C’est avec une moyenne d’âge de 25 ans que les six jeunes Nantais du groupe Inüit sortaient leur premier album vendredi dernier. Un album à la pop tant énergique que dansante, et justement nommé Action. A l’occasion de cette sortie, nous avons rencontré le groupe. Nous avons pu discuter, entre autre, de leurs influences et de leur ressenti de jeune groupe face à la parution de leur tout premier album.

© Camille Pigois pour L’Alter Ego / APJ

Lorsque le projet a débuté, vous étiez relativement jeunes, je pense à Coline qui avait 18 ans, comment appréhendiez-vous le fait de faire de la musique ?


Coline : « Pas d’appréhension, c’était très naturel. On avait envie de jouer ensemble. C’était excitant, électrique ! »

Pierre : « On a tous arrêté les études et on se concentrait sur le fait de faire de la musique, plus ou moins de manière professionnelle. Le fait de se lancer dans un projet prenant immédiatement plus d’ampleur, ne nous faisait pas peur. Au contraire, on avait d’autant plus envie d’y aller. C’était l’occasion d’en vivre, de faire notre musique et de pouvoir la défendre devant plus de gens. Nous n’avions donc aucune appréhension particulière. »

Que représente la sortie de votre premier album ?

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ


Avant votre album Action, il y a eu un EP, Always Kevin. Comment compareriez-vous les deux ?

Inuït : « L’EP est arrivé à un moment où nous devions sortir quelque chose, une simple retranscription de nos lives, avec une première collaboration avec Benjamin Lebeau [ndlr. du groupe électro rock The Shoes], qui est ensuite devenu un acteur majeur de l’album. Action était, quant à lui, un véritable travail d’enregistrement et de production, en commençant de zéro. C’est probablement ici que se situe la plus grosse différence. »

Dans votre album, on peut entendre les titres Tomboy, traitant d’un un coming out, et We the people, en partie contre Donald Trump. Précédemment, sur l’EP, il y avait eu Circles, traitant des violences conjugales. Il y a quelque chose de politique dans ces textes. Est-ce que vous vous considérez comme engagés ?

Inuït : « Le projet n’a pas vocation à être politisé ou engagé. On partage notre point de vue sur le monde et sur ce qui nous entoure, ou des choses personnelles et intimes. Après ce n’est pas pour autant qu’on ne se donne pas le droit de parler de choses qui nous touchent et qui se trouvent être des points de vue relativement engagés. Mais ce n’est pas le coeur du propos musical, l’objectif premier. Et puis, on profite du fait d’avoir un droit privilégié à la parole parce que la musique a vocation à être diffusée pour dire des choses. Quant à l’engagement qu’il peut y avoir dans les paroles, tout dépend du processus de création. Parfois, on commence par la musique, parfois par les textes. Si on s’assoie autours d’une table et qu’il y en a un qui dit tiens il y a ça qui me tient à cœur ce matin et que tout le monde est d’accord, on va partir là dessus et mettre beaucoup de sens engagé dans les paroles. »

La chanson Adama, sur l’affaire Adama Traoré est jouée sur scène, mais, tout comme Bones, elle n’est ni sur l’EP, ni sur l’album. Pourquoi ce choix ?

Simon : « Bones, on l’a enregistrée. On a fait 10 versions et on n’a pas réussi à retrouver les émotions qui nous intéressaient dans le live. Adama, on l’a enregistrée mais quand il a fallu faire la setlist de l’album, elle ne rentrait pas complètement dans ce qu’on voulait raconter dans l’histoire de l’album. Maintenant, elle existe, je pense qu’elle sortira sûrement un jour. »

Coline : « Aussi, ce n’est pas la même version qu’on jouait sur scène, qui existe, et celle qu’on devait faire pour l’album. Et ce n’est pas non plus celle qu’on joue sur scène aujourd’hui. Il y a trois Adama différents. Il faut le préciser, ce n’est pas du tout les mêmes morceaux. »

Pablo : « C’est le même cœur, mais pas la même forme. Ça nous arrive souvent que les morceaux évoluent. »

D’ailleurs on réécoutant votre live à Rock en Seine, j’ai reconnu certaines chansons de l’album : Body Lies et Comment On Fait Le Feu ?. Mais, il n’y a pas du tout les mêmes sonorités. Est-ce que ces dernières ont évolué sur scène ou en studio ?

