l’agence économique IFO.

…mais qui cache certains points négatifs

Seuls points économiques inquiétant : la persistance des emplois précaires, les attaques de Trump contre les exportations allemandes aux Etats-Unis qui pourraient fragiliser l’industrie automobile allemande déjà déstabilisée par le Dieselgate ou encore le rapport de la Réserve Fédérale Américaine qui a épinglé la Deutsche Bank fin juin pour sa non-résistance à divers scénarii de crises.

Le mandat de trop ?

Ainsi, un an après les élections difficiles de 2017, Angela Merkel est toujours en sursis au sein de son parti et souffre aussi d’une relative lassitude de la population, notamment la jeunesse qui aspire à du changement. C’est pourquoi les partis non traditionnels, AFD, Pegida, Die Linke, montent dans les sondages depuis quelques années. L’extrême droite profite très largement de ce climat : l’AFD (parti de l’alternative pour l’Allemagne) est donnée seconde en Bavière pour les élections régionales du 14 octobre. Ce parti, fondé en 2013, très conservateur voire nationaliste pour certains, se veut farouchement anti-immigration et anti-islam. Sa communication, inspirée de l’alt-right américaine, se fonde largement sur l’alimentation de polémiques sur les réseaux sociaux autour du thème de l’immigration auxquels les partis traditionnels répondent et donc augmentent l’audience du parti d’extrême droite qui pourrait bien renverser la majorité chrétienne sociale en Bavière et mettre ainsi à mal l’alliance entre la CSU et la CDU.

En bref, le bilan d’Angela Merkel est mitigé tant sur le plan politique qu’économique. Depuis l’accueil d’un million de réfugiés en 2015, la chancelière allemande est rattrapée sur sa droite par les plus conservateurs du pays qui plaident pour une Allemagne sans réfugié, où les travailleurs précaires allemands, dont le nombre explose, seraient prioritaires.

Orian Lempereur-Castelli

Nouveau rapprochement entre les Corées

La Corée du Nord et son homologue du Sud se sont plus rapprochés durant le mois de septembre 2018 que pendant des années entières. Si ce jugement peut sembler exagéré, force est de constater que les deux États ont fortement avancé dans leur réconciliation durant ces 30 jours. Le point d’orgue fut assurément la visite du président coréen Moon Jae-in en Corée du Nord du 18 au 20 septembre. Durant ces trois jours, de nombreuses décisions ont été prises en faveur du rapprochement. Le domaine sportif a ainsi bénéficié à nouveau de ces négociations. Les Corées envisagent de fait de défiler ensemble aux JO 2020, comme ç’avait été le cas en février aux derniers Jeux d’hiver. De même, une candidature commune aux Jeux Olympiques d’été 2032 est envisagée. La principale annonce relève tout de même du domaine militaire. Le 19 septembre, Moon Jae-in a ainsi annoncé que la Corée du Nord acceptait de supprimer de façon permanente ses sites de missiles en présence d’experts étrangers. Elle serait même prête à fermer son principal site nucléaire de Yongbyon « si les États-Unis prennent des mesures allant dans le même sens ». Cette décision vient confirmer les prémices entrevues lors du 70ème anniversaire de l’indépendance de la Corée du Nord. Lors du défilé militaire du 9 septembre venant couronner les festivités, le régime avait décidé de ne pas présenter l’arme atomique.

Différents observateurs croient savoir que Kim Jong-un souhaiterait désormais axer sa politique sur le développement économique. Ce choix de raison s’oppose à la politique entreprise par son père Kim Jong-il et son grand-père Kim Il-sung, responsables de l’isolationnisme dont Kim Jong-un souhaite s’émanciper. La politique d’apaisement est donc de rigueur. Or, le suprême leader actuel se heurte ,selon les conseillers de Moon Jae-in, à des hauts fonctionnaires particulièrement attachés au programme nucléaire. Une différence entre les intentions du jeune dirigeant de 34 ans et ses réalisations pourrait ainsi être observée, ce que craignent les plus sceptiques. Washington et Séoul craignent que Moon Jae-in et Donald Trump ne soient trop naïfs et ne fassent trop de concessions. Le premier se laisserait berner par les effets d’annonce de Kim tandis que le deuxième ne laisserait son orgueil de conciliateur le dominer. Des manifestations sont même organisées à Séoul devant le siège de l’ambassade américaine par les ultraconservateurs. Ceux-ci arborent même des pancartes demandant à Trump de bombarder leur voisin du nord. Les critiques rappellent ainsi les faibles avancées de la Corée du Nord depuis le sommet de Singapour entre Trump et Kim en juin dernier. Pourtant, le chemin parcouru depuis les annonces d’il y a un an est important. Corée du Nord et États-Unis se défiaient alors par micros interposés.

