Ce mois-ci, on a dit au revoir à Charles Aznavour. Et bonjour au débat « mais QUI a été LE meilleur chanteur francophone de l’histoire de l’univers ? », ce à quoi je vous laisserai répondre car je n’aime pas prendre trop de risques.

Passé cet écueil, je ne sais pas vous, mais me voilà bien impatiente d’arriver en décembre, pour que les tops des meilleurs albums de l’année commencent à sortir, et que tout le monde puisse s’énerver contre les listes des autres. En attendant, à trois rédactrices réunies, voici la nôtre de septembre — qui a connu beaucoup de débuts et revirements musicaux. Elle est sponsorisée par nos goûts subjectifs (mais on vous assure quand même que c’est très bien).

© Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ

Albums

Alpha Wann – UNE MAIN LAVE L’AUTRE (UMLA)

Alpha Wann, de son vrai nom. Alias Philly Flingue le discret, l’élément technique des collectifs rap 1995 et L’Entourage. Quatre ans ont passé depuis l’extinction officieuse du groupe de Paris sud ; notre étoile mystérieuse s’extirpe enfin du format de l’EP avec un premier album solo conséquent, exigeant, électrifiant. Une main lave l’autre, dit UMLA, a l’étoffe d’un classique, peut-être. Il faut en examiner le retour au rap brut-brutal des années 90 allant avec un ancrage déroutant dans les réalités politiques et sociales de type 2018. Ce qui est certain, c’est qu’Alpha Wann a déjà renoncé à faire disque de platine. « Encore un morceau qui passera pas sur Sky’ [Skyrock, ndlr] ». Une évidence qu’il admet sans honte sur le titre ondoyant « Cascade », juché en haut de sa tour d’art indépendant ignorée par le grand public. Risque de torticolis oblige.

Sans rire, la réponse au manque d’intérêt se trouve sans doute au sein de ce projet. Dans sa suite d’EPs Alph Lauren, la voix saillante et les saisissantes figures de style attirent toute l’attention, sans trop laisser une histoire personnelle s’esquisser. Avec UMLA, Alpha Wann devient étonnamment vulnérable : d’un passé sentimental (« Pour celles ») aux angoisses les plus intimes (titre éponyme « Une main lave l’autre »), impuissance et nostalgie l’envahissent, et l’auditoire avec. Il présente aussi un Alpha Wann versatile, toujours dans la maîtrise, qui joue plusieurs rôles sur « Olive et Tom » pour mettre en scène un dialogue avec un jeune de son quartier, rejeté par le système français. Puis voilà l’Alpha Wann que l’on connaît, qui parle immigration, racisme, et qui demande justice pour Théo et Adama.

C’est un artiste doué et dévoué, il le sait, capable de choix forts en supprimant un couplet de Nekfeu tout en laissant une piste quasi entière au rappeur plus marginal Infinit’, avec « Le Tour ». Mais c’est un individu « peu exemplaire ». Les remises en question sont constantes et naturellement instantanées, d’une intelligence qui pourrait être résumée par ces quelques vers du morceau introductif, « Le Piège » : « Tout est dans le paraître, parce que l’homme juge à l’apparence/Faut être paré, surtout à Paris, ouais je dis ça mais je suis pareil ».

 

Noname – ROOM 25

Noname vient des compétitions de slam. Elle a fait une apparition dans la mixtape Acid Trap de Chance the Rapper en 2013, ce après quoi c’est elle qui l’est devenue, « the Rapper ». Ce second album, Room 25, s’élance de plus belle sur la douce vague de ses débuts : un rap aux paroles torrides, parfois cinglantes ; mais un rap qui berce. Emmitouflée dans des accompagnements funk-néo soul atmosphériques, sa voix faussement désengagée se balance en douceur.