Simon : « Elles ont évolué sur scène et en studio. C’est un processus assez marrant puisque parfois, sur scène, on s’est permis de tester des trucs, notamment à Rock en Seine. Comment On Fait Le Feu ?, on a fini de la composer, on l’a testée sur scène, on a essayé de voir comment le public réagissait. Ensuite, on est rentrés en studio et la chanson a encore évolué. On a toujours ce truc là, que nos morceaux soient en mouvement et en constante évolution. Faire cet album a été compliqué dans un premier temps parce qu’on a dû se demanderComment on fait pour figer quelque chose ? .C’est pour ça qu’on est aussi contents, c’est parce qu’on a réussi à figer quelque chose sur un support. »

C’est drôle, cet aspect vivant quand on sait que le nom de votre groupe signifie être vivant en langage Inüit !

Inüit : (Rires) « C’est une bonne remarque ! »

Lorsqu’on compose, il y a des influences multiples. On est influencés par tout ce qui nous entoure. Que ce soit de la musique, du cinéma, des lectures, des concerts.

Pour revenir à l’album, pourquoi avoir choisi le titre d’Action ?

Simon : « C’est la première fois qu’on nous pose la question, alors tu vas essuyer les plâtres. (Silence) On est un groupe en mouvement, et comme on est beaucoup,  il y a cette idée d’effervescence qui pourrait être liée à ce titre. Et puis à travers Action, il a aussi cette idée de première pierre que l’on pose, de nouveau départ. »

Coline : « On trouvait qu’il était assez percutant et rapide à prononcer, à entendre, et visuellement ça allait avec comment on voulait être sur scène. »

Alexis : « C’est un mot qui se traduit en pas mal de langues aussi. »

Pierre : « C’était également une référence au cinéma, le commencement d’une scène, d’une prise ou, là, de notre projet. »

Si vous deviez décrire l’album en un mot, différent chacun et n’étant pas « Action ». Qu’est-ce que ce serait ?

 

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ

Pour quelle raison avez-vous choisi ces mots ?

Simon : « C’est notre vision de l’album dans ce qu’il représente pour nous, dans la manière dont on l’a enregistré, dont on a l’impression que ça sonne. Ça a été fait dans une cave… »

Pierre : « … poussiéreuse. » (Rires)

Simon : « Benjamin c’est un vrai keupon [ndlr. verlan de punk] à la base, il a ce truc là, de plus rock’n’roll. On voulait avoir un album avec plus de caractère, et du coup rugueux. « Ludique » c’est parce que c’était marrant à faire et « le bordel » c’est parce que ça l’était. »

Pochette de l’album

Sur la pochette de l’album, on peut voir une vieille dame qui lit calmement son journal, alors que sa voiture prend feu. Qu’est-ce que vous pouvez me dire de cela ?

Pierre : « Elle est cool ! »

Coline : « Plein de choses ! On l’a crée avec deux artistes qui ont un studio, In the Pool. Elles nous ont proposé pas mal de choses, on a beaucoup réfléchi avec elles. Je ne sais plus qui est l’influence photographique. »

Alexis : « …je sais que c’était un photographe de l’agence Magnum, autour de Cartier-Bresson, dans les années soixante, soixante-dix. Elles ont vraiment flashé sur la photo. Elles l’ont, alors,  recomposée en ajoutant le feu derrière, car il n’y était pas, et en éditant également le journal que tient la personne. Il y a un vrai travail de création autour d’une photo qui leur plaisait. »

Simon : « L’image montre, en même temps, le second degré et l’énergie qu’on peut avoir. Il y a aussi quelque chose entre l’attente et l’urgence qui se dégage du visuel. Le fait ne pas voir le feu juste à côté alors qu’il faudrait s’en inquiéter. »

Je trouve que ça représente bien votre musique. Le côté violent de certaines rythmiques et certains mots, comme ce côté calme, par certains sons et la voix douce de Coline. Puis, le tout qui a un ton très ironique, très absurde.