Arthur Massot

L’avenir du Brexit, de plus en plus hasardeux

La rentrée politique fût rude pour les diplomates européen-ne-s. Entre l’échec du sommet de Salzbourg et les tensions politiques au Royaume-Uni, le Brexit épuise les restes de diplomatie cordiale entre Theresa May et les représentant-e-s des pays membres de l’Union. À l’approche du 29 mars, date à laquelle le Royaume-Uni quittera l’Union Européenne, l’avenir est encore incertain en ce qui concerne les relations qui lieront les deux entités.

Theresa May – © World Economic Forum via Flickr

Après un été sous tension pour le gouvernement britannique, Theresa May a prudemment présenté l’accord de Chequers à la fin septembre, à l’occasion du sommet de Salzbourg réunissant les membres de l’Union Européenne. Regroupant les propositions britanniques quant aux futures relations entre l’Union et la nation sortante, l’accord a été refusé par les représentant-e-s françai-e-s et allemand-e-s au Parlement Européen, notamment par Nathalie Loiseau, ministre française chargée des Affaires Européennes. D’ici le printemps prochain, deux options se profilent pour le Royaume-Uni : une sortie de l’Union Européenne en douceur, ou une rupture radicale des relations privilégiées entre les nations de l’UE et la Grande-Bretagne sans possibilité d’accord (l’option « no deal »). Souhaitant privilégier une solution hybride, Theresa May a été accusée par Nathalie Loiseau de vouloir « redéfinir les bases de l’Union Européenne ». La bête noire des 28 membres apparaissait au congrès du parti Conservateur britannique le 3 octobre 2018, guillerette et optimiste, souhaitant à tout prix redorer son image afin de garder sa place au 10, Downing Street d’ici au 29 mars. Les tensions internes au parti Conservateur, ainsi que la pression des citoyen-ne-s mécontent-e-s et des opposant-e-s politiques fragilisent la position de Theresa May, dont la ligne politique concernant le Brexit est vivement critiquée, notamment par la jeunesse.

Il ressort du vote du 23 juin 2016 l’image d’une jeunesse engagée ayant voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne, et devant subir de longues et douloureuses années d’une politique à laquelle elle est opposée. Si l’état d’esprit pro-européen de la jeunesse a survécu à l’échec du « remain », il devient difficile de le concilier aux tensions grandissantes entre la Première ministre britannique et l’Union. Depuis 60 ans, les liens entre les jeunesses européennes se renforcent par le biais de politiques éducatives et culturelles favorables aux échanges, dans le but de créer une génération à l’identité européenne distincte. La question centrale et commune aux jeunes Européen-ne-s à l’heure du Brexit est celle du maintien du programme Erasmus +. Le programme d’échange universitaire international et accessible à tous les jeunes Européens, dans le cadre de leurs études, d’un stage ou de volontariats, était mis en danger par la potentielle rupture des accords favorisant la circulation des personnes entre le Royaume-Uni et le reste de l’Union Européenne. Cependant, Londres se montre favorable et déterminée à maintenir le programme Erasmus +, tout comme les autres pays membres de l’UE. La question qui se pose est celle du budget après la fin de l’accord 2014-2020 : comment financer la mobilité de plus de 70.000 étudiants par an, si les accords financiers et douaniers tombent à l’eau, comme cela pourrait être le cas d’ici la fin 2018 ?