Cette sensation de laisser-aller est contrée par une précision rythmique sans pareil et une plume captivante. Après avoir provoqué ses confrères masculins et fait entendre sa parole politique au début du projet — le gouvernement états-unien est si déplorable qu’il la rend insomniaque, Noname semble traverser une crise existentielle dans « Don’t Forget About Me », où elle exprime sa peur profonde de disparaître et de finir oubliée ; vivre une vie en mirage… Quelques minutes auparavant, son morceau « Window » se frottait en douceur aux violons caractéristiques des crooners et à des chœurs sucrés. Une combinaison inattendue de musical et de conte enchanté.

 

Agar Agar – THE DOG AND THE FUTURE

Un brise rafraîchissante se lève pour la synth-pop en France. Clara et Armand, que l’on appelle plus volontiers Agar Agar, gardent tout de même la langue anglaise comme point d’attache pour le projet The Dog and the Future, leur premier Long Play. Sonorités disco inquiétantes, léger souffle techno à la berlinoise et voix féminine désabusée se bousculent en pulsation régulière autour de tempos lents. Clara s’occupe du chant, lui s’affaire derrière les claviers et ordinateurs. Elle n’intervient pas sur chaque titre, du moins pas d’emblée, lui laissant un moment pour s’exprimer seul. Puis elle surgit, commence à narrer son histoire. Les deux voix dialoguent, se questionnent, pour répondre avec une sécheresse et un je-m’en-foutisme franc et, notons-le, assez cool. Mais le cynisme ne prend jamais le dessus : les progressions hallucinogènes montent avec solennité et sérieux. Pour développer un morceau, il faut prendre le temps qu’il faut.

6lack – EAST ATLANTA LOVE LETTER

Six mois après son featuring à succès avec Khalid et Ty Dolla $ign « OTW », 6lack a sorti ce mois-ci son deuxième album, East Atlanta Love Letter. Le rappeur américain âgé de 26 ans et originaire d’Atlanta avait déjà sorti en 2016 un premier album Free 6lack qui avait était apprécié, mais ne l’avait pas porté au sommet.

Le 11 septembre 2018, après avoir acquis un peu plus de notoriété avec quelques singles, comme « Switch », et featurings, le chanteur sort son nouvel opus composé de 14 titres ce qui n’est pas négligeable, d’autant que les titres proposés sont tous de qualité égale. Une ambiance très « chill » se dégage de l’album. 6lack ne fait pas les choses à moitié et n’hésite pas à s’entourer des grands noms du domaine du rap comme Future, Offset, Khalid et J.Cole.

Ses titres les plus écoutés et donc appréciés restent sans hésitation « Pretty Little Fears » ainsi que « East Atlanta Love Letter ». Les paroles témoignent d’un talent d’écriture qui ne court pas les rues. Chaque son est une immersion chaque fois plus profonde dans l’intériorité du chanteur et de l’écrivain, comme dans son titre « Nonchalant » où il exprime sa vision sur le milieu du rap. Cet album est à la fois très actuel dans les sonorités mais reste personne quant à l’atmosphère de l’album.

La couverture, révélée sur instagram fin août, prouve une nouvelle fois la volonté d’un partage sincère de la part du chanteur car elle n’est autre qu’une photo de 6lack devant un micro d’enregistrement, son bébé dans les bras.

Posé et inspirant seraient les adjectifs pour définir cet album. Même si vous n’aimez le rap US d’ordinaire, le découvrir ne sera pas une perte de temps ! A vos écouteurs !

 

Clip

Claire Laffut – « Mojo »