Simon : « Oui c’est pour cela qu’on a flashé sur cette photo. On faisait plein de liens comme ce que tu as pu faire et ça nous parlait entièrement parce qu’on pouvait trouver énormément de chose à dire là-dessus. »

Coline : « Personnellement ça m’a parlé de mon rapport au monde, aux choses. Tu vois qu’il y a plein de trucs qui partent en vrille de tous les côtés. On peut le voir mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Est-ce que le mieux, alors, ne serait pas de rester le nez dans le journal et de ne pas regarder autour ? J’aimais bien me dire qu’on puisse ressentir cela. »

Pour ce qui est de vos influences, un poème d’Anne Brontë avait nourri le titre Anne, issu de l’EP. Est-ce qu’il ya eu des inspirations littéraires ou sortant du domaine musical pour l’album ?

Simon : « Lorsque l’on compose, il y a des influences multiples, ça dépend du contexte, du moment. On est influencés par tout ce qui nous entoure. Que ce soit la musique, le cinéma, les lectures, les concerts. On ne s’est pas dit : « tiens on part d’un texte qui nous parle et on en fait de la musique », comme ce qu’il y a pu avoir pour « Anne ». C’était juste ce qui nous entourait et ce qui nous parlait. »

Pierre : « Mais il y a sûrement pas mal d’influences cinématographique. Car on a plein de kiffs en commun, des films, mais aussi des compositeurs de musique. J’imagine que ça peut se ressentir. »

Alexis : « Le présent au moment de la création a beaucoup orienté les arrangements et la couleur du disque. Le moment qu’on a vécu en semi-autarcie avec Benjamin, tout un hiver dans une cave, c’est un truc qui forcément va influencer sur la couleur finale du disque. »

Justement, vous parliez de musique de films. Il se trouve que vous citez comme influence Philip Glass, ou Steve Reich, qui sont tout deux des musiciens ayant travaillé pour le cinéma. Ils sont également les chefs de file de la musique minimaliste, et tout comme dans ce mouvement, on retrouve un aspect expérimental, répétitif dans vos chansons. Est-ce que vous considérez que vous faites une sorte de musique minimaliste ?

Rémy : « Je trouve que dans l’album, on fait plutôt une musique maximaliste ! » (Rires)

Pierre : « Dans la musique répétitive, il y a des influences qui viennent des musiques contemporaines comme Steve Reich, Philip Glass, il y a aussi beaucoup d’influences de la musique électronique des trente dernières années. C’est une musique née avec une machine qui fait des boucles, alors forcément il y a un concept de répétition. Une partie du live joué aujourd’hui et l’album sont construits autour du concept de la musique répétitive et autour de ce que peut provoquer un live électro chez le public. »

Pour conclure, est-ce qu’il y aurait une chanson qui pourrait refléter l’identité du groupe ? Qui serait comme un Alter Ego ?

© Camille Pigois pour L’Alter Ego/APJ

Si à juste titre, Inuït ne s’accorde pas à trouver la chanson qui pourrait être leur alter ego, la rédaction vous propose de vous faire votre propre idée en écoutant leur premier album Action.

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Action, sorti le 12 octobre 2018 chez Wagram/Cinq7

(1) Les illustrations, ayant été faites après l’échange.

(2) « Désordre, Bordel » en anglais

image de couverture : camille pigois pour l’alter ego/APJ