Au-delà des considérations estudiantines, les jeunes Britanniques se posent la question de la persistance de leur identité européenne à la suite du Brexit, questionnement qui s’incarne dans les réflexions et décisions du Forum européen de la jeunesse, ou dans des associations fraîchement nées comme Young Europeans. Créée durant l’été 2018, l’association Young Europeans prend en considération les identités diverses des personnes nées entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne, et questionne l’avenir d’une jeunesse britannique attachée à son appartenance européenne.

La perspective d’une absence d’accord est désastreuse tant pour le Royaume-Uni que pour l’Union Européenne. Les conséquences sur les plans économique, financier et diplomatique du « no deal » sont loin d’englober la déchirure culturelle et identitaire que cette hypothèse créerait. Les deux acteurs s’engagent donc à trouver un terrain d’entente malgré les différends : Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Donald Tusk, président du Conseil européen, estiment tous deux que l’accord sur les termes du Brexit arrivera entre novembre et décembre prochains.

Pauline Le Bozec

L’Aquarius ou le naufrage de l’humanisme européen

Refoulé par les ports européens, bientôt sans pavillon, l’Aquarius, véritable Don Quichotte des mers, est dans la tourmente depuis le début de l’été 2018.

Aquarius – © CC BY-SA 3.0 DE via Wikipedia

Déjà à l’origine de deux crises européennes, en juin et en août, le navire humanitaire Aquarius, est à nouveau au centre d’un affrontement entre europhiles et nationalistes. Lundi 24 septembre, le navire affrété par les associations SOS-Méditerranée et Médecins sans frontières, qui naviguait au large des côtes libyennes, a demandé à pouvoir faire route vers Marseille, afin d’y faire débarquer les 58 migrants récupérés sur des embarcations de fortune.

Une fois encore, l’Aquarius a erré en Méditerranée pendant des jours. Ni l’Italie ni la France n’ont voulu lui ouvrir leurs ports. Malte a finalement accepté d’accueillir ces personnes. Elles seront alors réparties dans 4 pays européens : la France, l’Allemagne, l’Espagne ainsi que le Portugal. Face à ces diverses crises à répétition, nous pouvons nous demander pourquoi rendre leur voyage plus pénible encore ? Afin de dissuader de nouveaux réfugiés de tenter la traversée ? Certains politiques, tel que Matteo Salvini, vont même jusqu’à accuser les ONG de complicité avec les trafiquants d’êtres humains. Qui peut penser que l’Aquarius, véritable « ambulance des mers », soit à l’origine du péril en mer Méditerranée ? Combien d’êtres humains giseront au fond de cette mer meurtrière ? Saurons-nous, en tant que citoyens européens, reconnaître notre responsabilité dans ce drame qui se déroule aux portes de l’Europe, sous nos yeux ? Ces personnes que l’on laisse mourir sous nos yeux, on peut les dénombrer avec exactitude. En 2018, entre janvier et août, 1 600 personnes sont mortes noyées en tentant de rejoindre l’Europe, soit 1 personne sur 18. En 2017, c’était 1 personne sur 42. (Rapport du Haut-Commissariat aux réfugiés). Ces chiffres révèlent alors l’accroissement de la dangerosité de la traversée de la Mer Méditerranée, et pourtant, le nombre d’arrivées sur le continent européen a chuté de 41%. Il y a donc moins de traversées mais elles sont beaucoup plus périlleuses. Traverser la méditerranée pour rejoindre l’Europe est l’un des périples les plus dangereux au monde selon l’ONU. Ce constat alarmant est étroitement lié à la nouvelle politique migratoire italienne. En effet, depuis juin, Matteo Salvini, Ministre de l’intérieur Italien, interdit aux ONG sauvant des migrants en mer d’accoster dans les ports italiens. Cette nouvelle politique migratoire a notamment pour effet la raréfaction des moyens de secours en Mer Méditerranée. Les navires d’ONG, qui représentaient jusqu’à 40 % des efforts de sauvetage, ont déserté la zone, la plupart étant bloqués à quai à Malte ou dissuadés d’agir face à la fermeture des ports maltais et italiens.