Après « Vérité », Claire Laffut revient avec « Mojo », un clip coloré et jouant avec le clair-obscur, conçu par la chanteuse elle-même. Dans un décor aux aspects design et arty, le visuel est extrêmement soigné et léché. La Belge de 23 ans diffuse de l’énergie à travers cette vidéo avec une chorégraphie énergique et virevoltante, entourée de quelques danseurs peints en couleurs, y ajoutant des notes de fraîcheur et de dynamisme. Parmi ceux-ci, un se démarque, celui qui est en doré : c’est son amoureux, son énergie créatrice : son mojo. Apparaissant d’abord flou, caché, elle le poursuit dans la forêt, le cherche, veut le rattraper, ne pas le laisser s’échapper car il l’inspire, lui donne de l’énergie. A la fin de la vidéo, elle est réunie avec lui, l’embrasse et son visage se teint de paillettes, comme si la chanteuse et son mojo se mêlaient, se complétaient pour ne former plus qu’un. Entre paillettes, rouge vif, bleu turquoise ou encore jaune poussin, c’est un ravissement pour les yeux. La chanteuse nous entraîne dans un monde à mi-chemin entre la magie, l’art et l’émerveillement, avec les personnages et le décor qui l’entourent. L’été est peut être fini, mais le Mojo de Claire Laffut prolonge clairement l’éclaircie estivale avec l’énergie qu’il diffuse. En novembre prochain, le premier EP de Claire Laffut titré Mojo EP sortira, et son titre éponyme nous donne envie d’en écouter plus.  

Morceaux

Lana del Rey – « Mariners Apartment Complex » / – « Venice Bitch »

Un an après Lust for Life, la plus-si-mélancolique Lana del Rey semble se tourner vers une production feutrée, très intimiste. Adieu la réverbération, ses vocalises et respirations n’ont jamais été aussi proches des oreilles attentives. « Mariners Apartment Complex » et « Venice Bitch » sont les prémisses d’un cinquième album prévu pour l’année prochaine, qu’elle appelle Norman Fucking Rockwell. Norman Rockwell, c’est le nom d’un illustrateur défunt, célèbre pour ses unes de l’hebdomadaire The Saturday Night Post, disparu lui aussi. À l’époque, le magazine publiait de nombreuses nouvelles, parfois signées par des auteurs majeurs, F. Scott Fitzgerald et John Steinbeck pour ne citer qu’eux.

Lana del Rey continue d’embrasser la culture américaine du siècle passé. Plus poétique que jamais, elle ouvre la ballade « Mariners Apartment Complex » sur le joli vers « You took my sadness out of context », « tu as enlevé ma tristesse de son contexte ». Le poignant refrain attrape sa voix dans un tourbillon de notes obsessives ; elle reprend le contrôle, avant de s’apaiser dans un murmure — « I’m your man ». Le titre « Venice Bitch », quant à lui, s’étire. Davantage contemplatif, d’un onirisme presque psychédélique, l’érotisme et la passivité s’allient comme cette artiste n’y était alors jamais parvenue. Norman Fucking Rockwell promet d’apporter une réponse aux failles persistantes.

Kurt Vile – « Bassackwards »

Pour conclure cet article, je voulais évoquer une question qui me taraude en ce moment, celle de la structure d’une chanson. L’enchaînement couplet/refrain m’agacera, puis soudain il paraîtra évident, inévitable. Est-il préférable que la voix demeure l’élément central ?… Jusqu’où peut-on aller dans la complexité et le changement des mélodies sans perdre le fil ? Moi qui ai tendance à trop m’attacher à l’originalité et à l’expérimentation en musique, je me surprends à compter parmi mes chansons favorites des titres aux instrumentations simplissimes, construites sur le mode d’une boucle. Automatiquement, chaque boucle prendra une dimension nouvelle, gagnera une valeur supplémentaire. Le rap, que j’aime, est souvent construit sur ce même mode. Et le processus, ajouté à une sensibilité particulière pour le rock indépendant, me tourne sans conteste vers des artistes comme Lou Reed. Forme d’amplitude, impression d’éternité.

Kurt Vile est un rockeur alternatif, il sort un album cet octobre. Son dernier morceau, « Bassackwards », se fonde sur une poignée d’accords répétés pendant près de dix minutes. C’est loin d’être une durée suffisante. La gravité des instruments, dénuée cependant d’expression mélodramatique, se lie aux nuances vocales, aux marmonnements de Vile ponctués d’un ton surpris et interrogatif. Il ne raconte rien, vraiment, si ce n’est de brèves absences mentales. Aucune structure classique qui puisse être dégagée ; et la boucle à la guitare guide les légères variations.

 

PLAYLIST

image de couverture : © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