Aujourd’hui, nous pouvons alors nous demander si l’Aquarius ne serait pas simplement l’objet d’une remise en cause profonde de la politique migratoire tenue par les Etats européens ? Face à cette question, nous pouvons nous demander comment les Etats démocratiques européens, qui ont des principes et des valeurs comme le respect et la dignité humaine, ne peuvent-ils pas avoir un sursaut ?

Une remise en question nécessaire

L’Aquarius est devenu une monnaie d’échange politicienne au mépris du respect de la vie des personnes. En France comme en Italie, on ferme les ports pour calmer les peurs de certains. Non seulement cette politique ne résout pas le problème, mais cela ravive l’inquiétude sur laquelle prospèrent les discours de haine.

L’Europe toute entière doit se rendre compte que la meilleure façon de perdre notre identité, ce n’est pas avec cette « invasion » largement fantasmée, mais en renonçant à nos valeurs démocratiques et européennes. Ces valeurs largement diffusées dans le monde, c’est notre socle ! Les multiples crises de l’Aquarius donnent un véritable défi à l’Europe, celui de mettre en place un système européen durable, solidaire et conforme au droit d’asile afin d’accueillir ces personnes.

L’Aquarius doit cesser au plus tôt d’être le cache-misère de l’absence de volonté commune des Etats européens. Le navire humanitaire ne doit pas non plus être le bouc émissaire de la lenteur des différents gouvernements pour construire une politique migratoire efficace, conjuguant le développement, la protection des frontières, la lutte contre les passeurs et le sauvetage plus que nécessaire. Aujourd’hui, se joue quelque chose de fondamental quant au respect des personnes au cœur de notre culture européenne. L’Europe doit, dès maintenant, décider du cours de son Histoire. La politique qu’elle décidera de mener, ce sera celle dont on pourra parler avec fierté plus tard avec nos enfants, ou au contraire, ce que l’on oubliera comme on a souhaité le faire au lendemain de certaines périodes sombres de notre histoire commune. Les citoyens européens doivent résister à cette indifférence et à ce fatalisme déshumanisant qui conduisent d’année en année, de naufrage en naufrage, à s’habituer au pire et à l’inacceptable. Si l’Aquarius ne retrouvait pas son pavillon, ce serait l’échec de l’humanisme en Europe et la démission des Européens, renonçant à trouver des solutions politiques viables, réalistes et fidèles à leurs valeurs fondatrices.

Une lueur d’espoir…

Dans de nombreuses métropoles européennes, plusieurs citoyens européens se sont rassemblés pour dénoncer la situation du navire humanitaire, et défendre le sauvetage des migrants en mer Méditerranée. Face à la volonté de certains Etats de criminaliser ou de jeter le discrédit sur les ONG sauvant les migrants, une partie de la société civile nuance le tableau, et évoque le « naufrage de l’Humanité », tout en appelant à « Hissez haut le drapeau de nos valeurs ».

Ces diverses crises politiques mettent en lumière l’idée que l’Europe doit réagir au plus vite, afin de mettre en place une politique migratoire solidaire et commune aux Etats européens.

Florian Gourdin

Un pas en avant pour la condition des femmes au Maroc ?

Ces dernières années ont vu apparaître dans de nombreux pays des mouvements importants prônant des changements législatifs et sociaux vis-à-vis de la place de la femme dans la société. Le royaume du Maroc ne fait pas exception à ce phénomène. Ainsi, ce pays, en grande partie conservateur sur les questions sociales, a vu l’entrée en vigueur le 12 septembre dernier d’une loi qui se veut être une réponse au statut actuel des femmes au Maroc, souvent montré du doigt par des ONG pour son absence de structures sociales de protection des droits des femmes.

Discuté depuis près de cinq ans, ce texte avait été adopté au parlement en février dernier. Son entrée en vigueur est l’épilogue d’une série de viols qui a marqué le Maroc : mi-août 2017, une jeune casablancaise a été violée par un groupe d’adolescents dans un bus, et la vidéo postée sur internet. Presque un an après, Khadija, 17 ans, racontait dans une vidéo le calvaire qu’elle a vécue au cours de deux mois de séquestration. Viol, torture, humiliations, le Maroc s’est ému devant tant d’horreurs.

C’est donc dans le contexte d’une nécessité prouvée et raffermie par les récents évènements que cette loi est mise en place. Malgré les nombreuses louanges adressées à son égard, le texte est également source de mécontentements. Ainsi une frange conservatrice de la sphère politique voit ces réformes comme un démantèlement de la structure traditionnelle de la société marocaine. D’autres, en revanche, montrent les crocs, trouvant que trop de points demeurent non abordés, ou trop peu. Un exemple notoire est le viol conjugal qui demeure impuni par la loi.

Il faut tout de même reconnaître à ce texte de nombreux points positifs : l’éclaircissement de différents concepts, telle que la discrimination psychologique ou économique, ainsi qu’une mise au point sur les différentes formes de harcèlements. La violence à l’égard des femmes y est définie comme tout acte ou omission, matériel ou moral, basée sur une discrimination fondée sur le genre, ayant pour effet de porter un préjudice physique, psychologique, sexuel ou économique. Chacun de ces concepts est expliqué par les dispositions de cette loi. Par exemple, la violence psychologique est considérée comme toute attaque verbale, menace ou privation, visant à porter atteinte à la dignité d’une femme. La violence économique est également prise en compte. Il s’agit de toute action ou omission dont l’impact est de porter préjudice aux droits sociaux et économiques d’une femme. Les différentes formes de harcèlement sont aussi présentées, tel que l’envoi de messages téléphoniques ou électroniques, ou encore des enregistrements ou des photos à caractère sexuel. Les insultes dans la rue sont également sanctionnées. De grandes mesures pour lutter contre ces formes de harcèlement sont donc proposées dans le milieu professionnel et l’espace public. Le mariage forcé est également visé et de lourdes peines ont été mises en place pour tenter de diminuer ce phénomène, qui concerne plus de 46 000 mineures selon les statistiques de 2014. Une autre grande avancée est la prise de dispositions pour protéger les victimes. Éviter par exemples des actes de vengeance de la part d’accusés envers la victime ayant porté plainte.

Cependant l’une des principales pistes de protection des femmes face aux violences physiques et sexuelles demeure sans nul doute l’assurance qu’elles ont les moyens de s’en protéger. Et en cela, diverses ONG rapportent le manque de changements sur le terrain. Elles appellent à l’élimination des facteurs de violences, comme l’analphabétisme, la pauvreté et la marginalisation, et pointent du doigt l’absence de mécanisme de protection sociale pour un trop grand nombre de femmes.

Ces ONG, du moins celles marocaines, sont toutes issues d’un mouvement féministe ayant pris de l’ampleur ces dix dernières années. Les actrices principales, sans faire de généralisation, sont souvent issues d’une vague de femmes plutôt jeunes luttant dans leur pays. Nidal Azhary par exemple, est à 23 ans la présidente de l’Union Féministe Libre qu’elle a fondé en 2014. Elle définit son mouvement comme « inclusif et intersectionnel » et prend la parole autant sur les violences faites aux femmes que le statut des LGBT+, question souvent éludée par d’autres mouvements féministes. Le Printemps de la Dignité, coalition de 22 associations luttant pour les droits des femmes, attire  énormément de jeunes en quête de réformes. Ceux-ci s’organisent et se structurent via les réseaux sociaux, facilitant ainsi une mobilisation efficace. Ces mouvements sont cependant loin d’être un monopole de la jeunesse. Une mouvance féministe existe déjà depuis bien longtemps au Maroc, et a entamé le traçage de la route. Devant de telles avancées législatives, les mouvements nés dans les années 1990 ne peuvent que se féliciter. La mobilisation concernée des jeunes est également une victoire, et montre peut être une transition entamée par cette vieille garde, marquée par le passage de relai à une jeunesse volontaire dans une société civile altérée de changements.

Erwan Raison du Cleuziou